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Romans en lignes : La paysanne : Boulden, de nos jours
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Autres Univers - La paysanne : Boulden, de nos jours


La paysanne

Boulden

de nos jours

Boulden, le cloaque du monde civilisé.

Une ville commerçante située en plein coeur du continent d'Ectrasyc. Son territoire était constitué d'une plaine étroite, coincée entre le grand fleuve Unster1 et les montagnes de la licorne qui lui offraient un arrière plan grandiose. Sa position sur la principale voie fluviale du continent, entre les deux puissances, Yrian au nord et Helaria au sud, aurait pu en faire une étape essentielle dans le commerce. Mais les fondateurs de la ville ne s'étaient pas installé là pour le commerce. Construite dans la période la plus sombre de l'ère Feytha, ils avaient stratégiquement préféré les collines, premiers contreforts de la montagne, à la rive qui de toute façon était marécageuse et aurait rendu un grand port difficile à construire. Obstacle supplémentaire, la grande route du sud, qui partait de Sernos jusqu'à Ruvyin, se situait sur l'autre rive. Et la largeur du fleuve, mettait la construction d'un pont hors de portée des ducs qui administraient la ville. La rivière Boulden qui coulait au sud de la ville et constituait sa frontière n'était guère plus qu'un gros torrent aux eaux empoisonnées, alimenté par la fonte des neiges et non navigable. La ville était donc très isolée.

La ville s'étageait des contreforts de la montagne jusqu'aux collines en contrebas. Des carrières avait été extraits des calcaires et des marbres qui avaient permis la construction de palais magnifiques qui occupaient le centre ville. Bien que tout le monde ne soit pas riche à Boulden, la ville présentait une qualité partagée avec beaucoup de ses semblables partout dans le monde : tout était neuf. Son existence remontait à moins de quatre vingt dix ans, elle avait été rasée lors de la guerre et totalement reconstruite cinquante ans plus tôt. Les bâtiments, à l'exception des taudis les plus misérables, n'avaient pas encore eu le temps de se délabrer. Le palais du duc de Boulden, le plus à l'ouest sur les pentes, dominait l'ensemble dans une pâle imitation de Sernos. Bien plus vaste que ne le justifiait la taille du petit état, il projetait ses clochetons et ses dômes de marbre éclatants vers le ciel. Il était séparé de la ville par une grille en fer forgé qui montait deux fois plus haut qu'un homme. Plus à l'est sur les collines, de part et d'autre d'un boulevard orienté du nord au sud, les villas des nobles et des commerçants, non moins somptueuses, étaient entourées de vastes domaines qui abritaient les bâtiments nécessaires à leur activité. La plaine enfin était le domaine du peuple. Certains commerçants avaient choisis de s'installer en ville, on voyait alors de magnifiques villas côtoyant des taudis, leurs entrepôts. Mais la plupart des maisons étaient en pierre de taille ou en bois, séparées par des rues étroites et tortueuses. Certaines cossues, d'autres misérables, elles regroupaient par rang social. Une avenue large, pavée, bordée d'arbre, traversait la ville d'est en ouest jusqu'à l'entrée du palais. et se continuait au delà des grilles qui l'entouraient. C'est le long de cette avenue, dans la plaine, que ce situaient la plupart des hôtels les plus beaux, mais on en trouvait quelques uns dans le quartier au nord. Les taudis se concentraient sur les rives de la Boulden. Les arrondissements de la ville découlaient naturellement de sa géographie, les Bouldenites distinguaient le Palais, à l'ouest les Collines, la Plaine du Nord et la Plaine du Sud de part et d'autre de l'avenue et enfin les berges le long du torrent.

Deux routes seulement reliaient la ville au reste du monde. La plus petite, vers le nord, ne faisait que rejoindre quelques villages agricoles qui chaque jour envoyaient de quoi nourrir les milliers de résidents. Le territoire de Boulden était trop marécageux pour disposer des champs nécessaires. C'est donc en Yrian, sa puissante voisine, que se situait le garde manger de la cité. Mais le principal axe de communication partait vers l'est. De moins de six longes, il aboutissait à un petit port qui procurait un débarcadère pour les rares navires de passage, une zone d'embarquement pour le bac traversant la rivière et abritait une flottille de pêche qui ravitaillait la cité en poissons frais. Comme la plupart des royaumes humains riverains de l'Unster, Boulden n'avait pas colonisé la rive gauche du fleuve. Peu de seigneurs avaient tenté de s'attaquer à la jungle qui couvrait cette rive, préférant la rive droite, moins boisée. Mais quelques communautés elfes sylvaines s'y étaient installées, faisant commerce surtout de bois, de fruits exotiques, mais aussi de diverse plantes représentant un marché plus réduit mais très appréciées des médecins, des apothicaires et des mages. Officiellement, elles ne faisaient pas partie du territoires de Boulden, mais dépendaient de la ville pour leur survie.

Proche de la porte orientale, le marché auquel Boulden devait sa richesse était noir de monde. Parce qu'en effet Boulden était riche, immensément riche. Si son isolement lui interdisait de s'enrichir par les voies normales, il avait favorisé un commerce un peu particulier : l'homme. Le duché constituait la plaque tournante du continent pour l'acquisition des esclaves. La défection d'Orvbel quelques années plus tôt avait fait de la ville le seul endroit où les êtres intelligents pouvaient être achetés ou vendus comme du bétail. Les miséreux ou les malchanceux de tout un continent se retrouvaient ici et perdait, définitivement pour le plus grand nombre, leur statut d'individu pour acquérir celui d'objet. Toutes les races avoisinaient sans distinction; l'homme, l'elfe, le nain ou l'orc se côtoyaient, compagnons d'infortune. La misère de ces oubliés des dieux contrastait avec l'opulence de leurs propriétaires.

Une nation toutefois était absente : Helaria. Ces derniers n'étaient pas assez nombreux pour se permettre de perdre certains des leurs dans les horreurs de l'esclavage. Aussi ils avaient appliquée une politique répressive très violente à l'égard de ceux qui s'en prenaient aux leurs. Ils s'étaient dotés pour cela d'un organisme très particuliers : les guerriers libres. Ce petit groupe d'hommes et de femmes avaient rapidement nettoyés le continent de tous ceux qui auraient pu considérer les Helarians comme de la marchandise. Leurs biens avaient été redistribué aux anciens esclaves. Et certains d'entre eux avaient choisis de se placer tous la protection de la pentarchie pour continuer à exercer à leur propre compte et en toute sécurité le métier qu'ils pratiquaient sous la contrainte auparavant. Une conséquence imprévue avait été la constitution d'un réseau d'informateur efficace à moindre frais.



Pelha Selmanthi était loin de ces considérations géopolitiques. La journée s'était avérée profitable pour lui. La matinée était à peine avancée mais il avait déjà vendu trois esclaves, beaucoup moins que ces confrères mais les siens coûtaient beaucoup plus cher. De tous les commerces, celui de la perversion était le plus lucratif, et plus c'était pervers, plus cela rapportait. Pelha s'était spécialisé dans la vente de jeunes filles à la fleur de l'adolescence, parfois à peine pubère, voire encore dans l'enfance. Sa pensionnaire la plus âgée de ne devait pas avoir plus de neuf ans. Ce matin, il en avait vendu une de six ans à peine2. La pauvrette pleurait toutes les larmes de son corps à se voir exposée presque nue, elle ne comprenait pas ce que tout ces gens lui voulaient. Et cela valait mieux pour elle. L'aurait-elle su elle aurait été pétrifiée d'horreur.

Un mouvement attira son attention. La foule au pied de son estrade était dense, preuve de son succès, bien que certains ne soient pas venu acheter mais juste se rincer l'oeil. Qu'importe, leurs racontars constitueraient sa meilleure publicité. Au milieu de cette foule, une silhouette enveloppée d'une cape qui la couvrait entièrement s'avançait vers lui, entraînant quelques protestations. Elle était suivie par un jeune homme la dépassant d'une bonne tête, la vingtaine environ, l'air rébarbatif. Il n'avait pas d'arme apparemment, mais son expression faisait mourir les remarques acerbes sur les lèvres de ceux qui auraient voulu lui chercher querelle. La façon dont il couvait du regard la forme encapuchonnée qui le précédait semblait indiquer qu'il s'agissait d'une femme, ce que confirmaient certaines rondeurs prometteuses à hauteur de la poitrine et des hanches. Sa taille inférieure à la moyenne indiquait une humaine ou une stoltzin d'Helaria plutôt qu'une elfe. Elle aurait put être une elfe sylvaine qui sont plus petits que leurs congénères civilisés, mais ils ne sortaient jamais de leurs forêts.

Elle s'arrêta à quelques rangs de son estrade et repoussa sa capuche. C'était bien une femme en effet. Son visage était masqué par un voile qui laissait deviner des traits fins et adorables, mais tout ce que l'on voyait était des yeux d'un bleu presque gris, fardés avec soins. Elle semblait jeune, si ce n'est que sa chevelure blonde qui disparaissait sous son vêtement était parsemée de quelques rares fils gris et que de fines rides rayonnaient de ses yeux. Mais ce qui attira tout de suite l'attention de l'esclavagiste était un rubis incrusté au milieu de son front, une pierre de toute beauté, pas particulièrement grosse, mais qui a elle seule aurait justifié l'acquisition de cette femme. Pourtant sa tenue ne semblait pas indiquer une profusion de biens.

Pelha s'arracha à cette vision pour retourner à ses affaires. Il avait à vendre une jeune paysanne et il allait devoir négocier sec pour en tirer un bon prix. Bien que son corps soit bien fait, elle n'avait pas la grâce d'une noble ou d'une fillette élevée dans ce but et éduquée comme il fallait dès son plus jeune âge. Par contre, ce genre de marchandise était moins cher à acquérir, il n'y avait pas à la nourrir pendant dix ans avant de toucher les bénéfices sur l'investissement. Il suffisait de repérer les filles vendables assez tôt puis le moment voulu d'effectuer un raid sur la ferme familiale.

La toile qui fermait le fond de son présentoir s'écarta et une fillette de neuf ans au maximum entra, fermement poussée par derrière. Elle était en larme. C'était le problème avec les fermières. Chez elles, elles étaient assez libérales de moeurs, mais quand on les forçaient elles le supportaient assez mal. A celle là, on avait dessiné au henné sur le corps des motifs Sangaren et posé une chaîne qui reliait une boucle d'oreille à une aile du nez comme c'était la coutume chez ce peuple de sauvage.

En voyant la fillette entrer, la femme au rubis eu un sursaut. Elle ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion pour elle et de la haine pour Pelha. Une larme coula au coin de son oeil, en fait ce n'était pas une simple larme, mais elle avait carrément le regard humide. Le jeune homme eu un mouvement brusque mais elle posa une main sur son bras pour le retenir. Il bouillait intérieurement, la colère qui l'animait était si visible que ses voisins s'écartèrent autant qu'ils purent, c'est à dire bien peu vu la densité de la foule.

Pelha avait remarqué le geste et ils en avait tiré les conclusions. C'est elle qui commandait, il s'en doutait depuis qu'il avait vu le rubis, mais il en était sûr maintenant. Il se tourna vers la foule, prenant sa respiration pour annoncer d'une voix forte : «Voici maintenant une princesse nomade Sangaren, l'une des nombreuses filles du seigneur de guerre Relgark, elle a été capturée avec ses soeurs par un rival lors du raid malheureux qui a coûté la vie à son père. Mon représentant a pu l'acquérir pour trois chevaux et huit chèvres. Elle a été élevée au sein d'un peuple connu pour sa sensualité et sa connaissance des plaisirs de la chair. Elle donnera maints plaisirs à celui qui la possédera. Sa mise à prix de départ est de cent cinquante cels.»

Cette somme était élevée, mais il devait continuer son mensonge jusqu'au bout s'il voulait qu'il prenne. Il remarqua deux hommes qui quittaient l'attroupement devant lui. Des Sangarens. Une sacrée tuile, ces nomades se préoccupaient peu que leur peuple soit réduit en esclavage, ils étaient le premier à vendre les leurs, mais ils ne supportaient par que leurs femmes soient dénudées en public. Qu'elle ne soit pas Sangaren importait peu du moment où il l'avait présenté comme telle. Il aurait du prévoir au moins un voile qu'il aurait ôté une fois assuré qu'aucun membre de cette engeance n'était présent. Mais il était trop tard pour se lamenter maintenant. Heureusement, le chef de sa garde personnelle les avait vu aussi et leur avait emboîté le pas avec quelques hommes. Demain, deux corps de plus croupiraient sur les berges du torrent et le problème serait réglé. Nul ne s'occuperaient de deux nomades assassinés.

«Cent soixante cels, annonça une voix dans laquelle il reconnu celle d'un complice.
- Cent soixante, pour une princesse, c'est bien peu, elle vaut au moins cinq fois plus, qui en demande deux cents. Allez, deux cents cels et vous ferez une bonne affaire.» Une main se leva. À la grande surprise de Pelha, c'était sa femme inconnue. Il resta muet quelques instants. «Deux cents cels, dit il enfin, pour une jeune vierge Sangaren, c'est donné. Personne ne proposera d'avantage ?
- Une princesse Sangaren çà, lança une voix qu'il ne put repérer, une simple paysanne.
- Regardez, elle porte les motifs qui symbolisent sa tribu et son rang. Je serai malhonnête si je vous cachait que son peuple n'existe plus il a été exterminé, ce qui diminue sa valeur mais deux cents cels c'est ridicule. Personne ne montera à deux cent vingt au moins ? » Une main se leva. Mais quelques secondes après la femme porta l'enchère à deux cent cinquante cels. «Deux cent cinquante cels pour la belle dame devant moi, qui dit mieux, qui ira jusqu'à trois cents ?
- Deux cent cinquante cinq cels.
- Deux cent cinquante cinq cels, personne ne surenchérit ?
- Deux cent soixante cels annonça la femme.
- Deux cent soixante cinq cels lança son adversaire après un instant d'hésitation.» En revanche il n'y avait aucune hésitation quand l'inconnue monta à trois cents. L'autre surenchérit aussitôt.

La curiosité de Pelha était éveillée, il voulait savoir qui était cette femme et il se mit à espérer qu'elle avait les liquidités nécessaires pour gagner la vente. Ni elle ni son adversaire ne semblaient compter à la dépense. Bientôt les cinq cents cels furent atteints puis dépassés. Tout le monde retenait son souffle à ce qui de toute évidence n'était plus une vente mais un duel.



Ils approchaient des mille cels. Pelha était au bord de la syncope. La meilleur vente de la journée sans que ses complices n'aient à intervenir pour faire monter artificiellement les enchères. Et tout çà pour une simple paysanne, un peu de henné et un bijou en faux or d'un quart de cel.

Les mille cels furent atteints. C'était la voix masculine qui avait annoncé l'offre. L'inconnue hésita quelques secondes. Pelha espérait qu'elle allait encore monter, mais il était persuadé que c'était la fin, qu'elle ne pouvait plus aller plus haut. «mille cent cels, annonça-t-elle enfin.» L'esclavagiste interpréta aussi l'ombre qui passa dans les yeux bleus. Elle bluffait, elle n'avait pas la somme. Son compagnon se pencha vers elle et lui murmura quelque chose à l'oreille mais elle le repoussa. «Tu prends de biens gros risques, belle inconnue. Tu sais ce qu'il en coûte de proposer plus que ce que l'on possède.
- J'en suis parfaitement consciente, répondit-elle d'une voix claire.
- Parfait, conserves tu ton offre ou te rétractes tu ?» Elle réfléchit un instant. «Mille cels, dit elle enfin, et une nuit avec moi.
- Une nuit pour quoi faire ?
- Tout ce que mon corps t'inspirera.»
Elle ôta le voilage qui lui masquait le bas du visage, révélant des traits magnifiques et une bouche peinte en rouge à la façon des femmes des côtes sud. Mais ce n'était pas cela le plus remarquable. Il y avait autre chose. Le regard de Pelha se posa aussitôt sur les lignes dorées en spirale sur ses joues et aux petits diamants bleus qui y étaient incrustés. Aussitôt, il sut qui elle était. Il ignorait tout de son peuple d'origine, il ne savait d'elle que ce qu'elle avait été plus de quinze ans plus tôt. Mais il pensa tout d'un coup qu'elle pouvait bien être Sangaren, tant le dessin sur son visage rappelait leur style. Son acte s'expliquait alors, elle venait au secours d'une compatriote. N'avait elle pas reconnu une paysanne étrangère ? Ou était ce la coutume de son peuple qui mettait un point d'honneur à traiter comme Sangaren toute personne présentée comme telle afin de ne jamais perdre la face en public. «Je te connais, dit il enfin, tu es celle que l'on appelle Serlen, l'ancienne reine d'Orvbel. Je te croyais morte.
- C'est bien ainsi que l'on m'appelle, en effet, répondit elle.
- A faire de fausses enchères, tu risquais de te retrouver esclave ou putain.
- Que serait la vie sans le piment du risque ?
- Un discours que j'aime entendre de la part d'une jolie femme. Mais en dehors d'un goût commun pour le plaisir, qu'as tu donc a m'offrir que je n'ai déjà. Ça fait déjà vingt ans que j'entends parler de toi. J'ai des tas d'esclaves expérimentées et bien plus jeune que toi dans mon harem.
- Certainement, mais je doute qu'elles aient mon expérience. Et est ce le corps d'une vieille femme ? » Elle laissa tomber sa houppelande, révélant une grande part de son corps.

Non, ce n'était pas le corps d'une vieille femme. Elle portait un pantalon bouffant en soie et un corsage également bouffant qui lui laissait la taille et les épaules nues. Une taille fine et mince que l'esclavagiste aurait presque pu enserrer dans ses mains. Sa chevelure dorée parsemée de fils gris lui descendait jusqu'à la taille. Elle paraissait loin de l'âge qu'elle avait, à moins que sa célébrité soit plus récente qu'il ne le croyait. Mais non, il allait bientôt atteindre la trentaine et Serlen était déjà connu quand il était adolescent. Elle avait réellement quelques années de plus que lui.

Le plus remarquable n'était cependant ni sa beauté ni sa jeunesse apparente mais le signe distinctif qui l'avait rendu célèbre. A l'instar de son visage, toutes les parties visibles de son corps étaient brodées de fils d'or et incrustées de pierres précieuses. Seules la face interne de ses mains semblaient épargnée. L'ensemble n'était pas disposé au hasard, mais les vêtements empêchaient d'apprécier le motif.

Un instant, Pelha fut tenter d'accepter son offre, il n'était qu'un homme après tout, avec des pulsions. Mais il se reprit vite. C'était un professionnel et il n'allait pas se laisser amadouer par un joli minois, aussi exotique fut il. «Je suis désolé, dit-il enfin, mais tu ne me proposes rien que je ne puisse m'offrir pour quelques pièces d'or. Quant à tes bijoux, ce n'est rien de plus qu'un tatouage un peu exotique qui ne justifie pas la somme que je perdrais à accepter.
- Pourtant il y a une plus grande fortune là que tu n'en a jamais possédé de toute ta vie.
- Mais je sais qu'on ne peut pas te les enlever sans te tuer et tu n'es pas facile à tuer. Ceux qui ont essayé et sont morts sont trop nombreux pour que je tente ma chance.
-Comme tu voudras.»

Le jeune homme la recouvrit de sa houppelande. Elle la relaçait quand Pelha l'interpella une dernière fois. «Je resterais bien sûr à ta disposition si tu veux un homme d'expérience pour corser les plaisirs avec ton jeune amant. » Aussitôt ses paroles prononcées, il sut qu'il avait dit une bêtise. La ressemblance entre la femme et le jeune homme lui fit comprendre aussitôt qui il était. Elle avait l'âge d'avoir un fils, mais vu sa jeunesse apparente il avait été loin d'imaginer ce dernier en adulte. Et pourtant il ne pouvait être que cela, ou un jeune frère. Il hésita entre les deux solutions et finit par pencher pour celle du fils, à condition qu'elle l'ait eu très jeune.

Le couple ne sembla pas relever sa remarque stupide et quitta la place en silence.


Le chef des gardes revint alors que le commis de l'acheteur réglait le paiement de la la jeune paysanne. Son air satisfait avertit Pelha que le problème Sangaren était réglé. Le paiement reçu, sous une forme hélas qu'il ne pourrait qu'encaisser le lendemain à la banque, il reconduisit le client avant de revenir à son garde et d'aborder le problème qui le préoccupait. «Nous avons un problème, as tu entendu parler de Serlen ?» Le garde hocha négativement la tête. «Une femme très belle au corps couvert de diamants.
- Des diamants ? Vous voulez dire, une parure de diamant ?
- Non, des diamants et d'autres pierres incrustés dans la peau. Et peut-être des fils d'or, mais je n'ai pas bien vu.
- C'est pas courant comme tatouage. Ce genre de femme ne doit pas être nombreux au monde.» Il tripota sa barbe taillée en bouc, une habitude qu'il avait quand il réfléchissait. «Je crois que c'est l'ancienne reine du royaume d'Orvbel.
- Cela doit remonter à longtemps alors parce qu'il n'y a plus de rois en Orvbel depuis plus de dix ans. J'ai entendu parler d'une telle femme, mais elle ne s'appelait pas Serlen et n'était pas une reine.
-Comment ça ?» Pelha avait l'air surpris de la remarque de son subordonné. Si deux femmes comme celle-là avaient existé il aurait du en entendre parler vu sa position. Si tel était le cas, il était sûr de pouvoir en tirer un bon prix, le meilleur de sa carrière et aurait tout mis en oeuvre pour l'acquérir. Serlen était hors de sa portée. En tant qu'ancienne reine elle devait bénéficier d'amis puissants, mais une deuxième de plus basse extraction pourrait certainement fini sur son étal. Le garde l'éclaira. «Dans l'armée, nous connaissions une légende sur une telle femme. Elle était une guerrière redoutable. Elle fut parait-il invaincue, mais je suppose que tout a une fin et comme elle a disparu de la circulation sans laisser aucune trace, j'en conclu qu'un jour la chance a tourné et qu'elle est morte. Son nom m'échappe, mais je suis sûr que ce n'était pas Serlen.
- Serlen aussi est censée être morte depuis vingt ans presque, pourtant elle était là il y a moins d'une heure. Il pourrait bien s'agir de la même personne.
- Possible, mais si c'est elle, elle serait vieille aujourd'hui. Elle aurait ...
- Environs trente ans 3.
- A peu près oui.
- Ce n'est pas si vieux, remarqua Pelha.» La remarque du soldat avait vexé l'esclavagiste. Il était justement dans cette tranche d'âge. Mais le garde, concentré dans ses pensées, ne s'aperçut de rien. «Pour un guerrier si, continua-t-il, la force et les réflexes se sont émoussés, les mouvements sont moins rapides, les coups moins violents, ça peut être fatal dans un combat.
- Peu importe qui elle est ou pas et si ma reine et ta guerrière sont la même personne ou deux femmes différentes. L'une d'elle a assisté à la vente de la dernière esclave et a donné vraiment beaucoup pour l'avoir, je veux savoir pourquoi. J'ai bien peur qu'elle revienne à la charge et je veux me prémunir contre toute mauvaise surprise.
- Elle voulait peut être juste une servante.
- Sans expérience ? Et payant de son corps pour l'obtenir ?» Le garde secoua la tête. «
- Vous avez raison, c'est trop cher payé pour une simple servante. Je vais m'occuper d'elle.
- Et si tu as le moindre soupçon de danger, envoie la s'amuser avec les Sangaren.» Un sourire vicieux éclaira le visage du garde.
- Vous n'envisagez pas de la mettre en vente ?
- Non ...»
Mais tout à coup Pelha se dit que ce ne serait peut être pas une mauvaise idée. Elle n'était plus jeune. Mais sa particularité compensait largement ce détail. Et puis, elle n'était plus reine, avec le secours de tout un royaume derrière elle. Ses amis potentiels restaient un problème. Au besoin, une vente discrète avec une assemblée choisie au lieu d'une estrade en place publique pouvait faire l'affaire. Vu le prix que l'on pouvait certainement tirer d'elle, seul les plus grandes fortunes d'Ectrasyc pourraient se l'offrir. Le jardin ou le salon de son palais serait un meilleur présentoir pour une telle oeuvre d'art. Il fallait absolument qu'il sache de quels appuis elle bénéficiait. «En fait, tu as raison, dit-il, si tu peux la ramener vivante et intacte sans m'exposer, fait le. Dans le cas contraire, élimine la discrètement. Et si elle était une guerrière si redoutable, fait bien attention. Je n'aimerai pas avoir à te remplacer. Le garde lança un sourire de connivence «A mon avis, la légende a grossit son habileté. » Il se retira.

Avant de quitter l'estrade, il se retourna. « Voelsin, lança-t-il brutalement.
- Hein, répondit Pelha sans comprendre. »Il réfléchissait à la liste des acheteurs potentiels de sa future acquisition. La remarque du garde l'avait surprise. «La femme de nos légendes s'appelait Voelsin.»

Puis il sortit.




A l'instar de la plupart des villes, Boulden comportait un quartier habité principalement par les gens de passage. Il se situait dans la Plaine du Sud, pas très éloigné de la porte orientale. On y trouvait des auberges, des tavernes et toutes sortes de commerces utiles aux voyageurs. C'était dans l'une de ces auberges, loin d'être luxueuse mais convenable, que Deirane avait pris une chambre. Elle y retourna aussitôt après son intervention au marché.

Quand elle en ressortit à la nuit tombée, elle s'était changée. Si elle portait toujours sa houppelande, pour la protéger du froid, elle avait troqué sa tenue de courtisane contre une chemise légère et ample et un pantalon en cuir retourné. Elle avait aussi ôté son maquillage, masqué le rubis par une frange savamment disposée. Pour les diamants de ses joues, elle n'avait pu rien faire, mais dans la pénombre, on pouvait facilement les confondre avec des tatouages sangaren. Elle avait souvent utilisé cet artifice pour ne pas se faire remarquer. Et ce soir, elle n'avait guère l'intention de s'exposer à la lumière. Sa seule concession à la féminité était sa chevelure laissée libre dans son dos. Ainsi vêtue, elle ressemblait de façon frappante à son fils Hester, leur lien de parenté sautait aux yeux. C'est d'ailleurs grâce à ce dernier que l'espion qui les suivait les repéra, le changement était si profond qu'il n'avait d'abord pas reconnu la femme.

Ils descendirent la rue encore bien animée en direction des berges. Son fils marchait à ses côtés, mais il était clair que c'était elle qui décidaient de la direction à suivre. En fait, le jeune homme avait l'air d'un érudit, pas d'un homme d'action. Il pouvait faire illusion si nécessaire, mais n'importe quel coupe jarret les guettant comprendrait tout de suite que c'était elle qu'il fallait surveiller. Sa démarche assurée et sa décontraction apparente constituaient un signal de danger mortel. Le couple arriva à une taverne. Reprenant son rôle de femme soumise, elle le laissa entrer le premier. L'espion fut surpris du changement de comportement. Dangereuse à plus d'un titre. Il faudrait bien se méfier et ne jamais croire ce qu'elle lui dirait, elle pourrait en remontrer à bien des acteurs. Il se demanda d'ailleurs si l'air conquérant qu'elle affichait un instant plus tôt reflétait ses capacités réelles ou n'était qu'une facette de son talent d'actrice. De son poste d'observation, il vit le fils jeter un coup d'oeil circulaire, comme pour estimer le danger et puis intimer à sa mère de le suivre.

La plupart des conversations cessèrent aussitôt. Il était rare de voir une humaine en ce lieu. Certains y voyaient là une provocation, d'autres une invitation. Dans la plupart des cas, ça finissait mal. Mais celle-ci était accompagnée et le jeune homme n'avait pas l'air commode. Il y avait tant de femmes plus accueillantes qu'il ne servait à rien de prendre un mauvais coup. Peut être certains se doutèrent ils que c'était elle qui commandait, que l'homme n'était qu'un lettré dont l'usage du couteau se limitait à couper sa viande, ils n'en laissèrent rien paraître. D'autres estimèrent par contre que le jeu en valait la peine et la détaillèrent d'un air insolent.

Un seul groupe n'avait pas bronché à son entrée. Un groupe de guerriers libres helarians. Ces individus n'avaient de guerriers que le nom. S'ils savaient se battre, leur rôle était équivalent à celui d'une force de police qui aurait eu mandat pour agir partout dans le monde. Beaucoup de seigneurs les auraient bien expulsés de leur domaine, y compris le duc de Boulden, mais ils n'en avaient pas les moyens. La pentarchie était trop puissante. Ils étaient aidés en cela par deux faits irréfutables. D'une part elle possédait la deuxième armée du continent et peu nombreux étaient ceux qui pouvaient s'opposer à ses désirs. Ensuite, sa flotte et ses ports étaient un élément incontournable du commerce mondial. Ceux qui avaient voulu s'en passer avaient rapidement vu péricliter leur économie. Aussi supportaient ils la présence de ces indésirables. Certains seigneurs avaient choisi, comme le roi d'Yrian, de traiter avec la pentarchie pour avoir la possibilité d'utiliser les services de cette force, mais de par son statut de ville d'esclave, une telle possibilité avait été refusée à Boulden. Leur liberté d'action, la présence en leur sein de nombreuses femmes et le symbole de justice qu'ils évoquaient était à l'origine de toute une littérature romanesque les mettant en scène. Le héros de ce genre le plus populaire était une guerrière brune d'une grande beauté qui parcourait le monde en compagnie d'une disciple blonde - ou une amante, l'histoire était ambiguë sur ce point - aussi décorative qu'effacée et réglait les problèmes à la pointe de son épée, protégeant les faibles contre ceux qui abusaient de leur force. La vérité n'était pas le point fort de cette littérature. Elle était beaucoup plus prosaïque.

Les habitants de l'Helaria professait une égalité stricte des femmes et des hommes dans la plupart des tâches, dont la guerre. Il y avait presque autant de guerriers de chaque sexe et la présence d'une femme dans une taverne n'était pas pour eux un sujet d'étonnement. Si quelques uns avaient levé la tête parce qu'elle était belle et agréable à regarder, ils avaient vite repris leur activité. En l'occurrence il s'agissait ce soir là d'une partie d'échec. Elle opposait un stoltzen et un elfe, sous le regard intéressé de leurs compagnons des deux peuples et sexes. Même pour des helarians, ce genre de passe temps n'était pas fréquent, ce qui rendait ce groupe d'autant plus remarquable.

Les helarians étaient des guerriers honnêtes à la réputation d'incorruptibilité. Serlen savait qu'elle pouvait leur accorder sa confiance. Cette qualité risquait aussi de se révéler un défaut, ils pouvaient très bien refuser de l'aider si les traités entre le duc de Boulden et les pentarques d'Helaria le leur interdisaient ou s'ils estimaient que sa demande entrait en contradiction avec leur mission. Leur activité policière qui ne connaissait pas de frontière défrisait plus d'un seigneur et ils vivaient sur la corde raide. Un rien pouvait suffire pour les empêcher d'exercer leur activité, voire provoquer leur mort.



Le jeune homme guida Serlen jusqu'au groupe. «Messieurs, dit il d'une voix peu assurée, pourrions nous requérir votre attention un instant.» Le stoltzen leva la tête de sa partie. «Cette affaire ne peut elle pas attendre la fin de la partie ? demanda-t-il.
-J'ai bien peur que non, dit-il.
-Nous n'en sommes pas à quelques minutes près, intervint Serlen d'une voix douce en tortillant son bracelet de perle.
-Bien sûr, je m'égare.» L'intérêt des participants fut éveillé. Tout le monde avait compris qui était la tête pensante du duo. Les helarians étaient doués pour ce genre d'investigation, ce qui était étrange pour un peuple quasiment dépourvu de hiérarchie. Et la façon dont la démarche avait été annoncée les intriguaient. Et surtout, le bracelet avait été révélateur. Le message qu'il portait fut instantanément traduit. Et le fermoir portait une marque que tous respectaient, celle de Calen. D'un point de vue technique, son pouvoir s'arrêtait aux portes de son université, mais la doyenne était si respectée que la plupart des helarians auraient fait n'importe quoi pour elle, jusqu'à donner leur vie.

Les joueurs d'échec se calèrent dans leur siège et attendirent. «Il s'agit d'une fille, dit le jeune homme, une esclave. Elle a été capturée il y a quelques semaines chez ses parents et vendue ici il y a un peu moins d'un monsihon.
- Tu veux la rendre à ses parents, c'est cela, dit l'elfe.
- Tel est mon désir en effet.
- Et les parents sont riches pour que tu te lances dans une telle quête ?
- J'en ai peur non. C'est pour ça que c'est moi qui le fait, ils ne pourraient pas se payer les services d'un guerrier.» Un murmure parcouru le groupe. D'autres points de la salle, parvinrent des ricanements. Le ton de l'elfe montrait que s'il n'en disait rien, il pensait la même chose que les rieurs.

Ces soldats n'étaient pas si différents de ceux des autres royaumes, en fin de compte. S'ils étaient plus prudents dans leurs paroles, ils pensaient la même chose que tous les soldats du monde. Délivrer une jeune fille par altruisme pour la rendre à ses parents, sans contrepartie, voilà quelque chose qui leur était bien étranger. «Voilà une démarche honorable, reprit l'elfe, mais ton esclave est elle helariale ?
-Je crains que non.
-A-t-elle été capturée sur les terres d'Helaria ?
-Guère.
-Vient elle d'un lieu ayant pouvoir d'utiliser nos services ?
-Pas davantage.
-Je suis désolé, mais nous ne pouvons rien faire. L'esclavage n'est pas interdit en Boulden. Et les activités de cette ville ne s'opposent pas aux lois de la pentarchie, qui ne s'appliquent qu'à nos ressortissants ou sur nos terres. Cette fille est hors de notre juridiction, aussi triste cela soit il.
-Vous refusez de m'aider donc.
-Nous voudrions, mais nous n'en avons pas le droit, hélas.» Le jeune homme pris un air penaud.

Mais Serlen quitta instantanément son rôle de femme soumise et effacée. Elle bascula sa capuche révélant son visage incrusté de pierreries. «Savez vous qui je suis ? demanda-t-elle.» Les hommes hésitèrent, mais l'un d'eux hocha la tête. «Ce bracelet ne représente rien pour vous ?
-Nous respectons dame Calen. Mais le fait qu'elle vous ait accordé sa confiance il y a des années de cela ne nous autorise pas à rompre des traités durement obtenus par nos pentarques. Cela pourrait entraîner une guerre et causerait bien plus de morts qu'une simple esclave. Et puis, si je désobéissais ouvertement aux ordres, je ne pourrais plus jamais retourner en Helaria et j'ai une femme et des enfants là bas.
-Je vois, dit Serlen, j'espérais compter sur vous. Je me suis trompée.» Elle n'aurait jamais du prononcer ces dernières phrases, mais la déception la rendait amère.

Elle remit sa capuche et se détourna des joueurs. Ceux ci semblaient tristes, mais ils avaient les mains liées. Elle se dirigeait vers la sortie quand une voix féminine l'arrêta. «Alors comme ça tu tentes de débaucher mes hommes.» Deirane et son fils se retournèrent lentement. La femme qui les avaient interpellé était nonchalamment accoudée au bar, une chope à la main. Elle portait une tenue assez semblable à celle de Serlen, mais elle avait nouée les pans de la chemise sous la poitrine pour dégager sa taille et ouvert le corsage pour révéler la naissance de ses seins. En fait, la façon dont elle était dégrafée semblait indiquée qu'une main inquisitrice venait de quitter promptement les lieux. Juste à ses côtés d'elle, un homme avait un air assez maussade. Ses projets venaient visiblement d'être contrariés. Hester examina cette femme. C'était de toute évidence le genre de personne qui avait inspirée l'auteur des aventures de Gaba. Elle était belle, paraissait indépendante et semblait jeune, plus jeune que sa mère. Mais ses yeux de félins et sa peau chatoyante étaient ceux d'une stoltzin. Ces gens là avaient une vie beaucoup plus longue que n'importe qui. Elle pouvait avoir n'importe quel âge entre vingt ans et mille ans.

En la voyant, le visage de Deirane refléta une joie qu'Hester n'y avait pas vu depuis des mois. «Ce sont tes hommes ? demanda-t-elle.
- Qui d'autres que moi recruterait des joueurs d'échec.
- Saalyn, je ne pensais jamais te revoir un jour.
- Le monde est petit, nous nous serions forcement croisées un jour.» Les deux femmes s'enlacèrent comme deux vieilles amies.

Saalyn. Hester ne connaissait pas ce nom, mais ce n'était pas le cas de tout le monde dans la salle. La plupart des soldats se retournèrent pour mieux voir celle qui le portait. Quand à son compagnon, il semblait avoir renoncé à ses projets et cherchait maintenant à s'éloigner d'elle le plus discrètement possible. Les regards qui se posaient sur elle étaient de peur ou d'admiration, voire des deux souvent. À leur table, les helarians semblaient assez satisfaits de l'effet produit par la révélation de l'identité de leur compagne. «Prend quelque chose à boire et vient me rejoindre là bas, dit Saalyn, tu m'expliqueras cette affaire.» Elle désigna une alcôve discrète. Elle était occupée, mais quand elle s'approcha les buveurs se souvinrent brutalement qu'ils avaient une occupation urgente ailleurs.



Quand Deirane et Hester la rejoignirent, la belle guerrière n'était pas seule. Quatre helarians étaient assis à ses côtés, tous stoltzt. Ils prirent place sur le banc libre. «Deirane, commença Saalyn, cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes vues.
- Cela remonte à vingt ans.
- Et pendant tout ce temps tu n'as pu trouver un seul moment pour venir nous voir ?
- J'ai été très occupée toutes ces années.
- Je sais, nous avons suivi une bonne part de tes exploits.
- Tu savais donc où me trouver pendant tout ce temps, pourquoi n'es tu pas venu toi me trouver ?» Saalyn lança un rire cristallin qui éveilla un sourire de le visage de Deirane. Puis elle se tourna vers le jeune homme. «Et ce beau garçon doit être ton fils. Et vu son âge, çà doit être l'aîné, Hester.» Le jeune homme fut interloqué. «Comment me connaissez vous ? demanda-t-il.
- Je t'ai mis au monde, répondit Saalyn.» Deirane leva un sourcil interrogateur qui n'échappa à aucun stoltzt présent. «D'accord, une sage femme t'a accouché, mais ta mère reposait entre mes bras.» L'autre sourcil se leva, attirant quelques rires. «Tu es dure Deirane. En fait, c'est Celtis, une jeune femme du personnel de l'ambassade qui soulageait ta mère, mais j'étais présente.
- Celtis, cela fait longtemps que je n'ai pas pensé à elle. Qu'est elle devenue ?
- Au dernières nouvelles, elle voyageait dans les royaumes nains des montagnes. Elle voulait voir tout le monde avant de rentrer chez elles et de se fixer. Mais mes renseignements remontent à une quinzaine d'années, aussi j'ignore ce qu'elle fait maintenant.» Deirane éprouva une bouffée d'émotion pour la jeune stoltzin qui avait été si proche d'elle par le passé, avant de revenir à la discussion en cours. «En fait, Saalyn m'a beaucoup aidé pendant ta naissance. J'étais si occupé à la rassurer que je cela a détourné mon attention de la douleur. Je crois même me souvenir qu'elle a tourné de l'oeil.»
Des sourires sardoniques accueillirent la révélation. Ainsi la plus célèbre guerrière d'Helaria, après les pentarques jumelles, avait quelques faiblesses. «Vous perdez quand même beaucoup de sang vous autres humaines, plaida Saalyn.
- Tu as du en répandre pas mal toi même, remarqua Deirane, tu n'as pas été tendre avec tes ennemis.
- Et le mien a également beaucoup coulé. Ce n'est pas la même chose. En fait ce n'est pas du tout pareil selon que le sang appartient un ami ou un ennemi.» Deirane esquissa un sourire. «La première fois que j'ai vu Saalyn, elle voulait me tuer, expliqua Deirane.
- Pas exactement, mais te donner une bonne leçon, tu venais de blesser dame Calen de Jetro. Mais quand j'ai débusqué cette pauvre paysanne terrorisée, affamée , blessée et visiblement maltraitée, j'ai eu pitié. Tout ce que j'ai pu faire c'est lui tendre la main et l'aider à se relever. À l'époque je rentrai de ma confrontation avec Jergo et j'étais passé par des épreuves similaires. Je comprenais ce qu'elle avait du subir.

Jergo le jeune, un nom célèbre dans le monde. Hester connaissait son histoire. Les guerriers helarians en avaient fait un exemple. Ce proxénète haïssait la pentarchie. Il avait mis la main sur une guerrière itinérante et avait pratiqué avec elle un jeu cruel qui avait révolté beaucoup de seigneurs - et amusé quelques autres. Quand les guerriers se portèrent au secours de leur consoeur, il n'y eu personne pour défendre ce monstre. Et la cruauté de la vengeance de la victime fut à la hauteur de celle de son bourreau. Si cette guerrière était la femme qu'il avait devant lui, cela expliquait la peur des soldats il y a quelques minutes en apprenant son nom et aussi pourquoi elle osait se balader dans une tenue aussi provocante en un tel lieu. Si les helarians étaient si fiers d'elle; c'était à juste raison. Son nom était la plus efficace des protections.

Saalyn posa les mains sur la table et regarda Deirane dans les yeux. «Cette esclave que tu veux délivrer, c'est ta fille ? demanda-t-elle ?
- Non, c'est une paysanne enlevée à ses parents et vendue en esclavage, répondit Deirane.
- Pourquoi veux tu tant la récupérer. Est ce parce qu'elle te rappelle ta propre histoire ?
- En quelque sorte.» Saalyn réfléchit quelques secondes. « J'ai entendu dire que tu avais été chef de guerre, et un bon, pendant quelques années. Tu as donc du apprendre à faire un rapport circonstancié. Alors vas y.
- La vente a eu lieu cet après midi dans le stand de Pelha Selmanthi. J'ignore tout de l'identité de l'individu qui l'a acheté. Et je n'ai pas pu le voir. Mais j'ai pu apercevoir celui qui a validé la transaction. Le paiement a eu lieu en assignats helarians. Comme Pelha n'a pas confiance dans les monnaies de papier, la livraison n'aura lieu qu'une fois les billets transformés en bonnes pièces d'or. Donc pas avant demain puisque les banques étaient fermées à l'heure de la vente.
- Des assignats helarians. C'est pour cela que tu es venu nous voir ?
- J'ai pensé que vous pourriez facilement obtenir l'identité de l'acheteur. Je n'ai pas le pouvoir d'enquêter dans les banques d'Helaria, vous si.
- La prison n'a pas l'air de t'avoir endommagé le cerveau en tout cas.» Un voile passa dans les yeux de Deirane. «Je vois que tu es bien au courant de ma vie.
- Comme pour toutes les personnes qui font parler d'elle dans ce monde, nous avons un dossier sur toi, épais comme le bras. Mais il n'est pas complet. S'il nous dit tout sur les causes de ton emprisonnement il n'explique pas comment tu en es sortie. En fait on a même cru que tu y étais morte, jusqu'à aujourd'hui.
- Moi j'ai pu le voir l'acheteur, intervint Hester, j'étais assez grand pour surmonter la foule.
Saalyn retint un sourire, il est vrai que Deirane n'était pas bien grande. C'est tout juste si elle arrivait à l'épaule de son fils. Si les fées s'étaient penchées nombreuses sur son berceau et lui avaient données bien des qualités, la taille n'en faisait pas partie.
-C'est un drow de grande taille, continuait Hester, une perche et neuf paumes de haut environ, yeux noirs en amande, bouche fine, pas de signes particuliers. Une tunique de cuir noir, pareil pour le pantalon. A l'annulaire gauche deux rubis encadrant un faux diamant de mauvaise qualité, une bague de femme. Dague ornementé à gauche, une autre dans la botte gauche.


En entendant la description, Deirane sursauta. Une expression de panique passa sur son visage. Saalyn remarqua son air hagard. «Un problème ? demanda-t-elle.
- Je connais cet individu, répondit Deirane.
- Qui est ce ?
- Je ne connais pas son nom, mais je sais qui c'est. Ou plutôt, ce qu'il est.» Une expression de dépit passa sur les visages des personnes attablées. Saalyn reprit la parole la première. « Et si tu nous disais ce que tu sais sur lui.
- Ce n'est pas un souvenir que j'aime évoquer.» Elle hésita, cherchant ces mots. «Je dois vous raconter mon histoire pour que vous compreniez.
- Quelle histoire ?
- Celle du début, comment tout à commencé.» Elle remonta la manche de sa chemise, la déchirant dans sa précipitation, révélant son bras constellé de pierres précieuses et brodé de fils d'or. «Comment ceci est arrivé.
- Tu éveilles ma curiosité, quand tu étais parmi nous, tu ne nous a jamais raconté ce qui t'étais arrivée.
- Je suis désolée. Quand tu m'as connu, c'était encore très frais dans ma mémoire. Je ne pouvais pas en parler. Après c'était trop tard. Ma vie avait pris un tour totalement imprévu. Je ...» Elle passa sa langue sur les lèvres, retardant le moment de commencer sa narration. «Je pense que le mieux est de tout commencer au début, quand je vivais avec mes parents, pour que vous voyiez tout ce qu'il m'a fait perdre.
- C'est mieux en effet, acquiesça Saalyn.»

D'autres soldats helarians s'installèrent sur le banc autour de la femme, prêts à écouter le récit qu'elle allait leur faire.
1:   Tous les termes spécifiques de l'univers du roman sont expliqués dans un glossaire en fin de volume
2:   L'année d'Uv Polin durant 50% de plus que l'année terrestre, les âge de ces deux fillettes sont donc de 13 et 9 ans
3:   45 ans terrestres

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