
Le Sable et l'Argent
Chapitre 1
Le Soldat aux Cheveux Rouges
Chapitre 1 : Le soldat aux cheveux rouges
C’était un bel après-midi de printemps. La vie commençait doucement à éclore dans la forêt des Vieilles Feuilles, le soleil perçait à travers les hauts feuillages des arbres millénaires. Les cent-cinquante soldats du royaume de Taladina se sentaient rassurés en progressant dans ce magnifique tableau de couleurs que leur offrait la nature. Ils étaient dirigés par un guerrier populaire et aguerri, le commandant Nérald, qui les menait aux abords de la frontière ouest afin d’éradiquer la population de bandits qui ne cessait d’y augmenter. De nombreuses patrouilles avaient disparu ces derniers jours dans ce secteur. Les généraux s’étaient alors décidés à envoyer un gros contingent de soldats, peut-être bien au-delà des effectifs nécessaires, pour sécuriser la région.
Les soldats marchaient depuis plus de trois heures. Le commandant remarqua que les moins entraînés avaient de plus en plus en plus de mal à supporter le poids de leur équipement. Il savait qu’une grande clairière se trouvait non loin de là et, par un acte d’indulgence inhabituel, décida d’y emmener ses hommes pour leur accorder un peu de repos.
L’endroit était baigné de soleil. Un mince ruisseau filait à travers la clairière et le sol était couvert d’une herbe verdoyante. Les vétérans savaient à quel point il était rare pour un soldat de se retrouver dans une telle situation, avec une mission facile et des conditions météorologiques agréables. Pas de pluie, de neige, de boue, ni de combat avec un risque important, car les bandits n’étaient que rarement d’excellents guerriers. Les Anciens discutèrent donc entre eux de manière décontractée, avec de grands éclats de rire, des plaisanteries de mauvais goût adressés aux plus jeunes, et des parties d’osselets furent même jouées en cachette du commandant qui interdisait pourtant le jeu pendant les expéditions.
Les nouvelles recrues s’étaient regroupées à l’opposé du ruisseau, le plus loin possible des vétérans afin de pouvoir récupérer de leur marche sans avoir à subir les sarcasmes de leurs aînés. Ils versèrent chacun une poignée de poudre brune dans leur gamelle, y ajoutèrent de l’eau et mélangèrent la mixture avec les doigts pour obtenir une pâte nauséabonde qui avait des propriétés nutritives fulgurantes. On appelait cette drogue le pain garne, qui était très utilisé pendant les longues expéditions. Les Anciens éclatèrent de rire à l’autre bout de la clairière en voyant que les nouveaux étaient en train de s’en préparer après si peu d’efforts.
Fencide était adossé contre un tronc d’arbre à l’écart de toute cette agitation. Il ne s’était pas mêlé aux autres nouvelles recrues bien que ce fut sa première journée en tant que soldat. Il s’était isolé non pas parce que l’on risquait de se moquer de sa petite tailles, de son faciès d’enfant de douze ans et de ses cheveux étrangement rouges, mais parce qu’il avait méprisé tous ces gens dès le premier regard et qu’il avait décidé de ne sympathiser avec personne. Il s’était officiellement engagé dans l’armée de son plein gré. En réalité on ne lui avait pas réellement laissé le choix ; c’était cela ou retourner en prison. C’est pourquoi il avait décidé de faire preuve de la plus mauvaise volonté possible pour se mêler aux autres. Il aurait également pu s’enfuir autant de fois qu’il le voulait et déserter sans que jamais personne ne le retrouve, mais il brûlait d’impatience de se battre. La perspective de nouveaux combats était la seule raison qui le maintenait à son poste.
Pour l’heure, le soldat aux cheveux rouges était assis en tailleur en étreignant ses épées jumelles contre lui. La visière de son chapel de fer mal ajusté lui tombait devant les yeux. Il essayait de faire le vide en lui pour cesser d’entendre les voix de tous ces soldats mais, de part sa nature, une telle prouesse lui était impossible. Tout parvenait à ses oreilles :
-- Ils engagent des gamins dans l’armée, maintenant ? dit l’un des soldats, une vingtaine de mètres plus loin.
Fencide l’avait clairement entendu malgré le brouhaha et la distance. Cette réplique qui s’était détachée des autres pour venir l’atteindre ne fit qu’aggraver sa mauvaise humeur, et il pria pour que personne ne s’approche de lui.
Seulement voilà, de la même manière que les bêtes de foire attirent les curieux, trois jeunes taladinais se levèrent et se dirigèrent vers lui. Le soldat aux cheveux rouges les mit en garde en leur adressant un regard mauvais, mais le casque trop grand qui lui tombait devant les yeux l’obligea à le redresser d’un geste de la main et cela n’eut d’autre effet que de les faire sourire. Et ensuite, conformément à son attente, les moqueries fusèrent.
-- Eh petit, t’as quel âge ?
-- Ta maman te manque ?
-- Fais attention avec ça, tu risques de t’blesser !
Pour toute réponse, Fencide les regarda méchamment. Il repensait à ce que lui avait dit le juge avant qu’il ne s’engage dans l’armée : s’il faisait preuve de la moindre forme de violence ou d’irrespect avec d’autres soldats du royaume, on lui mettrait la corde au cou. Ce genre de missions était pour lui un moyen de se racheter en montrant qu’il pouvait se rendre utile au royaume de Taladina, le commandant étant chargé de faire un rapport sur lui au retour de chaque expédition. Et Fencide ne voulait pas avoir à déserter si ce compte-rendu s’annonçait mauvais.
Il se mordit la langue et se sentit obligé de s’éloigner de ces gêneurs avant d’en arriver à faire preuve de violence. Il se leva et fila dans la forêt avec une vitesse et une spontanéité qui empêcha les soldats de le retenir. Ceux-ci mirent plusieurs secondes pour réaliser que Fencide avait disparu, s’échangèrent un regard surpris puis décidèrent de partir sur ses traces pour le ramener au campement. Mais dès qu’ils firent un pas en dehors de la clairière, une voix forte les interpella :
-- Eh vous trois ! Vous allez où ? J’ai dit : personne ne s’éloigne pendant la pause !
-- Le gamin aux cheveux rouges vient de s’enfuir, nous allions…
-- Mais qu’est-ce que vous racontez ? Il est là-bas, abrutis !
Le commandant Nérald pointa un doigt ganté vers l’opposé de la clairière, où Fencide était assis en tailleur contre un arbre en leur adressant un sourire innocent. Comment avait-il fait pour se déplacer aussi vite ? Les trois hommes, ainsi que tous ceux qui avaient assisté à la scène, étaient stupéfiés. Qui étaient donc cet enfant ?
Fencide fixait les trois soldats avec l’œil qui n’était pas recouvert par la mèche de cheveux couleur de sang qui lui masquait une partie du visage. Voir ces jeunes blancs-becs retourner s’asseoir honteux et confus lui procurait à la fois de la satisfaction et un intense sentiment de mépris. Il aurait tant aimé se battre avec eux pour leur montrer qui était le plus fort et leur ôter définitivement l’envie de se moquer de lui ! Il avait eu du mal à se contenir pour ne pas exploser comme il l’aurait fait d’habitude, les insulter, leur cracher au visage et les rouer de coups jusqu’à ce qu’ils s’excusent misérablement. Si ses anciens compagnons de la Guilde l’avaient vu faire preuve d’une telle maîtrise de soi, ils n’en auraient pas cru leurs yeux.
Un quart d’heure s’écoula. Fencide n’avala rien car il n’en éprouvait pas le besoin. Il passait le temps en analysant du regard chacun des membres de son unité, espérant y trouver quelqu’un qui différerait des autres, mais tous faisaient partie de la même catégorie d’hommes insignifiants. Ils étaient tous identiques à ses yeux. Seul le commandant semblait sortir quelque peu de l’ordinaire, cela se lisait dans son regard. Fencide y déchiffrait une force toute particulière que les autres ne possédaient pas.
-- Bon, allez, plus que cinq minutes ! hurla soudainement celui-ci. Commencez à remballer vos affaires !
Fencide se redressa vivement. Pas à cause des paroles que venait de prononcer son chef, mais parce qu’il se mit à entendre une amplification anormale de bruit en provenance de la forêt : un grondement sourd qui provenait de chaque côté de la clairière.
Un vol d’oiseaux défila au-dessus de leur campement en poussant des cris hystériques. D’instinct, Fencide s’approcha de son commandant, qui avait lui aussi la tête tournée vers le ciel.
-- Je n’aime pas ça… murmura le vieux guerrier tandis que ses hommes continuaient à s’affairer autour de lui pour remballer leur équipement.
Il leva alors le bras et cria : « Plus un bruit ! »
Il dut répéter son ordre une nouvelle fois pour surpasser la voix de ses hommes, puis le silence s’abattit brutalement sur la clairière.
Les soldats eurent un frisson dans le dos en constatant qu’il n’y avait plus aucun son dans la forêt hormis les faibles murmures du vent. Pour Fencide, le grondement qu’il avait entendu devint plus précis et facile à identifier : des bruits de pas, des chuchotements, des cliquetis de métal.
-- Ils sont nombreux, murmura-t-il en dégainant ses deux petites épées.
Il jeta les fourreaux sur le sol. Les autres soldats n’avaient aucune perception des sons qui lui étaient parvenus, mais la situation devint tellement tendue que chacun l’imita et se tint prêt à se battre.
Le silence qui s’était emparé de la forêt ne tarda pas à se rompre : des flèches jaillirent soudain des sous-bois, sifflant de toutes parts, allant se loger dans les armures et les corps des hommes. Certains tombèrent, mais les autres réagirent rapidement en se protégeant derrière le grand bouclier rectangulaire couleur azur que tous les soldats taladinais possédaient à l’exception de Fencide, qui avait volontairement laissé le sien à la caserne. Ce dernier évitait les flèches qui fusaient vers lui en les déviant avec ses lames ou en se jetant de côté avec agilité. Les autres mirent en place une défense compacte de pavois, si bien que les archers dissimulés dans les fourrées ne firent bientôt plus aucune victime et cessèrent de tirer.
Ce fut un nouvel instant de calme trompeur pour les soldats qui savaient que des fantassins allaient surgir d’un moment à l’autre afin d’engager le corps à corps. Ils s’attendaient tous à voir apparaître des bandits, mais ils se trompaient : à leur grande stupéfaction, les hommes qui firent irruption dans la clairière revêtaient la cotte d’armes couleur sable et argent de l’empire Ducirian, leurs alliés. Et ceux-ci avaient portant la ferme intention de les mettre en pièces.
Les ducirians profitèrent de leur effet de surprise pour démanteler les rangs taladinais avec une facilité déconcertante. La clairière se changea en champ de bataille, son herbe printanière se couvrit rapidement de sang.
Fencide engagea le combat aux côtés de son commandant. Ensemble ils abattirent rapidement une dizaine de ducirians, combattant dos à dos. Ceux qui avaient assez d’audace pour les approcher s’effondraient avant d’avoir pu les menacer réellement, ne pouvant guère faire face à la défense quasi-parfaite que formait leur duo meurtrier.
Une fois les taladinais remis de leurs émotions, ils constatèrent que les attaquants ne possédaient en réalité aucun combattant digne de ce nom en dehors du guerrier en armure complète qui les commandait. Ce n’étaient que des recrues fraichement enrôlées qui semblaient livrer le premier combat de leur carrière, tandis que les forces taladinaises étaient plus expérimentées puisqu’elles possédaient un nombre important de vétérans. Certains d’entre eux avaient même déjà livré bataille contre les ducirians par le passé, à l’époque où les deux royaumes étaient encore déchirés par une guerre qui prenait racine à l’aube de l’Ère Noire. Certains d’entre eux éprouvèrent même une forme de nostalgie en faisant à nouveau verser le sang de leurs ennemis d’autrefois, leurs doigts enserrant les épées se crispaient à l’évocation de souvenirs de la bataille des Miroirs, et la balance se mit rapidement à pencher en leur faveur. Peu d’entre eux avaient approuvé le traité de paix signé quinze ans auparavant. Encore moins l’alliance qui l’avait suivi peu de temps après. Certains n’avaient jamais pu accorder la moindre confiance aux ducirians ; ce jour-là, ils constatèrent à quel point ils avaient eu raison.
L’habileté au combat dont Fencide faisait preuve surprenait autant ses ennemis que ses compagnons d’armes. C’était lui qui faisait de loin le plus de victimes, et le sourire qui se dessinait sur ses lèvres montrait qu’il éprouvait un intense plaisir à tuer. Il se moquait complètement de cette histoire de traité de paix rompu et de voir des prétendus alliés s’égorger autour de lui. Il ne connaissait aucune forme de patriotisme ; Fencide n’était qu’un petit égoïste qui ne pensait qu’à se battre.
Il chercha le chef ducirian du regard. Il le trouva à l'opposé de la clairière, donnant du fil à retordre aux taladinais avec sa lourde claymore. L’amure finement ciselée qu’il revêtait s’apparentait davantage à un armement de parade qu’à un équipement forgé pour le combat. Un noble ? Les yeux de Fencide pétillèrent. Il abandonna son commandant pour aller se frayer un chemin jusqu’à lui.
Les ducirians étaient désormais en nette infériorité numérique et cette situation renversée donnait aux défenseurs un goût anticipé de victoire. Les attaquants se repliaient autour de leur chef, leur dernier rempart, qui reculait de plus en plus jusqu’à l’orée de la clairière. Fencide approchait tout en repoussant les attaques sans espoir des derniers zélés qui n’avaient pas encore compris qu’ils étaient déjà vaincus. Le chef ennemi orienta la sombre fente de son heaume dans sa direction : les deux guerriers s’échangèrent un regard lointain, sans parvenir à distinguer les yeux de l’autre. Puis le chevalier en armure s’empara du cor qui pendait à sa ceinture, fit volte-face, s’élança vers les sous-bois et disparut. Le son plaintif de l’instrument déchira l’ouïe de Fencide, qui lâcha ses épées pour placer ses mains sur les oreilles. Tandis que les taladinais poussaient des cris victorieux et hurlaient des insultes à l’égard des soldats qui battaient en retraite, son visage grimaça de colère. Il ramassa ses armes et se rua vers l’orée de la clairière tout en éliminant les fuyards qui passaient à la portée de ses lames, mais dut arrêter sa course lorsque la voix rauque de son commandant retentit :
-- Restons groupés ! Personne ne sort d’ici !
-- Pourquoi ? cria Fencide en lui adressant un regard contrarié.
-- Nous devons rester grouper... au cas où il y aurait une deuxième attaque.
Fencide souffla. Il fit demi-tour pour revenir eu centre de la clairière. Tout le monde s’empressa de venir le féliciter pour son combat, à commencer par le dernier survivant des trois soldats qui étaient venus l’importuner pendant la pause.
-- Où t’as appris à te battre comme ça, petit ? demanda ce dernier en lui adressant un regard empreint d’admiration. Désolé pour tout à l’heure, tu sais je…
Mais Fencide restait indifférent à ce qu’on lui disait. Il jetait des regards furtifs vers les sous-bois à la manière d’un animal à l’affut.
-- Fermez-la un peu ! dit-il sur un ton en colère.
A peine eut-il fini sa phrase que son voisin de gauche s’écroula. Il avait reçu un poignard dans la gorge, là où l’amure des soldats taladinais de faible rang faisait cruellement défaut. En tendant l’oreille, Fencide s’aperçut qu’un autre couteau filait droit vers lui et le para avec la lame de l’une de ses épées.
-- Il vise bien, l’enfoiré…
Le soldat aux cheveux rouges avait beau scruter les sous-bois, il ne décernait aucune forme humaine. Le lanceur de poignards cessa toute manifestation pendant plusieurs secondes, durant lesquelles s’installa une tension insoutenable parmi les survivants.
-- Il est parti ? demanda l’un d’entre eux en s’adressant à Fencide.
Celui-ci fit un signe négatif de la tête.
C’est alors que six guerriers ducirians jaillirent des sous-bois pour faire irruption dans la clairière. Un nombre certes ridicule, mais ceux-ci revêtaient une longue tunique noire bordée de blanc sur laquelle les taladinais eurent l’horreur de discerner dragon d’argent de la Sorgue. Une unité d’élite aux effectifs extrêmement réduits dont le niveau de combat restait inégalé sur tout le continent. L’empire de Ducirian leur envoyait ses meilleurs guerriers pour terminer le travail ; les taladinais en seraient presque flattés si ceci n’était pas pour eux l’annonce d’une mort certaine.
Ils se mirent en garde défensive et attendirent que les guerriers d’élite arrivent à leur niveau pour engager le combat. Ceux-ci chargèrent avec une telle puissance que la plupart de leurs adversaires tombèrent sous l’impact, transpercés par une lame amenée avec précision, un couteau de lancer recouvert d’un poison noir, ou même entaillés par les rebords tranchants d’un bouclier.
Ignorant ce qu’était la Sorgue, Fencide engagea un corps à corps acharné avec l’un de ses membres en prenant rapidement conscience qu’il avait affaire à un guerrier plus fort que lui. Il ne put se permettre de jeter le moindre regard pour voir ce qu’il se passait autour et se focalisa exclusivement sur son propre combat. Il ne parvenait pas à porter le moindre coup à son adversaire qui l’attaquait sans relâche, délaissant sa défense pour une agressivité hors du commun. Fencide n’avait pas le droit à la moindre erreur. Il éprouvait un désagréable sentiment d’infériorité dû au fait qu’il ne pouvait que se contenter d’esquiver les coups, sans jamais avoir l’occasion de mettre son adversaire en difficulté. Au bout d’un moment il eut même l’impression que ce dernier s’amusait avec lui. Fencide enrageait. Jusqu’à présent, durant toute sa vie, il n’avait jamais été la proie de qui que ce soit.
Son ennemi ne portait pas de casque, ni aucune armure sous sa longue tunique aux manches amples. Son crâne était simplement recouvert d’un tissu noir. Une grande écharpe enveloppait son cou, se soulevant derrière lui au rythme de ses enchaînements rendus plus fluides et rapides par l’absence d’armement défensif. Son épée, longue et harmonieusement recourbée, était maniée la majorité du temps à deux mains d’une manière tout à fait originale. Son propriétaire se battait comme un guerrier qui aurait appris l’escrime par lui-même et aurait inventé son propre style : mariage entre celui d’un soldat, d’un assassin et d’un chevalier.
Fencide se focalisait sur le regard de son adversaire. C’était d’ordinaire le meilleur moyen pour prévoir les coups qui allaient être portés, mais ce guerrier-là faisait exception : il se battait en n’ouvrant qu’un seul œil, et celui-ci avait quelque chose de trompeur comme s’il mentait sur les actions qu’il allait faire. Cet homme suintait le sadisme et le mensonge en des proportions que Fencide n’avait encore jamais rencontrées jusqu’alors. Son sourire mauvais lui donnait envie de vomir. Il aurait aimé parvenir à porter un coup à son adversaire rien que pour pouvoir effacer cette grimace de son visage, mais cela lui était impossible à moins qu’il ne parvienne à entrer dans le large périmètre de combat adverse. Fencide était assuré de gagner s’il s’y engouffrait avec ses petites épées, sauf qu’il ne décelait aucune faille pour pouvoir le faire.
Tous les autres combats avaient rapidement cessé. Le commandant Nérald avait été capturé et gisait par terre sans connaissance. Hormis Fencide et lui, tous les autres hommes de Taladina étaient morts. Les membres de la Sorgue avaient désormais le regard tourné vers les deux derniers combattants.
-- Mais qu’est-ce que tu fiches, Temer ? hurla un guerrier borgne dont le visage endurci était traversé en diagonale par une balafre impressionnante. Bon sang, mais tue-le !
-- Il se débrouille bien ce petit… murmura le lanceur de couteaux tout en observant le combat avec une expression détachée.
-- Disons qu’il a du potentiel, mais il manque cruellement de technique.
Celui qui venait de parler d’une voix calme, jeune et légèrement sifflante semblait être leur chef. Le magnifique heaume qui protégeait sa tête, forgé dans un métal sombre serti de décorations d’argent à la manière du reste de son armure, était le plus raffiné des casques de la Sorgue. Un long cimier de crin blanc tombait jusque dans son dos, où une petite cape noire arborant l’emblème de son unité s’arrêtait au-dessus du niveau des reins. Le dragon se retrouvait également sur le grand bouclier en amande bordé d’argent qu’il tenait au bras gauche.
Le chef observait Fencide, les yeux dissimulés dans la pénombre de son casque.
-- Laisse-le en vie ! ordonna sa voix comme un coup de tonnerre.
Le manieur de sabre cessa subitement de combattre et se tourna vers son capitaine avec un air surpris. Fencide profita de cet instant pour l’attaquer, mais son adversaire para l’assaut sans sembler lui accorder la moindre attention.
Après une brève confrontation avec le regard dissimulé de son chef, Temer haussa les épaules et soupira. Puis il se retourna vers Fencide et lui asséna une frappe violente à la base du cou avec le côté non tranchant de son sabre. Le soldat aux cheveux rouges hurla de douleur comme l’aurait fait un enfant de six ans et se laissa tomber sur les fesses. Temer éclata d’un rire cinglant puis s’approcha de Fencide avec un sourire qui dévoilait deux rangées de dents étincelantes. Il rangea son sabre dans le fourreau de bois laqué qu’il portait à la ceinture ; l’arme ne possédait qu’un seul tranchant à la manière des armes des lointaines îles de l’Ouest où les pirates régnaient en maîtres. Le manche était recouvert de cuir noir tressé qui laissait apparaître l’ivoire du dessous sous forme d’une série de losanges blancs.
-- Dommage. Je me serais fait un plaisir de te tuer, sale mioche ! dit-il tout en posant un pied sur la poitrine de sa victime.
Il augmenta progressivement la pression jusqu’à y mettre tout son poids. Fencide grimaçait et geignait de douleur, enserrant la botte de cuir de Temer avec ses petites mains pour tenter vainement de s’en dégager. Ses yeux dorés de chat sauvage se mirent à déverser de grosses larmes sur ses joues parsemées de taches de rousseur.
Temer ouvrit un peu plus son affreux sourire en voyant son adversaire se mettre à pleurer avec les mimiques et les cris d’un enfant. Mais son visage changea soudainement s’expression lorsqu’une main gantée de fer le poussa brutalement et le fit s’étaler dans l’herbe, juste à côté d’un cadavre, avec une violence qui lui coupa le souffle. Son capitaine se tenait debout à côté de lui.
-- Relève-toi ! lui ordonna le guerrier au bouclier en amande sur un ton brutal qui ne correspondait pas à la jeunesse de son timbre de voix.
Puis il se tourna vers le soldat aux cheveux rouge et prononça d’une voix menaçante :
-- Toi, la prochaine fois que je te vois pleurer, je t’égorge.
Fencide ravala ses larmes sans parvenir à faire cesser les hoquets qui secouaient son corps. Il renifla en adressant au capitaine un regard méprisant.
Qu’allaient-ils faire de lui ? Le torturer pour qu’il leur dévoile tout ce qu’il savait au sujet des positions militaires et des projets de son royaume ? Il ne savait rien de tout ça. Il ne voulait pas se retrouver une nouvelle fois derrière des barreaux, lui qui était ivre de grands espaces. Il avait besoin de liberté, il lui fallait leur échapper à tout prix. Toutes ces années passées dans la forêt quand il était enfant lui avait permis de développer une vitesse de course exceptionnelle et de se cacher sans difficulté au sommet des arbres. S’il n’y avait pas eu cette cotte de mailles qui le gênait, il n’aurait même pas réfléchi une seule seconde avant de s’enfuir.
Il mesura ses chances de réussite, scruta ses ennemis un à un, attendit le bon moment. L’armement du capitaine était trop lourd pour qu’il puisse le rattraper à la course. Les compagnons d’armes du manieur de sabre étaient en train de le regarder se relever en lui adressant des sourires moqueurs. C’était parfait ; Fencide se releva en une fraction de secondes et détala en direction des sous-bois.
Mais il entendit immédiatement un pas rapide s’élancer à sa poursuite. Même s’il courait à vive allure en enjambant les corps avec la dextérité d’un félin, le poursuivant se rapprochait de plus en plus. Il put bientôt entendre son souffle frémir contre le métal de son heaume, mais les arbres étaient encore loin. Fencide pesta contre les dieux qui avaient bâti cette clairière trop grande. Puis le tranchant d’une main recouverte de fer s’abattit sur sa nuque, et il s’effondra brutalement comme s’il venait de sombrer dans un profond sommeil.
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