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La paysanne

Gué d'Alcyan

Vingt ans plus tôt

La porte de la ferme s'ouvrit, laissant le passage à une jeune fille au coeur de l'adolescence. Comme tous les matins, Deirane allait à la rivière chercher l'eau pour le repas du matin. Pour ses soeurs il s'agissait d'une corvée, mais pas pour elle. Elle prenait même du plaisir à l'accomplir. Pas à soulever et à transporter deux lourds seaux plein d'eau, bien sûr. Surtout quand leur contenu risquait de lui brûler la peau si elle le renversait sur elle. Mais cela lui permettait de s'échapper un instant de l'étouffant cocon familial. Non pas qu'elle fut malheureuse, au contraire, mais il était... étouffant justement. C'était son moment de liberté à elle. Sa famille avait vaguement compris que cela lui était nécessaire et le respectait. Mais uniquement par ce qu'il n'y avait rien de répréhensible et qu'elle faisait correctement son travail par ailleurs.

Le moment entre tous qu'elle préférait était celui ou elle se regardait dans le miroir formé par la surface immobile de l'eau. Elle se trouvait jolie. Et le fait est qu'elle l'était. Les traits réguliers, légèrement ovales, les yeux bleus tirant sur le vert, entouré d'une cascade de cheveux blonds et fins, une bouche fine et souriante, un petit nez droit qui plissait facilement. D'ailleurs, Deirane était très belle, et pas uniquement de visage. Jeune fille de dix printemps son corps souple et mince d'adolescente promettait une femme d'une grande beauté d'ici quelques années. D'ailleurs, les garçons s'intéressaient sérieusement à elle, au grand dam de son père.

Son père, un homme sévère mais juste lui faisait un peu peur avec ses manières bourrues. Elle l'adorait pourtant. Il n'avait jamais levé la main sur elle, même pas pour donner une gifle quand elle faisait une bêtise. Et elle en avait fait pourtant. Sa jeune soeur avait participé à la plupart.

Tiens sa jeune soeur, parlons en de cette petite peste. Elle était comme toute les jeunes soeurs, parfaitement idiote, ne connaissant rien aux préoccupations des grandes - compliment que sa soeur lui retournait pour sa futilité - elle l'avait dénoncé plus d'une fois. En fait, la seule personne qui lui manquerait vraiment, si elle était séparée des siens, était son plus jeune frère, un gamin espiègle qui l'adorait. Il faisait tout ce qu'elle demandait et elle en profitait un peu. Mais c'est le droit d'une grande soeur d'abuser de son petit frère. Et peut être, à la réflexion, sa soeur aînée aussi lui manquerait.



Donc ce jour là, jour comme les autres, Deirane descendait vers la rivière en sautillant joyeusement. Elle avait pris les deux seaux accrochés à l'appareil qui purifiait l'eau des poisons qu'elle contenait et se rendait d'un pas alerte vers le lac en contrebas de la colline. Elle posa ses seaux et s'accroupit dans l'herbe de la rive pour s'admirer dans l'eau. Elle palpa le contour de son visage, ajusta sa coiffure, dégrafa son corsage dénudant la naissance de ses seins et regarda l'effet produit. Elle n'était pas pleinement satisfaite de sa silhouette. Elle trouvait sa poitrine trop menue et sa silhouette un peu filiforme. Sa mère et sa tante lui affirmaient souvent qu'elle était encore jeune, qu'elle s'étofferait bientôt, elle avait du mal à les croire en se regardant dans le lit de la rivière.

Du coin de l'oeil, elle repéra un mouvement derrière un buisson. Très certainement Jeton, le fils du boulanger de la ville - en fait le village d'une dizaine de maisons dont dépendait la ferme. Cela faisait plusieurs jours qu'il l'espionnait. Il se croyait discret, il s'était d'ailleurs vanté de ses talents de scouts, allant jusqu'à dire qu'il avait du sang d'elfe. Le pauvre, s'il avait su à quel point il était visible, il en aurait fait une jaunisse. Mais aucun citadin ne pouvait rivaliser avec une fille de la campagne. Et puis, même une ignorante comme elle savait que les vaches ne pouvaient pas s'accoupler avec des moutons, les chiens avec les chats et les elfes avec les humains.

Amusée, elle décida de de lui secouer un peu le sang. Elle défit encore quelques lacets de son corsage et l'écarta bien, sans aller jusqu'à se dénuder. Puis elle se pencha au dessus de l'eau. S'il se trouvait bien à l'endroit où elle le pensait, il allait faire une syncope. Et peut être cela déciderait il ce grand nigaud à venir la rejoindre. A chaque fois qu'elle s'était retrouvé isolée avec lui, elle avait tout fait pour l'inciter à lui faire la cours. Mais il n'avait pas l'air d'avoir compris ce qu'elle désirait. Les garçons pouvaient être si stupides parfois.

Enfin, celui-ci était si mignon qu'elle était prête à presque tout lui pardonner. C'était le plus mignon de tous les garçons des environs. Ce n'était pas dur, c'était le seul de son âge. Remarquez, elle n'avait pas beaucoup de rivales non plus. Cela faisait des années qu'on savait qu'ils se marieraient ensemble un jour. Mais ce n'était pas faire preuve de divination, il suffisait juste de savoir compter jusqu'à deux pour le comprendre.



Enfin le benêt sortit de sa cachette. Il avait fallu mettre le paquet. Elle était surprise que ça ait aussi bien marché. Elle se releva, l'attendant. Il s'arrêta à quelques pas d'elle, soudain timide. «Bonjour, dit il gauchement. «Ça fait longtemps que tu m'espionnes comme ça ? demanda-t-elle sur un ton de reproche.
- Je passais juste.» La bonne excuse, juste avant l'aube, il passait juste ici. Il ne savait pas mentir, mais à la réflexion cela n'était pas un mal pour l'avenir. «Et tu passes juste combien de fois par semaine ?
- C'est la première fois, protesta-t-il faussement.
- Ce n'était pas toi hier aussi ?
- Ce n'était pas moi.
- Tu es sûr ?»

Le sourire qu'elle lui lança lui fit comprendre qu'elle n'était pas fâchée. Il se rassenera un peu. Ses yeux quittèrent le visage de la jeune fille. Le regard qu'il coula alors sur son décolleté largement ouvert lui fit piquer un fard. Ce qu'elle pouvait se permettre à cent cinquante perches de distance était franchement indécent aussi près. Elle entreprit de le relacer. «Non, dit il soudain.» Elle sursauta quand il avança la main, mais en même temps attendait, fébrile. Il allait la toucher, peut être même l'embrasser. Au dernier moment la main retomba. «Excuse moi, dit il.» Il fit demi-tour pour s'éloigner. L'idiot. Sur le moment, elle se mit à le haïr. Brièvement. Puis elle se lança à sa poursuite. «Attend, cria-t-elle.» Il s'arrêta et se retourna.

Elle lui tendit la main, un sourire encourageant éclairait son visage. Incrédule, il hésita un long moment avant de la prendre. Avec lenteur, elle la porta délicatement à sa poitrine. Il n'osait y croire. Intimidé, il n'osait serrer le sein offert à ses caresses. Même à travers le tissu il sentait sa chaleur. Ce n'était pas à çà qu'il s'attendait. En fait ... il ne s'attendait à rien du tout. Son imagination était loin de lui avoir donné une idée de la sensation qui s'offrait à lui. La regardant dans les yeux, il se rendit compte qu'elle était aussi gênée que lui de ce qui se passait. Mais pourtant, aucun des deux n'aurait voulu être ailleurs.



Deirane prit soudain conscience d'une cavalcade derrière elle. Cela faisait quelques tôsihons que le bruit durait, mais elle venait juste d'y faire attention. C'est l'expression effrayée de Jeten qui l'incita à se retourner. Un homme sur un cheval fonçait droit vers eux. Pas un humain, un drow réalisa-t-elle avec horreur. Un de ces êtres sanguinaires et cruels que les Feythas avaient crées pour en faire des guerriers.

Elle poussa un hurlement de terreur et fonça vers la ferme. Le cavalier obliqua sa course, lui bloquant le passage. Elle changea de direction, mais il l'intercepta à nouveau. Elle s'arrêta, totalement terrorisée. La peur rendait ses jambes flageolantes tant elle était forte. Son coeur battait si violemment qu'elle le sentait cogner dans sa poitrine.

Jeten l'avait rejointe et s'était interposé entre elle et le cheval. Le drow les observa longuement. Le regard de l'adolescente se porta sur la monture qui lui semblait plus rassurante que son maître. C'était un pur sang noir, de toute beauté, un étalon remarqua-t-elle. Un drow ne se serait jamais contenté d'un animal châtré. Son harnachement était luxueux, en cuir de la meilleure qualité. Les marques sur la selle indiquaient un seigneur de haut rang. Un seigneur drow, ils avaient la réputation d'être plus civilisés que leur congénères moins nobles, elle avait peut être une chance.

Le long visage sombre se fendit d'un sourire rien moins qu'engageant qui lui ôta tout espoir. Comme obéissant à un ordre muet, la monture avança de quelques pas. «N'approchez pas, ordonna Jeten d'une voix qu'il tentait de rendre ferme.» Le drow de contenta de sourire à son injonction. Le jeune garçon sentit quelque chose couler le long de sa jambe. Sa vessie venait de lâcher. Mais les mains de Déirane qui se posèrent sur ses épaules, comme pour se cacher derrière lui redonnèrent un semblant de courage. Au moins en apparence. «Pousses toi gamin, dit l'inconnu, je ne voudrais pas que tu te fasses mal.
- Allez vous en, répéta-t-il.
- M'en aller, pourquoi donc, je suis chez moi, ces terres dépendent de mes domaines. Aurais tu l'arrogance de m'interdire de chevaucher chez moi ?
- Ces terres sont à mon père, lança Déirane sans sortir de sa cachette, et dépendent de Gué d'Alcyan, la charte de Sernos ...
- La charte de Sernos ?» Le drow éclata de rire. Quand il se fut calmé, il reposa son regard sombre sur Jeten. Un rictus lui retroussait les lèvres.

Brutalement, le drow détendit sa jambe. Son pied s'écrasa sur le visage de Jeten qui fut projeté en arrière. Le jeune garçon, hurlant de douleur, porta ses mains à son visage ensanglanté. Le drow fit alors avancer sa monture vers lui, doucement, mais inexorablement pour l'obliger à reculer. Un nouveau coup de pied le fit basculer dans le lac. «Va à Sernos te plaindre au roi, va faire respecter tes droits si tu l'oses, avorton !» Totalement hystérique, Deirane se mit à hurler. Le drow s'avança, elle fit demi tour et se mit à courir.

Le cavalier la rattrapa. La prenant par sa robe, il la souleva et la posa en travers de sa monture. Elle donna des coups de poing et de pieds pour se dégager. Le cheval maltraité poussa un hennissement de protestation. Le drow la frappa derrière la tête pour la calmer. A moitié assommée, elle cessa de se débattre, ses cris se transformant en sanglots. Le cheval remonta la colline. Au dernier moment, il obliqua pour éviter le père de la jeune fille qui se précipitait armée d'une fourche. Lançant son cheval au galop il emporta sa captive vers son repaire.

Voyant le ravisseur disparaître avec sa fille cadette, le père de Deirane tomba à genoux, se mettant à pleurer, lançant des malédictions contre lui. Quand ils eurent disparu derrière un repli du terrain, il se releva. Du regard il chercha le jeune homme. Depuis plusieurs jours, il cherchait à le surprendre pour lui donner une bonne correction à essayer de lutiner sa fille. Mais cette idée lui était totalement passé. Il n'avait plus qu'une seule chose en tête, le sortir de l'eau avant que les miasmes qu'elle contenait ne pénètrent ses blessures et l'empoisonnent irrémédiablement. Puis il mobiliserais les villageois pour récupérer sa fille. Après la correction tout compte fait.



Le seigneur drow prit la bouteille, caressant ses courbes presque féminines avec sensualité. La levant à hauteur des yeux, il déchiffra les lettres carrées. De l'hydromel gris, un grand cru. L'une des premières cuvées qui avait suivi la remise en service des vignobles helarians après la défaite des Feythas. Prenant son couteau spécial, il découpa proprement le sceau de cire, nettoya soigneusement toute trace de débris. Puis il la déboucha. Il huma avec délectation le bouquet qui s'en dégageait.

Il en versa un peu dans le verre en cristal posé sur le buffet marqueté devant lui. Il le fit tourner un instant, réchauffant la précieuse boisson dans le creux de la main. Il admira la robe du breuvage, presque transparente avec un léger trouble. Puis il porta à nouveau le verre à son nez. Un sourire éclaira son visage.

Il se dirigea vers son fauteuil préféré au pied duquel se trouvait une table basse sur laquelle il posa le verre. Il jeta un coup d'oeil circulaire sur l'endroit qui l'entourait. Un endroit magnifique, des meubles de prix, des tableaux de maîtres, tout une statuaire en or, en marbre ou en bronze. Il était fier de ses oeuvres et heureux de ce qu'il était. Le château avait été brûlé pendant la guerre, ses propriétaires légitimes, des stoltzt certainement, avaient disparus. Le gros oeuvre en pierre avait survécu quasiment sans dommages. Il avait pris possession des lieux et les avait remis en état. Mais nulle part ailleurs que dans cette pièce il n'avait accomplit une telle réussite.

Jetant son dévolu sur un tableau, il tourna le fauteuil face à lui et s'installa. Puis il prit son verre d'hydromel et commença à le siroter. Un délice. Finalement il ne regrettait pas que la guerre n'ait pas totalement exterminé cette race, rien que pour un tel chef d'oeuvre, ils méritaient d'avoir survécus. Et ils étaient suffisamment loin de ses terres pour qu'il n'ait pas à les supporter avec leur morale ridicule sur le respect de la vie et de la liberté. La seule race libre devrait être la sienne, les autres ne sont bonnes qu'à leur servir d'esclave. Un jour sûrement, achèverait il le travail de ses anciens maîtres et les exterminerait il, mais pas aujourd'hui.

A l'étage d'en dessous, un bruit dérangea sa félicité. Il essaya de l'ignorer mais la conversation le gênait vraiment. Son majordome tentait en vain de repousser un intrus. S'il voulait profiter de sa richesse tranquillement, le drow allait devoir intervenir. Énervé, il reposa son verre et se leva.

Il se dirigea vers la poterne, les manants n 'avaient pas droit à l'entrée principale, réservée aux hôtes de marque. Seuls les autres drows étaient assez nobles pour être considérés comme tel, et encore pas tous. A l'exception de la porte qui avait été remplacée pour sa sécurité personnelle, la pièce n'avait pas été rénovée, elle portait encore les traces de l'incendie qui avait ravagé la demeure peu avant qu'il l'investisse, la suie sur les murs, les pierres fendillées, des restes de tentures brûlées et les armures déformées par la chaleur.

Son domestique parlait avec animation avec un fermier, un de ceux qui vivait à proximité du village situé à deux longes de là. «Que se passe-t-il ? Quelle est la cause de tout ce dérangement ? demanda-t-il.
-Seigneur, dit Jensen, enfin vous voilà.» Le pauvre hère avait un air soulagé. «Me voilà en effet. Et bien maintenant expliquez vous. Vos cris d'orfraie m'ont dérangé dans mes affaires.
-Mon seigneur, il s'agit de ma fille.
-Quoi votre fille. Un garçon a engrossé cette ribaude ? Cela ne me surprend guère.
-Pas du tout. Ce n'est pas ça, elle a été enlevée.
-Enlevée. j'admet que cela est embêtant en effet.» Il regarda le paysan droit dans les yeux. «Mais en quoi cela me concerne-t-il ? dit il sur un ton calme presque méprisant.
-Mais... Je suis venu vous demander votre aide.
-Mon aide ! mais pourquoi à moi ? Et pourquoi vous l'accorderai-je.
-Parce que vous seul pouvez aller à son secours. Vous êtes le seul guerrier ici.
-Je suis en effet un guerrier. Mais quelle avantage aurais je à me porter à son secours. Vous avez quelque chose à m'offrir ?» Le paysans bredouilla. «Le code de l'honneur des chevaliers, dit il enfin.» Le drow éclata de rire. «L'honneur, vous êtes bien drôle. Vous devriez faire bouffon comme métier. Si vous vouliez avoir de l'honneur, il fallait vous débrouiller pour naître sur les terres elfiques ou stoltzt, pas ici.» Pendant qu'il laissait Jensen interloqué reprendre ses esprit, le drow attendit que se calme la crise de fou rire qui lui serrait le ventre. «Vous avez d'autres filles ? reprit il enfin. Vous autres humains avez beaucoup d'enfant. Vous avez certainement une autre fille ?
-Ben oui.
-Alors où est le problème. Vous aurez même une dot de moins à constituer pour la marier. La vérité est que, vous autres humains, avez trop d'enfants. Vous vous reproduisez trop vite. Partout où l'on va, on butte sur votre marmaille grouillante. Une de moins, dans la multitude, cela ne se remarquera même pas.
-Moi je le saurais, cracha le paysan, c'est ma fille et je l'aime.
-L'amour, après l'honneur. Vraiment vous êtes vraiment drôle. Un humain qui parle d'aimer. Vous ne savez rien à l'amour véritable. L'affection peut être, mais l'amour est un sentiment noble que votre race ne connaît pas, elle ne fait que l'imiter. Et bien, aimez là si vous en êtes capable, mais sans me déranger alors. J'ai entendu votre requête, j'ai décidé de ne pas y donner suite. Maintenant vous pouvez vous retirer et retourner à vos champs au lieu de perdre votre temps à ne rien faire.
-Vous n'êtes qu'un monstre. Et bien moi je vais la rechercher, tout seul. Et je la retrouverai.
-Faite, si cela vous plaît. Mais cela ne diminuera en rien l'impôt que vous aurez à payer.» Il fit un geste de la main pour chasser l'opportun.

Le domestique repoussa le paysan dehors.« Le maître a dit que tu partes, intervint le domestique.
-Montre ! Assassin ! » Il referma la porte et la bloqua au moyen d'une barre métallique qui s'enclenchait dans le mur. Satisfait, le drow se tourna vers l'escalier qui menait à son salon. «Vous me ferez penser à donner une leçon à ce grossier personnage, dit il à son domestique. Brûler sa grange devrait lui enseigner le sens des valeurs sans risquer de mettre à mal notre approvisionnement.» Le majordome acquiesça.

Au moment ou le drow allait partir, son domestique l'interpella. «Seigneur, je peux vous poser une question ?
-Vas y, je n'en suis plus à quelques minutes près.
-Ces paysans payent l'impôt au roi d'Yrian, pas à vous. Comment allez vous faire ?
-Le roi d'Yrian est à Sernos, pas ici. S'il veut venir contester mes revendications qu'il vienne, je saurais le recevoir.
-Merci seigneur c'est tout ce que j'avais besoin de savoir.
-Besoin de savoir ? repris le drow surpris.
-Pour que vous soyez prêt à recevoir les envoyés de Sernos comme il se doit.
-Bien sûr.» Le drow se retourna, anticipant ses futures occupations, aussi bien les immédiates que les lointaines, avec une joie féroce.

Ayant repris son verre, le maître des lieux fit le tour de la pièce, admirant une à une les oeuvres d'art présentes. Chacune d'elle avait une histoire, il les connaissait toutes. Ce vase de porcelaine par exemple, avait été offert comme cadeau de mariage par le démon d'Argent à la reine de Junia. Quelques mois plus tard, la reine était chassée de son trône par sa propre soeur, le démon voulut récupérer alors le vase pour le rendre à sa propriétaire légitime. La nouvelle reine refusa de le restituer, il insista. Le conflit qui en résultat entraîna à la ruine la plupart des royaumes démons. Ainsi, à cause de ce vase, les démons ratèrent d'imposer leur hégémonie sur Uv Polin.

Juste à côté, ce couteau en silex avec un manche d'ivoire provenait de Mustul. Il avait été utilisé par le patriarche de la tribu pour briser le sceau du vase contenant le nom du nouveau roi. Des deux concurrents, le rusé Helaria et l'ambitieux Leedle, c'est le second qui était monté sur le trône. Infligeant brimades et punitions continuelles au candidat déçu, il le poussa à s'exiler et à fonder son propre royaume. Quelques siècles plus tard, les descendants d'Helaria chassaient ceux de Leedle et fusionnaient les deux trônes, réunifiant les héritiers de l'ancienne culture du Vornix. Mille six cent ans de luttes qui avaient bloquées l'évolution des stoltzt orientaux. Quand on voit ce qu'ils ont réalisés depuis dans le dixième de ce temps, on a du mal à imaginer où ils en seraient aujourd'hui s'ils n'avaient pas gaspillé ainsi leurs forces.

L'oeuf taillé dans un matériau ressemblant à de l'albâtre avait été fabriqué avec une pierre mystérieuse trouvé dans le premier village que les Feythas ont déporté. La tapisserie avait été possédée par dix sept royaumes, tous avaient été anéantis dans une guerre peu de temps après son acquisition. Il avait fallu moins d'une vingtaine d'années pour lui donner sa réputation de maudite. Ce morceau d'or venait d'un écu brisé. La réunion de tous les morceaux, disait la légende, entraînerait une grave catastrophe sur le monde. Il en allait ainsi de tous les objets précieux rassemblés en cet endroit.

Le drow s'arracha à la contemplation de sa collection. Il posa son verre vide sur la table basse et quitta la salle. Ces objets étaient superbes, mais ils étaient inertes. Dans son esprit, il n'y avait pas plus noble matériau que la matière vivante. Et c'est à cela qu'il allait maintenant s'atteler. Pendant des années il s'était exercé. Le sol de son domaine était d'ailleurs plein de ces tentatives avortées. Mais aujourd'hui était le grand jour, il allait enfin créer sa grande oeuvre, ce pour quoi il était né. Il avait enfin trouvé le support digne de son talent.

Il s'engagea dans un couloir qui bien que rénové était dépourvu de décorations. Prenant une torche, il descendit plusieurs volées de marches. A chaque tour du colimaçon, l'humidité des lieux augmentait. Bientôt elle se mit à suinter des murs. Il poussa une porte non verrouillée et pénétra dans une petite pièce. D'un coté elle donnait sur un long couloir donnant accès aux geôles du château. Mais le drow s'en désintéressa. Il passa une dernière porte et se retrouva dans une salle circulaire, immense, sombre parce que dépourvue de fenêtre et haute de plafond. L'aménagement de l'endroit donnait clairement sa fonction : brasero, chevalet, brodequins, une vierge de fer, voire de simples poulies au plafond ne laissaient aucune ambiguïté. Et sa taille en disait long sur l'importance que son constructeur accordait à cette activité. Mais tous ces appareils diaboliques avaient été repoussés dans un coin, le châtelain actuel n'en avait pas l'usage. Il n'avait gardé qu'un cadre en bois, duquel pendait quelques courtes chaînes pour le moment vides de captif.

Il s'approcha du mur. De sa torche, il alluma la lampe à huile posée dans une niche. Un ingénieux système communiqua la flamme à toute une série de lampe, la plupart situées sur une corniche à mi hauteur du mur, répandant une une lueur intense dans la salle. Les lieux étaient maintenant brillamment éclairés.

Dans le sol, un anneau avait été scellé. De cet anneau partait une chaîne. Et au bout de la chaîne, une jeune fille était retenue prisonnière par la cheville. Pour le moment elle semblait dormir. Mais le drow savait que ce n'était pas le cas. Elle faisait semblant, espérant qu'il partirait sans s'occuper d'elle. Faire le mort, une tactique employé dans la nature par les faibles pour échapper aux prédateurs. Avec un certains succès il faut dire car les carnivores se méfiaient souvent des proies mortes apparemment en bonne santé sans blessures visibles. Sauf qu'il n'était pas un prédateur ordinaire, il n'était pas là pour se nourrir et cette tactique était inutile.


Les yeux mi-clos, Deirane surveillait son ravisseur. Elle était terrorisée et osait à peine respirer. Le drow se dirigea vers elle. Il s'accroupit juste à hauteur de son visage. Le coeur de la jeune fille rata un battement. Elle attendait qu'il s'en aille mais ne semblait pas décidé à le faire. Une douleur fulgurante lui vrilla soudain la cuisse. Paniquée, elle se mit à quatre patte et tenta de s'enfuir aussi loin que le lui permettait la chaîne.

Le drow avait un sourire satisfait. Plus question de faire la morte maintenant. Il avait réussi à déclencher une panique qui allait la submerger et en faire sa chose. Il marcha jusqu'à une table sur laquelle était posée quelques instruments. Il y prit un carré de tissu et une bouteille d'hydromel marin, un alcool trop fort pour être consommé pur, et revint vers Deirane. Il essuya son couteau à la robe de la paysanne avant de le rengainer. Avec le tissu imbibé d'alcool, il essuya la goutte de sang. L'entrave empêcha la prisonnière de retirer sa jambe pendant qu'il la soignait.

Deirane suppliait le drow, implorait sa pitié. Ce dernier y portait à peine attention. Il connaissait les langues des humains, mais il les estimait indignes de lui et ne les employait que contraint et forcé. Comme il ne semblait pas réagir à ses paroles, elle reprit ses supplications en helarian. Cela éveilla l'intérêt du seigneur. Elle était bilingue. S'il y avait réfléchi, cela ne l'aurait pas surpris, l'helarian était la lingua franca commerciale de toute la partie située au sud et à l'est des deux principales chaînes montagneuses du continent, Sernos compris. Et si son helarian était hésitant et truffé de fautes, il était compréhensible.


Le drow tira sa chaise juste devant la prisonnière. Il s'assit, l'air pensif. Il la détaillait, cherchant ce qu'il allait bien faire à partir d'elle. Devant l'immobilité de son ravisseur, Deirane arrêta de parler. Elle le dévisagea à son tour.


Il prit sa décision. Brutalement, il se leva, repoussa sa chaise. Puis prenant Deirane par le bras, il la releva. Elle se mit à hurler. Mais sans grand effort, il l'entraîna vers la potence à laquelle elle était enchaînée. Ignorant les coups de pieds et de poing qu'elle lui donnait de sa main libre, il lui entrava le poignet. Se reculant juste un peu quand elle essaya de le mordre, il s'empara de son autre main et l'attacha à son tour. Puis il s'occupa des chevilles. Il dut s'y reprendre à plusieurs fois tant elle se débattait, il finit par y arriver. Totalement immobilisée, elle forçait sur ses bracelets pour tenter de se dégager, mais en vain.

Il fit rouler sa tablette jusqu'à elle. Voyant les instruments, scalpels, clamps, fil, aiguilles et autres instruments chirurgicaux posés dessus, le regard de Deirane s'agrandit d'horreur. Dans un coin, il y avait un coffret en bois sur lequel était posé une grosse bobine de fil d'or. Le drow l'ouvrit, il en sorti plusieurs plateaux compartimentés remplis de pierres précieuses, soigneusement rangées par type et forme. Toutes étaient de petite taille, sauf une, un rubis d'une pureté parfaite.

Puis il se tourna vers sa proie. Elle resta figée un moment. Avant de débiter ses supplications sur un ton qui frisait l'hystérie. Sans s'en préoccuper, il s'approcha d'elle. Saisissant son corsage, il le tira, la dénudant totalement. Puis il recula et l'admira. Magnifique, un véritable diamant. Un diamant brut, dont il allait révéler la beauté. Si elle était jolie, ce n'était pas la plus belle femme du monde. Mais avant le travail du joaillier, le diamant lui même ne paye pas de mine.

Reprenant sa chaise il s'installa face à elle. Il imaginait la forme qu'allait prendre son oeuvre, où il allait disposer les pierres, le motif qu'elles allaient dessiner. Il mit longtemps. A l'extérieur, le ciel commençait à s'éclaircir quand il se leva. Il prit son scalpel le plus petit et commença son oeuvre. Pour Deirane, un long calvaire commença.


Le soir tombait quand le drow retourna s'asseoir, son travail achevé. Il regarda la jeune femme évanouie. Cela faisait plusieurs heures qu'elle ne criait plus. Il l'avait maintenue éveillée le plus longtemps possible, lui donnant des potions empêchant son évanouissement. Il l'avait laissé perdre connaissance parce qu'il avait eu peur que le coeur lâche sous la souffrance. Il fallait qu'elle survive, sinon ce serait un nouvel échec et elle irait rejoindre tous les essais ratés enterrés dans le parc.

Une fois toutes les pierres mises en place, il avait achevé son oeuvre en appliquant un sortilège qui les maintiendrait. Personne ne pourrait plus les enlever, la magie tuerait toute personne qui le tenterait avant qu'il ait pu exercer suffisamment d'effort pour en arracher une. Les pierres ne pouvaient pas non plus être séparées, toute tentative de mutilation entraînerait la mort du responsable. Et les fils d'or étaient insécable, la protégeant des coups de taille. Rien ne pourrait abîmer sa création, sauf la mort. Il l'espérait en tout cas. Les drows ne maîtrisaient pas la magie, il devrait faire confiance au démon auquel il l'avait acheté, chose qu'il n'aimait guère. Une fois le sort transféré sur le jeune corps martyrisé, la bulle de verre qui le contenait éclata dans un son cristallin.

Il resta la un long moment à la regarder avant de s'endormir, épuisé.



Quand il se réveilla, il put voir qu'elle avait reprit conscience. Elle le regardait. Il se leva, pris une carafe et un verre sur le plateau inférieur de sa table. Il la fit boire. Mais s'il attendait de la reconnaissance, il en fut pour ses frais. Tout ce que le visage de Deirane exprimait était un mélange de peur et de haine. «Je t'ai fait un don extraordinaire, dit il enfin, si tu t'en sert habilement, tu auras une vie intéressante. Tu verras, un jour tu me remerciera.» A son air, il devina que si elle en avait eu la force, elle lui aurait craché au visage.

Il remarqua alors la main. Elle portait un bijou au majeur, une bague en or. Bizarre qu'il ne l'ai remarqué que maintenant, alors qu'il avait largement eu le temps de l'observer. Il la prit, l'examinant attentivement. Le diamant n'était qu'un éclat de quartz et les rubis du verre coloré, quand à l'anneau il était en cuivre, poli pour briller comme de l'or et verni pour ne pas ternir. Du beau travail, préparé par un artisan connaissant son métier, mais une fausse bague malgré tout. Tout à fait à ce dont il s'attendait de la part d'une paysanne. Il la passa à son propre doigt.«A partir de maintenant, tu n'auras plus à porter de fausses pierres. Et comme ça, je garderai quelque chose de toi quand tu partira d'ici.»

Il repoussa la table hors de sa portée, puis la détacha. Il vérifia que la chaîne qui emprisonnait sa cheville était bien fixée. Elle s'éloigna de lui à quatre patte le plus loin possible. Il lui lança sa robe. Elle s'en empara, la serrant convulsivement contre sa poitrine. Puis il sortit de la pièce, mais en laissant les lampes allumées.


Le chant des oiseaux et l'humidité de la rosée réveillèrent Deirane. Elle était allongée dans l'herbe au bord de la rivière. Elle se releva sur un coude, regarda autour d'elle, ahurie. Les seaux étaient juste à coté, renversés. Elle se demandait comment elle avait pu s'endormir en allant chercher de l'eau. A l'horizon, le soleil se levait. Malgré la fraîcheur du matin, elle était en nage. Son cauchemar l'avait ébranlée, elle en tremblait encore. Ce rêve la hanterait des jours durant.

Elle se dirigea vers la rivière et se rinça le visage dans l'eau. Se touchant les joues, ses doigts rencontrèrent de petites excroissances dures. Elle paniqua. Elle délaça si vite son corsage qu'elle en cassa les lacets. Elle regarda les diamants qui constellaient sa gorge et les fils d'or brodés dans sa chair en proie à la terreur la plus profonde.

Elle resta à sangloter un long moment sur la rive. Puis elle se leva et se mit à courir vers la maison familiale en appelant son père.

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