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La paysanne
Grande Route de l'Est
Vingt ans plus tôt
Les cris alertèrent Jensen. Il laissa tomber sa fourche et sorti de la grange aussi vite qu'il pu. Il avait reconnu la voix. Dehors il vit sa seconde fille, Deirane, qui se précipitait vers la porte de la ferme familiale, relevant sa robe pour courir plus vite. Il s'élança à sa rencontre. Quand il lui attrapa le bras, elle eut un moment de panique, mais le reconnaissant et s'effondra contre lui, en larme. Il la serra farouchement sur lui, comme s'il avait peur qu'on la lui enlève à nouveau. Silencieusement, il remercia les dieux pour ce cadeau. Puis il essaya de calmer sa fille par des paroles rassurantes.
Il voulu la ramener à l'intérieur. Mais les jambes de la jeune femme ne la soutenait plus, . Il la prit dans ses bras et rentra dans la demeure familiale. Il appela sa femme à grand cri. Elle sorti de la pièce qui leur servait de chambre en maugréant. Voyant Deirane dans les bras de son mari, elle resta un moment figée. Puis se précipita sur elle en criant son nom et se mit à la couvrir de baisers. Ses doigts frôlèrent les scarifications sur la joue. Elle remarqua alors les petites petites pierres incrustées dans la peau. "Mais qu'est ce que ça ? murmura-t-elle ".
Totalement effarée, elle suivit les fils d'or et les petits diamants incrustés dans les joues. Ramenant les cheveux sur le coté, elle dégagea le rubis qui ornaient le front. Elle s'écarta, la main devant la bouche béant d'horreur. Jensen, découvrant ce tatouage à son tour, serra farouchement sa fille contre lui. Daisuren, proche de l'hystérie, se mit a suivre le dessin. Arrivant à la base du cou, elle ouvrit violemment le corsage. Jensen détourna brutalement le regard. «Suffit femme, s'écria-t-il, tu vas déshabiller ta fille devant son père, n'as tu aucun respect pour son honneur et le mien ?» Mais Daisuren n'écoutait pas. Jensen chercha à l'écarter, en vain. Son air furieux n'avait aucun effet sur la femme habituellement soumise.
Une voix ferme et douce à la fois se mêla à leurs cris. « Arrêtez de vous disputer, vous ne voyez pas qu'elle a besoin de tranquillité ? » Cleriance, la soeur aînée de Deirane descendait l'escalier. Elle les rejoignit de la démarche sereine qu'elle adoptait depuis qu'elle était enceinte. Elle enveloppa sa cadette d'un bras protecteur, l'éloignant de la cohue familiale. «Je m'occupe d'elle, dit elle, rejoignez moi quand vous serez calmes.»
Quand Daisuren apporta une soupe bien chaude, Deirane dormait. Confortablement installé dans un le fauteuil que Jensen lui avait fabriqué quand il avait appris qu'il allait être grand-père, Cleriance veillait. Elle posa le plateau sur la table de nuit. « Comment va-t-elle ? demanda-t-elle en murmurant pour ne pas la réveiller.
- Elle était totalement incohérente, mais elle s'est calmée et elle dort maintenant, répondit Cleriance.
- Sais tu si elle a été ... Elle est ...
- Toujours vierge ? Je crois. Elle n'a pas été violé. Celui qui lui a infligé ce supplice lui a au moins épargné cela.» Daisuren soupira, soulagé, l'honneur de sa fille était sauf, aux pierres près bien sûr, mais cela s'arrangerait bientôt. « Elle n'a pas dit qui c'était, mais je pense avoir compris que c'était un drow. »
La voix furieuse de Jensen rugit depuis l'embrasure de la porte. «Un drow, s'écria-t-il, ce monstre. Et dire que je suis allé lui demander de l'aide, il a du bien s'amuser en me voyant.
- Tu n'es pas sûr que ce soit ce drow là, protesta Cleriance.
- Tu en connais un autres dans les environs ? Les drows ne sont pas nombreux dans le royaume. Ça ne peut être que lui. Mais ça ne se passera pas comme ça. Je me vengerai.
- Tu n'es pas de taille, c'est un guerrier, une machine à tuer, remarqua Cleriance.
- Je n'ai pas l'intention de le combattre, je ne suis pas fou. Mais je rameuterai le village contre lui. S'il faut j'irai à Sernos demander justice au roi.
- Le roi n'a que faire d'une paysanne, s'écria Daisuren, il en a plein le royaume. Les drows sont plus rares. Il ne t'écoutera pas.
- Mère a raison, ajouta Cleriance, Les drows sont officiers dans son armée. Il n'en sacrifiera jamais un pour une paysanne.»
Les deux femmes avaient raison. Jensen devait le reconnaître, malgré sa répugnance. Il tourna les talons et dévala l'escalier jusqu'à la salle commune. Daisuren jeta un regard hésitant à son aînée. «Vas y, dit Cleriance, je vous rejoins dans un instant». Obéissante, elle s'élança à la poursuite de son mari. Cleriance se leva. Elle s'enveloppa dans son châle, depuis qu'elle était enceinte elle avait toujours froid. Elle regarda sa soeur dormir. Enfouie dans les draps blancs, elle avait l'air fragile. Elle était trop jeune pour connaître un tel traumatisme. Mais ce n'était hélas pas chose rare dans la campagne, même dans le royaume d'Yrian. Elle admira le visage altéré de sa jeune soeur. Malgré elle, elle devait reconnaître que le responsable avait du talent. Il avait commit son oeuvre ? sa monstruosité ? sans détruire la beauté de la jeune fille. Finalement, elle quitta la chambre, refermant la porte sans un bruit.
Deux jours s'était écoulés. Elhrine entra dans la chambre et sauta sur le lit, réveillant sa soeur. «Debout là dedans, s'écria-t-elle, il est l'heure de se lever.» Deirane se retourna, enfouissant le visage dans l'oreiller. «Laisse moi tranquille, maugréa-t-elle.
- Lève toi, ça fait deux jours que tu paresses, tu dois faire ta part de travail.» Et d'un geste vif, elle arracha l'oreiller. «Je suis malade, laisse moi.
- Depuis que tu es partie je fais ta part de travail. C'est pas juste. Lève toi.» A ce moment la silhouette de Cleriance s'encadra dans la porte. «Mais que fais tu, s'écria-t-elle, laisse ta soeur tranquille.
- Elle dort au lieu de travailler.
- Espèce de petite égoïste. Dégage d'ici.
- Non !» Elhrine accompagna son refus d'un geste rageur du pied. « Je ne veux pas continuer à faire son travail. Qu'elle se lève et ...
- Dégage ou j'appelle père.
- Appelle le, je lui dirai tout.» Mais la menace était sérieuse, la peste sauta sur le sol et s'enfuit.
Cleriance ramassa l'oreiller que Elhrine avait lancé dans un coin et le ramena à Deirane. Elle en profita pour s'asseoir près d'elle. D'un geste délicat, elle dégagea le visage de la masse de cheveux doré. Deirane les ramena convulsivement. «Ne me regarde pas, je suis laide.
- Tu n'es pas laide. Tu étais la plus belle de nous trois et tu l'es toujours.
- Mais ce monstre m'a défigurée.
- Il a essayé, il a échoué.»
La jeune femme s'allongea près de l'adolescente, elle l'entoura de ses bras. Deirane se retourna, elle enfouit son visage dans l'ample poitrine de sa soeur et se mis à sangloter. Cleriance lui caressa les cheveux lui, prononçant des paroles apaisantes. «Mais que vais je devenir ? dit elle entre deux sanglots.
- Quand tu iras mieux, Papa t'emmènera voir un chamane pour essayer d'enlever ça.
- Et si ça échoue, je vais le garder toute ma vie.
- Il faudra t'habituer.
- Je ne pourrais jamais, je préférerai mourir.
- Allons. N'exagère pas.» Cleriance déposa un baiser sur le front de sa soeur.
« Tu sais, j'aimerai bien que mon mari me couvre de bijou comme ça.
- Vraiment comme ça ?
- Peut être pas vraiment comme ça. Mais tu dois être la femme possédant le plus de diamant dans le monde.
- Vu de cette façon...» Deirane émit un petit rire triste. « Nous ferons tout pour te libérer de cette malédiction, reprit Cleriance. Mais si ça échoue, je serai toujours là pour toi.» Disant cela, elle sera sa soeur contre elle pour la réconforter.
La visite au chamane eu lieu une semaine plus tard. Seuls les trois peuples indigènes d'Uv Polin, ceux que l'on appelait les anciens peuples, maîtrisaient la magie. Les démons faisaient payer très cher leurs services, quant aux stoltzt ceux qui avaient du pouvoir n'étaient qu'une poignée. Seuls les chamanes orcs étaient assez répandus pour faire un commerce extensif de la magie. En rassemblant toutes ses richesses en or et en bijoux, Jensen était assez riche pour s'offrir les services de l'un d'eux. Il espérait toutefois qu'il se contenterait des pierres qu'il récolterait sur le corps de Deirane. Le paysan était prêt à toutes les lui laisser s'il arrivait à débarrasser sa fille de ce fardeau.
Tôt un matin, Jensen mit donc sa fille sur la carriole à destination de la tribu la plus proche dans les plaines de Chabawck. Les orques étaient considérés comme sauvages, belliqueux et en conséquence étaient mal aimés de la population humaine. Ils se tenait donc assez loin des centres de population. Jensen avait installé une couche confortable à l'arrière. Toutefois Deirane préféra s'asseoir à côté de lui. Cleriance aurait voulu les accompagner, mais son état lui interdisait un tel voyage.
Le voyage devait prendre bien plus d'une journée. Au début, ils traversèrent plusieurs villages aussi petits que le leur. Leur chemin déboucha finalement sur une large route. C'était là la grande route de l'est qui reliait Sernos à la lointaine Naïla, à plus de mille longes de là. La nouveauté des lieux qu'elle visitait avait agit comme un baume sur Deirane. Elle qui n'était jamais sortie des limites du village qui l'avait vu naître allait bientôt quitter son royaume. C'est avec curiosité qu'elle découvrait tout ce qu'elle voyait. Cette attitude réjouit Jensen qui commençait à être inquiet de la prostration de sa fille depuis son retour.
Ils passèrent la première nuit dans un relais pour les voyageurs. L'auberge n'était pas très bien famée, mais ils y seraient mieux qu'à l'extérieur. Si loin de la capitale, les routes pouvaient s'avérer dangereuses. La chambre réservée, Jensen rangea leur chariot dans l'abri et conduisit sa monture dans l'écurie attenante. Deirane préféra l'accompagner. Elle ne voulait pas rester seule dans cet endroit inconnu en présence d'individus à la mine si inquiétante. Elle les imaginait facilement lui planter un couteau dans le dos pour essayer de lui voler ses pierres.
Tout en étrillant le cheval avec son père, elle remarqua deux animaux étranges dans leur box. C'était des créatures reptiliennes, bipèdes, avec une gueule pleine de dents. «Qu'est ce que c'est ? demanda-t-elle.» Son père jeta un bref coup d'oeil, son visage exprima aussitôt sa contrariété. «Des lézards dragons nains, répondit il, les stoltzt s'en servent comme monture.
- Des nains, je n'ose pas imaginer à quoi ressemblent les normaux.
- Les normaux ont exterminés des villages entiers par le passé, ils ont presque disparus aujourd'hui.
- C'est heureux. Mais même les nains ... Je n'aimerai pas me servir d'une monture si effrayante.
- Tu ne pourrais pas. Ils deviennent nerveux quand des hommes les montent. Il arrive même qu'ils les tuent. Mais ce qui m'embête c'est que ça signifie que cette engeance est dans l'auberge.» Le palefrenier, ou l'individu qui en tenait lieu, arriva enfin. Il entérina le choix du box par Jensen mais on voyait clairement qu'il lui en voulait de n'avoir pas attendu qu'il l'attribue lui même. Le paysan lui donna malgré tout une petite piécette qui sembla le ramener à de meilleures dispositions.
La chambre qui leur avait été attribuée était à la limite de la salubrité. Son ameublement était minimaliste. Elle comportait deux lits d'une place, sans draps (les clients étaient sensé apporter les leurs) et au matelas dont la paille aurait du être changé depuis des mois, une tablette avec un pot de chambre et une lampe à huile. La fenêtre était fermée par un gros volet qui jointoyait mal et laissait passer un courant d'air froid mais bienvenu avec les remugles de cuisine qui leur parvenait. Il n'y avait pas de vermine, c'était déjà cela. Deirane et Jensen entreprirent de séparer les deux lits. Dans un endroit plus fréquentable, il aurait respecté la bienséance et réservé une chambre pour chacun d'eux, mais vu l'aspect de la clientèle qu'il avait pu voir en bas, il préférait savoir sa fille sous sa protection directe.
Ils descendirent dans la salle commune pour manger. La grande table, bien qu'à moitié libre, n'inspira pas Jensen. Il préféra se diriger vers l'alcôve, occupée par un jeune couple. Un bras s'étendit devant lui, bloquant le passage. « Tu ne sembles par apprécier notre compagnie, dit l'homme, te déplairait on ? » Il prit ses camarades à témoin. L'homme, un colosse était sale, mal rasé, puant et visiblement saoul. « Mais peut être que la jeune fille préférerait manger parmi nous, reprit il. Hein gamine.
- Enlevez votre bras et laissez moi passer, répondit Jensen.
- D'abord, elle répond. Ensuite j'enlève mon bras.
- Elle ne veut pas.
- Je t'ai pas causé. C'est à elle de répondre. » Jensen chercha de l'aide du regard, mais l'aubergiste ignorait ostensiblement ce qui se passait et les autres clients semblaient acquis au malotru. «Non, dit Deirane presque sans voix.
- Quoi ? J'ai pas entendu.
- J'ai dit non, dit elle plus fort.»
Brutalement, l'homme l'empoigna par les cheveux. « On te répugne c'est ça ? cracha-t-il au visage. » Jensen balança le poing, mais l'homme l'intercepta d'une main sans même lâcher la jeune fille et le serra. Le paysan hurla de douleur. Un coup de pied violent projeta soudain le colosse en arrière. Il releva la tête et se passa le dos de la main sur le nez, essuyant le sang qui gouttait. Face à lui, le jeune homme qui un instant plutôt dînait tranquillement dans l'alcôve avec sa compagne était debout, solidement campé sur ses jambes dans une position défensive. « Qui es tu pour oser t'attaquer à Hermen ? demanda-t-il.
- Mon nom est Festor, fils de Jetro.
- Parfait, je saurais quoi faire graver sur ta pierre tombale.
- Je t'épargnerai cette tâche. » Hermen se remit sur ses jambes. Puis brutalement il fonça sur Festor. Ce dernier se contenta de lui empoigner un bras, de plier les jambes et d'effectuer une fraction de tour. Hermen vola à travers la salle, s'écrasant au pied de l'escalier. Furieux, il se releva d'un coup de rein et retourna à l'attaque, comme un taureau. Pour le même résultat. «Tu danses bien petit, dit il, mais que vaux tu dans un combat loyal, au poing.
- Pourquoi vous laisserai je l'avantage dans un style de combat où votre poids vous procure un avantage. Mon propre style me convient. Rien que ma force musculaire, aucune arme, à la loyale
- On va voir. Vous autres, empoignez le, et tenez le moi bien. Je vais lui donner une petite leçon. » Cinq individus ressemblant au premier se levèrent. Festor sortit une dague en onyx poli de son fourreau, un objet de parade mais tout à fait capable de tuer. «Une arme, s'écria Hermen, je croyais le combat loyal.
- Je pourrai m'en passer, mais ma soupe refroidit et déjà que chaude elle n'est pas terrible.
- Plaisantin avec ça. On va t'en faire passer le goût.» Il fit un signe, ses compagnons s'avancèrent. Les deux premiers se trouvèrent aussitôt gratifiés d'une estafilade, un au visage, l'autre au bras. Ils comprirent de suite et reculèrent. Le troisième fut plus dur à convaincre, Festor du lui ouvrir le ventre, pas suffisamment pour que ce soit grave mais assez pour que ce soit handicapant. «A qui le tour ? demanda Festor.» De la tête, il désigna la porte. Ceux suffisamment valides déguerpirent sans demander leur reste. Restait Hermen et le blessé au ventre. «Que fais tu, demanda Festor en brandissant son couteau.
- Tu te crois fort, mais un jour je t'aurai, dit il.
- Si tu dis vrai, ça sera forcement de façon déloyale. Et dans ce cas, tu auras tout mes amis aux trousses. Tu finiras ta vie traqué tel une bête féroce.» Hermen aida son dernier compagnon à se relever et l'entraîna vers la porte, lançant un regard de haine au jeune homme.
Festor essuya son arme sur la nappe crasseuse et la rangea dans son fourreau. Il jeta un coup d'oeil à Deirane, sa compagne s'en occupait déjà à sa manière brouillonne, lui couvrant le visage de caresse pour la consoler. Il se dirigea alors vers Jensen lui tendant une main pour l'aider à se relever. « Merci, jeune homme, dit le paysan. Je n'ai pas été très glorieux sur ce coup là.
- Quoi d'étonnant ? Je suis soldat, vous êtes paysan, je ne saurais cultiver la terre, pourquoi seriez vous obligé de savoir vous battre ?
- Beaucoup de mes compatriotes sont loin de penser comme vous. Un homme doit savoir seul défendre sa vie.
- Ne les écoutez pas, ils ont tord. Pour vous battre comme moi, il aurait fallu que vous vous entraîniez tous les jours depuis votre enfance. Mais alors quand auriez vous cultivé vos champs.
- En tout cas, je vous dois une fière chandelle. Je suis Jensen, je viens du village de Gué d'Alcyan dans le royaume d'Yrian, et voici ma fille cadette Deirane.
- Enchanté Jensen. Je suis Festor, fils de Jetro, lieutenant de la garnison de Kushan de la pentarchie d'Helaria et ma fiancée Jalia.
- Vous êtes ...». Jensen ne termina pas sa phrase. Mais le changement qui se fit sur son visage était aussi lisible qu'un livre. « Un de ces monstres pervers et lubrique, oui, termina Festor pour lui, je suis un stoltz.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, répondit Jensen. » Mais il se sentait honteux car le soldat avait exprimé tout haut ce qu'il pensait.
Un cri détourna leur attention. Deirane, agacée par les attentions que lui prodiguait la jeune stoltzin, avait eu un mouvement d'humeur. Paniquée, Jalia s'était enfuie dans l'alcôve. Juste un oeil inquiet dépassait de derrière la table. Voyant le résultat de son énervement, Deirane était désolée. Elle tentait de la rassurer. «Vous devriez essayer un sablé, lui conseilla Festor, elle est très gourmande.
- Un sablé ? Ce n'est plus une enfant pour l'amadouer avec des gâteaux, répondit Deirane.
- Faite moi confiance». Sans trop y croire, Deirane prit un petit gâteau et le lui tendit. Une tête émergea de derrière la table, surveillant l'objet de sa convoitise. Les encouragements de l'adolescente et la promesse d'une gourmandise la tirèrent de sa cachette. «Vous voyez, dit Festor.
- Votre fiancée à l'air un peu ...
- Simple d'esprit. N'ayons pas peur des mots. Elle l'est. La guerre est loin d'être la noble chose que l'on croit. Elle est souvent horrible. Elle en a trop vu.
- Était il utile de l'amener sur le front ?
- En ces temps troublés, nul besoin d'aller au devant de la guerre. C'est elle qui vient à vous.
- Ce n'est pas faux. Bien que j'ai la chance d'y avoir échappé jusqu'à présent. Lors dernière guerre en Yrian j'étais encore un bébé.
- L'Yrian est le royaume le plus puissant de notre monde. Qui l'attaquerait se suiciderait. Mais assez parlé de choses désagréables. Je vous invite à ma table.
- Je ...
- ... Préférerai manger seul. A votre guise. Mais mes pentarques estiment que nos peuples se détestent car ils ne se connaissent pas. D'ailleurs, dans les grandes villes ou` les me'langes sont fre'quents, cette haine est bien moindre. Laissez moi une chance de vous montrer ce que je suis et d'améliorer nos relations. Après tout, elfes, humains et stoltzt vivent ensemble en Helaria et ils s'apprécient.
- Si vous y tenez. » D'une main, le soldat poussa le paysan vers la table.
Le repas se termina fort tard. Les deux hommes parlèrent de leur nation respective, chacun vantant leurs mérites, la pureté ethnique de l'Yrian face au melting poat de l'Helaria, l'autocratie Sernienne contre la pentarchie, la hiérarchie fondée sur la richesse et la naissance opposée à celle fondée sur le mérite et les actes. Tout opposait les deux royaumes. Tout deux prétendaient à l'hégémonie sur le monde et aucun d'eux n'en était capable. Pas étonnant qu'ils s'opposent en tout. Festor fut toutefois obligé d'admettre, du bout des dents, que la vraie puissance gouvernante résidait à Sernos. C'est là bas que se trouvait le conseil des royaumes, c'est là l'endroit où il fallait se montrer pour exister mondainement, pas à Imoteiv. Toutefois, Kushan, capitale économique de la pentarchie, commençait à se développer et c'est Jimip qui était la référence dans le domaine de la science et de la connaissance. Et ça, Jensen dut le reconnaître. Le mot de la fin appartint à Deirane qui conclut que les deux royaumes se valaient, chacun ayant du bon et du mauvais. Ils montèrent ensuite dans leur chambre pour dormir.
Le lendemain, Deirane et Jensen se levèrent aux aurores. Après un petit déjeuner bien chaud pour affronter la journée, ils se rendirent à l'écurie pour atteler leur cheval à la carriole. Festor et Jalia s'y trouvaient déjà. Le jeune lieutenant installait une selle de forme bizarre sur les deux étranges montures que les humains avaient aperçues la veille au soir. La simple d'esprit le regardait faire, un air d'adoration dans les yeux. «Vous partez vous aussi, demanda Deirane.
- Nous avons une longue route à faire, répondit Festor, mais nous pourrions chevaucher ensemble. Je crois que nous allons au même ensemble.
- J'en doute, répondit Jensen, mais je vous remercie.
- Vous allez consulter un chaman orc en Chabawck.
- Comment ...» Jensen en resta muet d'étonnement. «C'est marqué sur le visage de votre fille, expliqua Festor. Aussi magnifiques soient ces tatouages, vous voulez les lui faire enlever.
- C'est vrai, répondit Deirane, et vous, pourquoi y allez vous ?» D'un mouvement du menton, il désigna sa fiancée qui venait de découvrir un nid de souris et observait les petits encore roses que la mère affolée essayait de mettre à l'abri. «Je doute qu'il puisse grand chose, mais je dois essayer.
- Est ce une bonne chose, demanda Deirane, elle est si innocente, un rien l'émerveille. Elle doit être la plus heureuse de nous tous ici.
- Le regard qu'elle pose sur le monde est très rafraîchissant, admit Festor, mais elle mérite mieux que cela.»
Jensen alla régler la note pour la chambre et le fourrage utilisé. Le soldat, resté seul avec les deux femmes effectua une dernière vérification. Il tira sur la sangle pour vérifier l'accrochage de la selle de sa compagne. Tout était bon. Il appela Jalia qui abandonna son spectacle. En passant devant Festor, un sourire illumina son visage. Elle lui passa un bras autour de son cou et l'embrassa .« Il y a un domaine dans lequel elle est tout a fait normale, remarqua Deirane.
- Ses baisers et son amour n'ont rien d'enfantin, en effet, admis Festor. Au fait, nous ne vous avons pas dérangé cette nuit, car elle est un peu bruyante dans son plaisir.» Deirane piqua un fard. «Non, dit elle, je n'ai rien entendu.
- Il est malséant d'aborder un tel sujet devant une jeune fille.» Personne n'avait entendu rentrer Jensen, aussi son intervention surprit elle tout le monde. Festor s'excusa. «J'avais oublié les tabous que votre peuple associait à cette activité. Je suis désolé, j'avais oublié.
- Ce n'est rien, mais faite attention à l'avenir. Et puisque nous allons chevaucher ensemble, il serait bon que durant le voyage, vous vous absteniez de ... vous voyez ce que je veux dire.
- Là, vous en demandez trop. Je n'ai aucune raison de me priver sous prétexte d'épargner vos oreilles. Tout ce que je peux promettre c'est la discrétion.
- Je m'en contenterai.» Jensen se retourna en bougonnant dans sa barbe. «Race luxurieuse, murmura-t-il»
Une petite main fraîche lui caressa la joue. Il leva les yeux et rencontra le visage de la simple d'esprit. Elle ne supportait pas la tristesse. Le voyant d'humeur sombre, elle avait entrepris de le dérider à sa manière. Il lui fit un sourire qui la mit en joie. Impossible de rester en colère face à une telle innocence, appartint elle à une race mille fois maudite.
Festor appela Jalia de nouveau. Il l'aida à grimper sur sa monture. Une aide de pure forme, ce n'était pas son équilibre qui était attardé. Elle était une cavalière correcte, presqu'aussi bonne que le jeune lieutenant. Festor monta sur son lézard. Les deux montures sortirent de l'écurie. Dehors, Jensen et Deirane étaient déjà en place sur leur véhicule. Les deux stoltzt s'engagèrent sur la route de l'est, suivis par les deux humains.
Ils n'avaient pas parcouru une demi lieue qu'un lézard poussa un cri d'avertissement. D'un geste de la main Festor immobilisa le convoi. Tout en étant attentif, il prit l'arme passée à sa ceinture, une arbalète de toute petite taille, nettement moins encombrante que celles utilisées lors des sièges. Elle était moins puissante mais tout aussi capable de tuer. Et comme arme de poing, elle convenait parfaitement.
Le lézard dragon poussa un second cri et tourna la tête vers la forêt qui bordait la route. Festor le fit pivoter pour regarder dans cette direction.« Je sais que vous êtes là, sortez, dit il, cessez de vous cacher.» Comme il n'obtenait pas de réponse, il continua. «Je compte jusqu'à douze, puis je décoche une flèche dans le buisson.» Il visa celui qu'il avait vu remuer. Il était sûr que quelqu'un était planqué derrière. Il ne se trompait pas. Voyant l'arme dirigée vers lui alors qu'il se croyait invisible, l'embusqué sortit. Les voyageurs reconnurent l'un de ceux qui les avait agressés à l'auberge, la veille. Festor ne le quittait pas de son arme. Brutalement il pointa le bras vers le feuillage d'un arbre. «Ne tirez pas, lança une voix où se reflétait la panique, je descend». Un autre humain se laissa tomber d'une branche basse. Finalement deux autres personnes sortirent leur cachette, parmi eux, le chef de le bande de la taverne.
«Et maintenant, que vas tu faire ? lança celui-ci. Nous sommes quatre et tu n'as droit qu'à un seul tir. Quand tu auras tué l'un de nous, les trois autres t'achèveront.
- D'accord, répliqua Festor, lequel d'entre vous se sacrifie pour que les autres puissent se partager le butin.» Les brigands hésitèrent. «C'est ainsi que tu manifestes ton courage, reprit le chef. Tu n'as même pas l'honneur de nous offrir un combat à la loyale.
- Quel honneur ? Il n'y a aucun honneur dans le combat. Ce n'est que le moyen appliqué par le plus fort pour faire respecter sa loi, au mépris de toute justice.
- Tu parles bien, serpent. Mais manies tu aussi bien l'épée ?
- Je t'ai démontré ma valeur au combat à mains nues hier soir. Ferais tu le pari que je serai moins bon avec une épée ?» Le brigand ne su que répondre. «Tu vois ce bracelet à mon poignet, reprit Festor. Il signifie que je suis un maître guerrier. En clair, je fais partie de cette petite catégorie de combattants qui passent leur vie à imaginer de nouvelles techniques de combat pour perfectionner leur art. Alors tu veux toujours te battre à la loyale ? Je peux te prendre dans le style que tu désires, main nue, épée, dague, selon la technique orc. Et pourquoi pas la drow, celle des meilleurs guerriers que ce monde ai jamais portés.»
Hermen ne répondait toujours pas. Calmement, Festor rangea son arme. Puis il reprit sa route, suivi par ses compagnons. Alors qu'ils étaient presque hors de portée de voix, le chef des brigands lança : «Tu parles trop l'helarian, un jour, un adversaire te tuera rien que pour te faire taire.» Festor stoppa et fit mine de reprendre son arbalète. La bande s'enfuit sans demander son reste. Le lieutenant sourit et repartit.
Jensen interpella Festor qui vint chevaucher à leur hauteur. «C'est incroyable, dit il, je n'avais jamais vu ça. Gagner un combat sans qu'aucun coup ne soit donné et personne blessé.
- Je n'ai aucun mérite, J'étais nettement supérieur à eux par mes armes et mon entraînement. Il m'a suffit de leur en faire prendre conscience.
- Quand même, beaucoup les aurait tués sans scrupule.
- Et nous aurions provoqué un drame alors que nous n'avions affaire qu'à des imbéciles qui voulaient s'amuser.
- Permettez moi de dire que je n'apprécie pas leurs jeux, remarqua Deirane.
- Le contraire serait insultant pour vous. Mais que vous ne les aimiez pas ne signifie pas qu'ils méritent la mort.
- Peut être pas, admit Deirane.
- Par contre, s'ils avaient pu mener leur projet au bout, les choses auraient été différentes.
- Je suis heureuse que vous le reconnaissiez.
- Rien d'étonnant, je vis avec le rappel constant de ce qui arrive quand la vertu d'une femme est prise contre son gré.» De la tête, il désigna Jalia qui chevauchait devant eux, insouciante. «C'est ça la raison de son état ? demanda Deirane.
- En partie. Ce n'était pas sa vertu qui était en jeu mais celle de sa mère. » A ce moment, Jalia tourna la tête vers eux et sourit à son fiancé. Festor s'excusa et la rejoignit.
Au bout d'un monsihon de chevauchée, la petite troupe quitta la forêt et entra dans la plaine. Depuis un moment déjà, l'aspect des arbres avait changé. Depuis en fait, qu'ils avaient passé les collines qui formaient la limite orientale de l'Yrian. Ils avaient un air maladif, le feuillage terne et peu fourni, le tronc torturé. Mais même l'état déplorable de la végétation qu'il venaient de traverser, pire encore que dans son village natal, ne l'avait pas préparé à une telle désolation. La plaine était quasiment déserte, avec ça et là quelques plaque d'herbe éparses d'un vert tirant sur le jaune. A l'horizon, vers le nord et le sud, on voyait la lisière de la forêt, mais devant eux, il n'y avait que la mort. En cet endroit, les pluies de feu étaient abondantes et la terre empoisonnées. Seule la route, régulièrement entretenue, était saine.
Le soleil brillait, il faisait chaud. Festor en profita pour enlever sa tunique et exposa son torse nu aux rayons bienfaisants de Fenkys. Jalia l'imita sans aucune pudeur. Jensen regarda la jeune stolzin en bougonnant. Quant à Deirane, elle ne pu s'empêcher d'éprouver de la jalousie en constatant à quel point elle était belle. Ce n'était pas l'une de ces beauté époustouflante comme la pentarchie d'Helaria semblait en produire à la chaine. Mais elle ne manquait pas de grace dans sa fragilité. Elle avait atteint cette maturité que les stoltzt gardent toute leur vie jusqu'à leurs dernières années avant de vieillir pour de bon. Puis regardant Festor, elle ressenti une bouffée de chaleur qui ne devait rien à la température ambiante. Son torse musclée, sa taille fine, ses membres déliés éveillait en elle des sensations nouvelles. Jalia était plus gracile que son compagnon, mais sa silhouette reflétait elle aussi une grande pratique de l'exercice physique. Mince, elle paraissait plus grande qu'elle n'était. Sa musculature, bien que moins développée que celle de Festor, se dessinait joliment sous la peau mate. La jeune femme se demanda quelle âge elle pouvait bien avoir, ce doutant que les vingt cinq ans apparents était certainement sous évalués. Plus tard, quand elle apprit qu'elle était dans la quarantaine, et que Festor avait son ainée du double encore, elle fut à peine surprise.
Festor se retourna pour voir où en était la carriole. Il remarqua le regard désapprobateur du vieux paysan. Il se dirigea vers Jalia et l'incita à se rhabiller. Elle protesta mais il lui fit la leçon. Elle se réfugia alors dans la bouderie. Festor se laissa rejoindre par les humains et chevaucha de conserve. Le cheval renâclait de sentir le lézard aussi près de lui. «C'est une grosse concession que je vous fait là, aux dépends de ma compagne. Et j'attends que vous compensiez. Votre fille partagera sa couche cette nuit pour la réchauffer.
- Pas question, répliqua Jensen
- Dans ce cas, je serai obligé de consacrer une bonne part de nos réserves pour compenser la chaleur qu'elle n'a pas pu accumuler pendant le jour.
- Je ne demande rien de plus qu'un peu de décence, grommela Jensen.
- Ce mot n'a pas le même sens chez vous et chez nous. Il ne peut pas l'avoir pour deux espèces dont l'une fabrique beaucoup de chaleur interne et l'autre peu. Vous croyez que ça amuse nos femmes de se balader à moitié nues devant des individus incapables de voir un morceau de peau sans avoir la bave à la bouche. C'est vous les humains qui avez un comportement aberrant. Nous ne faisons que suivre les impératifs de notre nature.
- C'est si important ? intervint Deirane.
- Mademoiselle, vous ne savez pas la chance que vous avez d'appartenir à l'espèce humaine. Notre force, notre vivacité et même notre intelligence dépendent de la chaleur de notre corps et nous en produisons bien peu. Vous, vous êtes toujours au maximum de vos possibilités. Pour nous, tout cela varie en fonction de la température extérieure.
- C'est pour cela qu'Helaria est au sud ?
- Disons que la température de notre pays nous permet de donner le maximum. Mais nous sommes aussi adaptables que vous et nullement limités aux régions chaudes. Les pays froids nous obligent juste à prendre des mesures bien plus compliquées que vous autres.
- Dans ce cas là, je ne vois pas pourquoi je refuserai ce service. Après tout, ce n'est pas comme si c'est vous que je devais réchauffer.» Elle regarda son père qui ne répondit rien. Elle prit ça pour un accord. «Au fait, et vous même ?
- Je suis plus lourd que Jalia. Je conserve mieux la chaleur que je produis. Avec celle que j'aurai accumulée pendant la journée et des vêtements adaptés, je pourrai tenir toute la nuit.
- Les hommes sont donc avantagés par rapport aux femmes.
- Non, les lourds sont avantagés par rapports aux minces.
- C'est étrange.
- Simple géométrie des volumes.» L'expression de Deirane exprimait son incompréhension.
Mais Festor n'arrivait pas à trouver les mots pour expliquer ce concept à une paysanne sans instruction. Heureusement, Jalia manifesta son irritation de se voir abandonnée. Le lieutenant la rejoignit. Aussitôt son attitude changea, manifestant une joie immense. Deirane fut surprise de voir à quelle vitesse la jeune handicapée passait d'une émotion à une autre. Oubliée la bouderie. La rancune était un sentiment qui devait certainement lui être inconnu.
Festor n'avait pas menti. Quand ils s'arrêtèrent le soir, Jalia semblait comme engourdie. Sa vivacité était éteinte, il fallait la houspiller pour qu'elle consente à faire la moindre chose. Le jeune soldat lui avait pourtant fait enfiler une sorte de gilet molletonné quand le soleil avait disparu, il en avait lui même revêtu un identique. Mais si lui était toujours dynamique, elle était apathique. Deirane avait du mal à croire que le bain de soleil qu'elle avait manqué suffise à expliquer cette différence. Et pourtant. « Il y a un peu de comédie de sa part, avoua Festor quand elle les rejoignit, elle sait que quand elle se sent mal je suis aux petits soins pour elle.
- Mais si le soleil est si important pour vous, pourquoi ne pas mettre des vêtements noirs ?
- Quel rapport ? » Deirane ouvrit des yeux incrédules. « Mais le noir absorbe la chaleur, répondit elle. »Elle avait parlé dans le vide, Festor s'occupait déjà de sa compagne.
Le campement était installé près d'un cours d'eau, dans une large zone de terre battue abritée. Depuis que les pluies de feu empoisonnaient les terres, de semblables zones décontaminées où les voyageurs pouvaient bivouaquer par temps sec avaient été aménagées tout le long de la route. Pour les périodes pluvieuses, il y avait de vrais refuges. Mais ils étaient plus rares et la troupe progressait trop lentement pour atteindre le suivant.
La première chose que fit Festor fut de préparer un grand bol de bouillon à partir d'une poudre qu'il avait dans ses fontes. En alternant cajoleries et autorité, il parvint à le faire boire à Jalia. Cela sembla lui redonner un peu de couleur et ses gestes semblaient moins hésitants. Puis Jalia enveloppée dans une sorte de couverture épaisse, il s'occupa de préparer le repas. Il avait dans sa sacoche un flacon hermétique contenant des cubes de viande marinant dans un liquide doré qu'il mit à cuire dans de l'eau accompagné de tubercules. Jensen, penaud, le regardait faire. Il avait cru qu'il y aurait des auberges tout le long de la route et avait fait l'impasse sur les vivres. «C'est encore loin, demanda Deirane.
- Assez, répondit Festor, à ce rythme nous arrivons dans deux jours.»
Le repas était prêt. Une bonne soupe de légumes à la viande. Il en versa dans quatre écuelles, deux deux bien pleines qu'il tendit aux humains, les deux autres à moitié vide. «Tenez, dit il, cela vous réchauffera.
- Vous ne prenez presque rien, s'étonna Jensen.
- Notre faible chaleur interne n'a pas que des inconvénients. Nous avons besoin de moins de nourriture pour vivre.
- Vous vous donnez beaucoup de mal pour nous alors que nous ne sommes que des humains.
- Vous n'êtes pas «que» des humains. Vous êtes des voyageurs qui n'êtes jamais sorti de chez eux et j'ai fait serment en devenant soldat de protéger ceux qui ne peuvent pas le faire eux mêmes.» Il n'avait pas employé le mot faible, mais Jensen l'entendit malgré tout. Il se renfrogna. «Mais nous ne sommes pas helarians, remarqua Deirane.
- Nulle part dans mon serment je n'ai vu une limitation à une quelconque nationalité. J'imagine vos objections. Je suis un soldat de la pentarchie, soumis à l'autorité de mes supérieurs. Mais quand je ne suis pas en service, j'ai le droit d'apporter mon aide à qui je veux, tant que cela ne nuit pas à mon pays.
- Et si cela devait arriver.
- Alors j'aurai un problème de conscience.» Deirane prit une cuillerée de soupe et la goûta. « C'est bon, dit elle, je ne reconnais pas la viande, qu'est ce que c'est.
- Jurave, conservé dans de l'hydromel marin. Ce sont les marins qui partent en mer qui utilisent ce genre de préparation, d'où le nom de cet alcool. Accessoirement, il a d'autres usage, comme purifier l'eau de boisson, désinfecter les plaies ou nettoyer les instruments de chirurgie. Il dissout aussi très bien la graisse et provoque des gueules de bois inoubliables. Mais pour ce dernier usage, il y a moins cruel.
- De l'alcool maintenant, maugréa Jensen, à une jeune fille.
- De l'alcool grâce auquel vous pouvez manger ce soir, malgré votre imprévoyance.» Sans dire un mot, le vieux paysan replongea le nez dans son écuelle. Deirane mangea elle aussi en silence.
Une fois le repas terminé, la vaisselle nettoyée au ruisseau - dont il avait préalablement vérifié la pureté - et rangée dans les fontes, Festor installa Jalia et Deirane dans un grand duvet épais et chaud. Le petit corps gelé de la jeune stoltzin se pelotonna contre celui de l'humaine, cherchant instinctivement la chaleur. La sensation fut désagréable à la paysanne. Elle avait l'impression de toucher un serpent en un peu plus chaud et un peu moins rêche. Elle n'avait pas la douceur et la chaleur de la peau humaine. Elle comprit pourquoi les hommes de son village vantaient la beauté des stoltzint et répugnait à les toucher. Heureusement, elle avait appris à apprécier la simple d'esprit au cours de cette journée. Elle l'enlaça étroitement. Au bout d'un moment, elle ne trouva plus le contact si désagréable. Elle finit par s'endormir.
Quand Deirane s'éveilla le lendemain, Festor avait totalement rangé le camp. A l'exception du duvet qui la contenait avec sa compagne et le strict nécessaire pour le repas du matin, il n'y avait plus aucune trace de leur passage. Le soldat était près du feu, buvant une infusion. Voyant que la jeune fille était réveillée, il se leva et lui tendit une tasse d'un liquide brûlant. Elle le remercia. En le buvant, elle pu sentir la chaleur bienfaisante se répandre dans tout son corps.
Comme Jalia bougeait, il lui tendit une autre tasse. «Essayez de la lui faire boire, dit il.
- Ne vaudrait il pas mieux que ce soit vous ?
- Sûrement, mais je ne voudrai pas encore encourir la désapprobation de votre père en vous approchant de trop près.» Deirane sourit. «De toute façon vous l'aurez.
- Mais si je vous serre de trop près, elle sera justifiée.» Deirane aida la jeune handicapée à boire le contenu de sa tasse. Elle eut moins de difficulté que Festor en avait eu la veille, la nuit lui avait fait du bien, elle était plus alerte. Ou alors elle avait cessé de jouer la comédie.
Festor s'éloigna pour que les deux jeunes femmes puissent s'habiller tranquillement. Il croisa Jensen qui achevait d'harnacher son cheval. Ce dernier l'arrêta. «Je suis désolé pour hier soir, je ne savais pas, dit il, aujourd'hui je ne critiquerai pas la tenue de votre fiancée.» Il apprécia cette offre implicite de paix entre eux. «Je m'arrangerai pour qu'elle reste hors de votre vue si cela risque de vous indisposer.
- Ce n'est pas cela. Même à mon âge, j'éprouve du plaisir à voir une belle femme nue. Mais c'est contraire aux principes que l'on ma donné.
- Vous n'êtes pas vieux, remarqua Festor.
- Je croyais que votre impudeur n'était que perversité chez ceux de votre race. Toute ma vie, je n'ai fait qu'entendre les critiques vous concernant. Vous êtes les premier stoltzt avec qui je passe du temps.» Festor éclata de rire. «Ce n'est pas nous qui sommes pervers, dit il, mais les dieux qui nous ont crées. Nous sommes obligés de jouer avec les cartes qu'ils nous ont données, même si elle ne nous plaisent pas.» Jensen acquiesça de la tête. Il cracha dans la paume et la tendit à Festor. «La paix, demanda-t-il.» Festor connaissait cette coutume humaine. Il cracha à son tour et prit la main tendue.
Comme l'avait prédit Festor, au bout de deux jours de route, ils arrivèrent au campement orc.
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