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Romans en lignes : La paysanne : Boulden, de nos jours
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La paysanne

Boulden

de nos jours

Deirane avait étalé sur le lit les tenues qu'elle envisageait pour la fête. Il y avait trois robes. La première, très succincte, lui couvrait à peine la poitrine et les hanches, une version plus réduite de ce qu'elle portait au marché aux esclaves. C'était le genre de tenue à laquelle elle était habituée depuis qu'elle avait été vendue au roi d'Orvbel. Une tenue qui mettait en relief le motif de pierres précieuses et d'or qui lui couvrait le corps. Une tenue qui rappelait tous les moments les plus pénibles de sa vie. Ce soir, elle ne voulait courtiser personne. Ou plutôt si, elle voulait obtenir une faveur de Muy, la pentarque. Mais il n'y avait aucune chance que cette robe lui fasse de l'effet.

La seconde robe était clinquante. Un riche tissu de couleur voyante, brodé de fils d'or et de pierre précieuse. Longue, elle était largement décolletée et fendue sur le côté gauche. Celle là aussi s'appuyait plus sur la beauté de sa porteuse que sur le talent du styliste. Elle se souvenait qu'elle n'avait pas apprécié à l'époque l'image d'elle que cela impliquait dans l'esprit de celui qui la lui avait offerte. Pourtant, elle aimait bien la mettre, quand elle voulait éblouir l'assistance. Mais ce soir elle n'avait pas envie d'éblouir quiconque. Elle la mit de côté pour enfiler la dernière.

C'était une robe de soirée blanche, de coupe simple, au décolletée plus sobre. Elle cachait la plupart des pierres incrustées dans sa peau. Elle gardait cependant les épaules et les bras nu, mais cela ne donnait qu'une vague idée du motif d'ensemble. Elle s'arrêtait un peu au dessus des chevilles. Une paire de bottines de cuir blanc montant à mi-mollet et une ceinture dorée passé autour de sa taille fine complétait l'ensemble. Bien évidement, elle fut très discrète sur les bijoux, juste une perle à chaque oreille. Elle laissa retomber ses cheveux naturellement dans son dos. Elle savait que ces fêtes étaient très courues et que bon nombre de commerçants allaient venir accompagnés de leur épouse vêtue de façon extravagante. Les helarians ne les aimaient pas trop car ils s'estimaient trop pour donner leur part aux festivités, mais les lois de l'hospitalité restaient les plus fortes. Ainsi habillée, elle serait plus remarquée par ceux qui avaient de l'importance pour elle qu'avec une tenue plus tapageuse.

Elle s'observa dans la glace d'un oeil critique. Elle était encore mince, malgré cinq grossesses. A son âge, la plupart des concubines qu'elle avait connues divinement belles du temps de leur jeunesse, s'était empâtées, victime d'une nourriture trop riches et de leur paresse physique. Deirane s'estimait gâtée par la nature. Et puis, le treillage d'or incrusté dans sa chair avait sa part de responsabilité sur la fermeté de son corps. Plaquant le tissu sur sa poitrine, elle ce souvint de ce jour lointain où elle jouait à gonfler une poitrine qu'elle trouvait trop menue. A l'époque, elle ne l'aurait jamais cru si on lui avait dit que vingt ans plus tard elle aurait bien voulu en avoir un peu moins.

Un coup bref frappé à la porte la ramena sur terre. Elle invita Hester à entrer. Le jeune homme avait revêtu un costume somptueux. Une veste noire sur une chemise blanche et un pantalon noir. Une large ceinture de couleur vive lui enserrait la taille et mettait sa sveltesse en évidence. En le voyant, Deirane se troubla. Aussitôt l'air enjoué d'Hester fit place à de l'inquiétude. «Quelque chose ne va pas, demanda-t-il ?
- Tu es magnifique, dit elle. » Elle s'approcha de lui et posa sa tête contre la poitrine. Il hésita un instant, puis se décida à l'enlacer. «A chaque fois que j'ai éprouvé un moment de bonheur, quelque chose est venu le détruire. J'ai peur en permanence que quelque chose nous sépare et que n'arrive plus à te retrouver, jamais.
- Cela n'arrivera pas. Je n'ai aucune intention de partir.
- Il nous faudra nous séparer bientôt pourtant.
- Temporairement. Nos obligations nous laissent assez de temps libre pour nous permettre de nous rencontrer régulièrement.
- Mais tu ne regrettes pas ta vie d'avant ? Tranquille, sans soucis.» Il la prit par les épaules et l'écarta de lui pour pouvoir la regarder dans les yeux. «Ma vie d'avant ? J'étais orphelin, je croyais être seul au monde. C'est une famille d'adoption de Elim qui m'a élevé. Ils étaient gentils, ils m'ont élevé comme si j'étais de leur sang, mais malgré tout ce n'était pas ma vraie famille. Un jour je découvre qu'elle existe, pas très loin de chez moi, avec des frères, des soeurs et une mère encore vivante. J'ai aussi parait il des cousins, deux tantes, un oncle et des grands parents. Il n'est pas question que je renonce à tout cela, même pour retrouver ma petite vie tranquille d'avant.
- Il faudra du temps, j'ignore où sont tes frères et soeurs. J'ignore même s'ils sont encore vivants.
- A deux, nous les trouverons plus vite.» Il l'enlaça à nouveau. Deirane profita longuement du moment de paix qui lui était offert. Elle s'écarta enfin. «Il faut qu'on y aille, dit elle, on va être en retard.
- Nous sommes déjà en retard.
- Je sais, répondit elle avec un petit sourire sur les lèvres.» Elle prit l'étui qui contenait sa guitare et ils quittèrent la chambre.

Dans la rue, devant la porte de l'hôtel, une calèche les attendait. Un modèle décapotable très luxueux. «Ce n'est pas raisonnable, remarqua Hester, nous n'en avons pas les moyens.
- C'est indispensable. Ce soir nous allons à la bataille. Mais une bataille d'un genre différent. Notre arme sera notre apparence. Le moment et la façon dont nous arriverons sont importants. Nos tenues, nos gestes, tout compte. Et de toute façon, ce n'est pas nous qui payons.
- J'avais oublié ce détail. » Il lui ouvrit la porte pour l'aider à monter, puis donna la destination au cocher et grimpa à son tour. La voiture s'ébranla. « Le poème de ce soir, fait partie de la stratégie ? demanda-t-il.
- Tu connais les traditions des fêtes helariales ? Tout le monde doit distraire les convives par son talent. En première partie, tous les arts sont les bienvenus. C'est en seconde partie, après le repas, que les musiciens s'occupent de faire danser tout le monde. Tu ne chantes pas très bien, mais tu as une belle voix. J'ai pensé qu'un poème serait bien adapté pour toi. Qu'importe, ce qui compte est le plaisir, le sien et celui des autres.
- Je me demande ce que va faire Saalyn ce soir.
- Elle chante.
- C'est une bonne chanteuse ?
- Non seulement elle chante bien, mais elle est l'auteur de ses chansons. Je suis sûre qu'un ou deux airs que tu fredonnes sont d'elle. Tu seras surpris de son talent.
- Et la pentarque ?
- Elle c'est la danse. Elle est une maîtresse d'art corporel helarian. Tu ne savais pas.
- J'avais oublié. J'ai assisté à un spectacle une fois, c'est extraordinaire.
- En terre étrangère, ce genre de spectacle ne quitte pas les ambassades et consulats helarians. J'ignorai que tu y avais tes entrées.» Le jeune homme piqua un fard. «C'était une prestation privée.» Deirane sourit. Elle avait compris. Les humains et les stoltzt, se ressemblaient suffisamment pour qu'une jeune beauté soit sensible au charme d'un homme de l'autre espèce.

L'arrivée devant le consulat dispensa Hester d'approfondir davantage le sujet. Le bâtiment, généralement discret était illuminé, aussi flamboyant qu'un joyau en pleine lumière. Des lanternes en papier éclairaient les abords. Elles ne contenaient pas une flamme vive qui les aurait consumée, mais ces flacons rempli de cet étrange liquide lumineux qui éclairait les grottes de la pentarchie depuis un millénaire. Dans le hall, des tentures habilement disposées masquaient les portes qui menaient vers les parties privées, seul l'accès au jardin était libre. C'est là que se déroulait la fête.

Les helarians avaient dressé une grande tente carrée, fermée sur trois côtés mais grande ouverte face au corps du bâtiment. Elle était maintenue debout par plusieurs poteaux en bois dont certains étaient sculptés. La tradition helariale voulait que chaque membre de la pentarchie participe en donnant de son talent. La plupart préféraient se donner en spectacle, chant, musique, poésie, théâtre, pour distraire l'assistance. Mais certains choisissaient d'autres moyens. Choisir la sculpture pour honorer des festivités était peu banal. Au fond, la scène était encore vide, ce qui était inhabituel : la guerre avait plongé la pentarchie en état de choc. Sur les cotés deux grandes tables décorées croulaient sous les victuailles. La cuisine était un autre talent très apprécié, il avait tendance à entraîner un excès de dessert par rapport au reste. Mais ce soir, quelqu'un avait tenu à ce que les convives ne demeurent pas sur leur faim. La plupart des plats venaient de Boulden et de ses environs, on arrivait quand même à en trouver quelques uns typiques d'Helaria comme le poisson farci aux algues que Hester repéra immédiatement vu que c'était son plat préféré.



Deirane entra au bras d'Hester. Il y avait déjà beaucoup de monde, malgré l'heure peu avancée. La plupart étaient helarians, personnel du consulat ou voyageurs de passage. Mais beaucoup de bouldenites étaient présents. On distinguait facilement les deux grands groupes d'individu. Les premiers étaient ici pour faire la fête, s'amuser. Ils portaient des tenues destinées à attirer l'attention des représentants du sexe opposé. Quelques uns ne cherchaient qu'une aventure d'une nuit, d'autre espéraient découvrir la personne qui ferait un bout de chemin à leurs côtés, voire passer ensemble tout le reste de leur vie. Parmi eux, il y avait aussi des adolescents de la ville plus rarement des jeunes filles, venus d'encanailler entre les bras des helariales réputées peu farouches. Ceux là était généralement déçus. Mais les quelques rares élus qui réussissaient à capturer une jeune proie suffisaient à entretenir la légende.

Le second groupe était constitué des notables de Boulden. Eux étaient là pour se montrer. Ils portaient des tenues voyantes, étalage de leur richesse, profitant de la moindre occasion pour la mettre sous le nez des interlocuteurs. Ils était accompagnés de femmes superbes, souvent des esclaves, habillées de façon très décoratives. C'était un pari risqué, n'importe laquelle pouvait demander l'asile et perdre automatiquement son statut d'esclave. Le fait qu'elle ne le fasse que très rarement était considéré comme un gage de la bonté de leur propriétaire. La vérité était que la plupart avait une famille, parents, frères, soeurs, cousines, plus rarement des enfants, utilisés pour faire pression sur elles. En général les deux groupes ne se mélangeaient pas, sauf quand un riche commerçant cherchait à marchander les charmes d'une jeune beauté helariale. Deirane espérait que cela ne se produirait pas se soir, elles n'aimaient guère être considéré comme une marchandise et souvent des bagarres en résultaient.

Il y avait un troisième groupe très faiblement représenté dans l'assistance. Les nobles de la cité état. Les vrais nobles, ceux qui avaient fondés sa puissance, qui s'étaient battus pour l'effondrement de la tyrannie feytha, avant que les marchands d'esclaves ne s'abattent sur elle. Écoeurés par l'attitude de ces derniers, ils ne se considéraient pas comme faisant partie du même monde. Il méprisaient aussi les helarians, mais moins. Aussi, recherchaient ils plutôt la compagnie de ces derniers.

Un peu à l'écart, proche d'une table, Deirane repéra la pentarque. Celle ci avait troquée sa tenue habituelle, tunique et pantalon de cuir serré, par une robe qui jouait sur son physique d'adolescente. Couleur feuille morte, elle était près du corps et s'arrêtait à mi cuisse. Beaucoup de jeune fille dans l'archipel en portaient de semblables. Accessoirement, on pouvait voir qu'elle ne portait aucune arme sur elle. Elle cherchait à donner une impression de fragilité. Mais Deirane avait suffisamment entendu parler d'elle pour savoir que c'était un mensonge. La réalité était qu'elle adorait la mort. Elle l'excitait au point d'indisposer parfois ses propres hommes.

Ses deux interlocuteurs n'avaient certainement jamais tués la moindre personne de leurs mains. Dans la force de l'âge, ils étaient habillés avec recherche et bon goût, loin de l'austérité de la noblesse d'épée de Boulden mais sans les excès tapageurs des nouveaux riches. De toute évidence, une femme conseillait l'individu sur son apparence et il l'écoutait. Il se dégageait d'eux un air aristocratique qu'aucun autre convive ne partageait. La femme ne manqua pas de surprendre Deirane. Elle avait à peu de chose près le même âge que son compagnon. Loin des beautés décoratives que les autres arboraient à leur bras, elle avait la prestance d'une reine et attirait d'avantage le regard malgré sa beauté fanée.

«Le duc et la duchesse de Boulden, murmura une voix connue à son oreille.» Elle lâcha le bras d'Hester pour se retourner. Saalyn s'était approchée derrière eux. Elle était sublime. Deirane le lui dit. Sous le regard époustouflé du jeune homme elle tournoya pour se faire admirer. Elle portait une robe diaphane laissant les épaule et le haut de la poitrine nues et s'arrêtant à mi cuisse. Elle était recouverte d'une multitude de paillettes brillantes. On aurait dit qu'elle avait décidé de rivaliser avec Deirane pour la quantité de diamants. Ses escarpins étaient aussi lumineux que sa tenue. Sur chaque ongle peint en blanc, un petit brillant était collé. Ses cheveux, relevés en chignon pour découvrir la nuque, étaient maintenus en place par une résille argentée. Même son maquillage, dans son excès, renforçait cette impression de lumière. La blancheur laiteuse de sa peau était soit du à un maquillage particulièrement soigné, soit à la particularité des stoltzt de changer de couleur à volonté. Mais dans ce dernier cas, conserver une telle tête teinte toute la nuit allait constituer un véritable exploit. De toute évidence, elle avait des accointances avec les elfes pour avoir obtenu une telle robe et hormis la taille elle aurait pu passer pour telle. Une elfe particulièrement impudique et indécente.

L'exhibition terminée, la guerrière s'approcha du couple. Au passage elle jeta un coup d'oeil appréciateur à Hester. «Il va falloir mettre les jeunes filles à l'abri ce soir, les têtes vont tourner». Puis se tournant vers Deirane, elle ajouta : «Tu es superbe, les ans n'ont pas de prise sur toi.
- Plus que sur toi malheureusement. Ta robe est magnifique, j'ignorai que tu en avais une semblable.
- Je ne passe pas mon temps à pourfendre les méchants avec mon épée. Il m'arrive d'avoir des moments ou j'ai un comportement plus en accord avec ce que vous humains considérez comme bienséant pour les femmes.
- Bienséant.» Deirane examina Saalyn de la tête au pied. «Tu as du mal assimiler cette notion.» Saalyn éclata d'un rire joyeux.

Derrière elle, un jeune stoltzen faisait le pied de grue. Jeune et bien fait de sa personne, il avait une tenue plus sobre que sa compagne de soirée. Lorsque Deirane l'accueillit d'un salut de la tête, il s'avança. «Vous devez être Ôta, dit elle, je suis heureux d'enfin vous connaître.
- Je n'ai pas cette chance non, répondit il, si j'avais été lui, je serais actuellement le plus chanceux des hommes». Contrite, Deirane regarda son ancienne amie qui rayonnait sous le compliment. «Ahdal est fils d'un commerçant de passage dans la ville, expliqua Saalyn.
- Commerçant, releva Deirane. Quelles marchandises échangez vous ?
- Des produits de luxe, tapisserie, hydromels, robes, bijoux. Tout ce pour quoi notre pays est réputé.
- Pas de livres, de parchemins ?
- Des livres si, mais quand ils constituent une oeuvre d'art par eux-mêmes. Les autres peuples n'estiment pas la connaissance autant que nous. Je suis d'ailleurs surpris de rencontrer quelqu'un qui s'inquiète de ces choses.
- Oh, je n'ai rien dit de tel, je sais juste que pour vous c'est important. Après tout, à quoi cela sert il d'avoir la tête remplie de choses savantes. C'est inutile pour vivre dans notre monde.
- C'est un point de vue.» Saalyn intervint d'un raclement de gorge. «Cette discussion semble intéressante, mais je pense que Deirane l'apprécierait plus l'estomac plein.» Ahdal offrit son bras à Deirane qui le prit. Entraînée vers les buffets, elle jeta un coup d'oeil étonné à la guerrière.

Hester regarda sa mère disparaître dans la foule. Il se retrouva seul en compagnie de Saalyn. «Je suis surpris, vous n'avez pas tellement protesté qu'elle vous enlève votre cavalier, dit il.
- Elle est suffisamment jeune pour avoir envie de s'amuser, mais trop âgée pour élever un autre enfant. Avec lui elle pourra s'éclater sans penser aux conséquences. Et elle pourra faire bénéficier un jeune de son expérience.
- C'est pour elle que vous l'avez amené, je croyais qu'il était avec vous. Vous êtes seule maintenant.
- Ne t'inquiètes pas pour moi. La soirée ne fait que commencer. Je ne resterai pas seule toute la nuit. Et puis, pour le moment, tu es là. Tout au moins jusqu'à ce qu'une fille te kidnappe». Elle jeta un coup d'oeil alentour. «Ce qui ne saurait tarder, ajouta-t-elle.»

Les premier musiciens montèrent sur scène et commencèrent à jouer. Une danse lente et triste, qui convenait parfaitement au climat morose. « La guerre doit être encore pire que les nouvelles qu'on a eu, pensa Hester ». Il proposa un tour de piste à sa compagne, elle accepta avec plaisir. Il l'amena au centre de la salle où les premiers couples commençaient à se former. Il restèrent sur le bord, le temps que la pentarque et le duc ouvrent officiellement le bal. Les deux seigneurs se prirent par les mains et le duc entraîna sa partenaire autour de la piste. Le premier tour achevé, les autres danseurs s'élancèrent. Hester enlaça sa partenaire qui ne montra aucune réticence à son grand plaisir. Il était plus grand qu'elle, elle s'abandonna entre ses bras, posant la tête sur son épaule, se laissant entraîner dans une danse langoureuse qui convenait mieux aux fins de soirée. Mais très vite, l'ambiance devint plus festive et des rythmes endiablées déchaînèrent l'assemblée.

Saalyn avait eu raison. Après quelques tours de piste, une jeune humaine, d'origine helariale certainement, et plus entreprenante que les autres, aborda Hester. Avec un sourire de connivence aux lèvres, Saalyn laissa la place à sa concurrente et quitta la piste. Elle profita de l'occasion pour se restaurer. Un peu hésitant, Hester enlaça la jeune fille et l'entraîna dans la ronde. Surveillant la belle guerrière libre, il pu la voir se faire aborder par plusieurs hommes, stoltzent, humains et elfes confondus. Quelques nains aussi. Ces derniers, à défaut d'apprécier sa beauté - leurs critères esthétiques étaient trop différents - admiraient sa légende. Très vite, elle se retrouva sur la piste en compagnie d'un guerrier, jeune d'apparence mais qui avait néanmoins ses galons de maître et affichait le grade de capitaine. Il était donc plus âgé qu'il en avait l'air.

Après l'ouverture, la pentarque et le duc s'étaient séparés. Il avait invité sa compagne pour quelques danses avant de faire honneur à toutes les concubines de ses sujets pendant qu'elle s'occupait de leur maître. Ils avaient un sens politique très développé. « Peut être l'aime-t-il, pensa le jeune homme ». Il chercha Muy des yeux, mais sa petite taille la rendait difficile à repérer. Il finit par y arriver et constata que ses guerriers mettaient un point d'honneur à l'inviter. Cela ne semblait pas être une obligation, ils désiraient sa présence, son contact. Il y avait presqu'une sorte de rivalité pour savoir qui allait l'entraîner pour un nouveau tour, mais une rivalité sans violence.

Au cours des heures qui suivirent, Hester changea plusieurs fois de partenaires. Il n'avait pas eu le choix, elles se succédaient sans qu'il n'ait son mot à dire. Dommage, la première lui plaisait bien, il aurait bien voulu rester avec elle, mais il ne l'avait fait que l'apercevoir à l'occasion au bras d'autres hommes. Il trouvait cette absence de choix vaguement désagréable, se demandant si c'était se que ressentait les esclaves obligées de se donner à une personne qu'elle n'appréciaient pas forcement. La vie qu'avait mené sa mère en définitive. Il en regarda quelques unes qui semblaient heureuses. Feignaient elles ?

Quelques unes de ses partenaires ne voulaient rien de plus qu'une ou deux danses, elles cédaient la place à la suivante sans regrets. D'autres, plus entreprenantes, se collaient à lui, essayant de l'exciter. Mais la dernière s'était révélée directe et l'avait carrément embrassé. Elle avait refusé de se laisser remplacer, au grand dam des autres jeunes filles présentes. Au bout d'une heure, il l'avait amenée vers la table pour manger un morceau, il avait toujours l'estomac vide. Elle prétexta la fatigue, mais il n'était pas dupe. Elle continuait son jeu de séduction, ce n'était qu'une excuse pour s'asseoir sur ses genoux.

Deirane vint les rejoindre, à bout de souffle. Elle se laissa tomber sur la chaise voisine. «Ça a l'air de bien se présenter pour toi, dit elle en jetant un coup d'oeil à sa compagne.
- Tu n'as pas l'air de t'ennuyer non plus, répondit il.
- Ahdal est un cavalier plein de fougue. Un peu épuisant j'avoue. Ça fait longtemps que je ne m'étais pas aussi amusée». Hester hésita. « Je peux te poser une question concernant Saalyn ?
- Vas y.
- Qui est cet Ôta dont tu as parlé tout à l'heure?
- Son ancien disciple.
- Ancien disciple ? Tu as pourtant eu l'air surprise qu'il ne soit pas là.
- Quand il a terminé son apprentissage, au lieu de se séparer, ils ont décidé de rester ensemble pour travailler en tandem. Ce genre de situation n'est pas rare mais pour Saalyn c'est une grande première, elle a toujours opéré seule.
- Donc Saalyn étant ici, tu estimais qu'il devait être aussi dans le coin.
- Il l'est. Ou plutôt il le sera.» Devant l'air interrogatif d'Hester. «J'ai fait mon enquête, il est en mission spéciale pour la pentarchie. Lui et Saalyn se sont donnés rendez vous ici. Il sera là dans une douzaine tout au plus.» Deirane se perdit dans ses pensées.

Le cavalier de Deirane vint la chercher. Elle le suivit vers la piste de danse. La compagne d'Hester, qui avait gardé un air maussade pendant la discussion, demanda alors : «Cette femme, avec des diamants sur le corps, c'est bien Serlen.
- C'est elle, répondit Hester.
- Comment la connais tu ?
- C'est ma mère.
- Ta mère ? » La jeune stoltzin ouvrit des yeux ronds comme des billes. « Mais tu es le fils de la reine d'Orvbel, tu es roi ?
- Je n'avais jamais envisagé cela, dit il. Mais je pense que non. D'abord ma mère est encore vivante, c'est donc elle qui aurait le titre s'il y avait encore des rois en Orvbel. Et puis, elle a été détrônée.
- Mais tu es le roi légitime. Ou tout au moins l'héritier.
- Pas plus que celui dont elle avait pris la place.» Elle se leva et lui prit la main. «Viens, dit elle.»

Sans dire un mot de plus, elle l'entraîna hors de la tente. Certaines salles donnant sur la cour avaient été vidées et laissées ouvertes à l'usage des couples désirant s'isoler. Plusieurs étaient déjà verrouillées, signe qu'elles étaient occupées. Mais la jeune fille en trouva une libre. Elle entraîna Hester qui ne se fit pas prier. Au diable le choix. Pour une fois il allait laisser les événements se dérouler comme ils se présentaient. Et ils se présentaient plutôt joliment. Plus tard, la porte s'ouvrit et un autre couple entra. Hester se maudit d'avoir oublié de la sceller. Mais sa compagne, au lieu de manifester leur présence en faisant du bruit, se mordit les lèvres pour passer inaperçue, tout en continuant ses caresses sur un rythme plus lent. Quand le second couple fut trop occupé pour s'apercevoir d'une présence ou pour s'en soucier, elle se laissa aller entre les bras du jeune homme, leur présence redoublant son excitation.



La soirée devenait moins effrénée. Au fur et à mesure que la nuit avançait, les couples se rapprochaient et les mains se faisaient plus caressantes. Evril, l'informateur entra dans la salle. Il observa les fêtards jusqu'à ce qu'il trouve celle qu'il cherchait. Fendant la foule des danseurs qui protestèrent mollement, il atteignit Saalyn. Celle-ci était installée sur les genoux de son cavalier, face à lui et l'embrassait. Il toussota doucement. Comme elle ne réagissait pas, il lui tapota l'épaule. Elle se tourna vers lui. «Evril, dit elle, je suis occupée. Dégage !
- Désolé, mais je n'avais pas le choix, je suis en service commandé.
- Toi ? Qui peut bien te faire assez confiance pour ça. Un fou.
- Merci, toujours le compliment à la bouche. La folle est ta copine avec plein de diamants dans la peau.
- Deirane ?
- Elle s'est pas présentée, mais il doit pas y en avoir beaucoup comme elle.
- Que veut elle ?
- Que tu la rejoignes.
- Maintenant ? Ça ne peut pas attendre.
- Je crois pas, elle a dit que c'était urgent.» Saalyn soupira. Deirane avait tendance à atténuer les faits. Pour elle, urgent signifiait qu'il était presque déjà trop tard.

Avec regret, elle délaça les bras du cou de son compagnon. «Je reviens de suite, dit elle, garde la place au chaud.
- J'essaierai. Mais la place est très convoitée, je ne sais pas si j'y arriverai.
- Je tuerai toute celle qui osera me doubler.
- Tu vas décimer la pentarchie. » Elle se leva et manqua de tomber en arrière, ce qui serait arrivé s'il ne l'avait pas retenue. «Un problème ?
- Oui, la terre bouge ?
- Tu es sûre que c'est la terre qui bouge.
- Je sais pas. Elle tourne aussi. » Elle s'appuya un instant sur l'épaule de son cavalier le temps de retrouver un semblant d'équilibre. Elle se tourna vers le petit informateur. «Aide moi, mais n'en profite pas.
- Aucun risque. A respirer à côté de vous, je tomberai aussitôt dans les pommes.» Elle souffla dans la main pour sentir son haleine. A la forte odeur d'alcool. Elle fit la grimace. « J'ai peut être un peu trop bu, avoua-t-elle.
- Sans aucun doute, maintenant suivez moi.» Elle se laissa entraîner, jetant un regard de regret vers son cavalier et le confort de ses genoux.

Evril conduisit Saalyn jusqu'à la rue. Non alimentés, les globes lumineux s'étaient assombris. Passant de la ville clarté à une semi-obscurité, elle ne vit plus rien. « Où est elle ? demanda-t-elle.» Il désigna une silhouette sombre qu'elle distinguait à peine, à quelques perches. «Je ne vais pas plus loin, elle m'a demandé de la discrétion, dit il. » La démarche hésitante, elle s'avança vers son amie. Elle se trouvait loin, et l'alcool faisait sentir ses effets plus que jamais. Elle s'était préparée un lendemain joyeux. Ce n'était pourtant pas son habitude. Sa cible se tournant vers elle, elle pu fugitivement voir son visage. «Mais vous n'êtes pas ...»

Elle ne pu finir. Un choc violent à l'épaule, aussitôt suivi d'une douleur intense, la projeta contre le poteau de la véranda. Sous la douleur, Saalyn serra les dents en gémissant, mais elle ne s'effondra pas. Le carreau d'arbalète qui lui avait transpercé l'épaule s'était planté dans le bois derrière elle et la maintenait debout. La douleur la dégrisa instantanément.

Un cri de joie retentit dans le silence. Du toit en face d'elle, un individu se laissa glisser au sol et couru dans sa direction pendant que la personne qui avait servi d'appât approchait prudemment. Des rues voisines, des spadassins émergèrent. Ils s'approchaient avec méfiance. Entre ses yeux mi clos, Saalyn les observait sans trop y croire. Avec toute son expérience, était tombé dans un piège élémentaire. Elle allait mourir comme ça, stupidement, à côté d'une maison remplie de soldats helarians, sans que personne ne s'en aperçoive.

La voyant neutralisée, il l'entourèrent. «Ce n'était pas si difficile, remarqua le tireur, on nous avait annoncé les pires difficultés, avec probablement la mort au bout. J'ai presque honte de me faire payer.
- Attend un instant, intervint un complice, où est l'autre ?» Il se tourna vers Evril. «Il devait y avoir deux femmes, dit il, ou est la seconde ?» Le petit homme s'était approché en même temps que les assassins. « Je n'en ai trouvé qu'une, l'autre n'était plus à la fête.
- Fallait la trouver, elle va être sur ses gardes maintenant.
- Laisse, on s'en occupera plus tard. On termine déjà celle là, dit un troisième.
- Que fait on ?
- Elle est sacrément gironde pour un serpent. Je serai d'avis qu'on s'amuse un peu avant de la tuer, déclara l'un d'eux.» Il tendit la main vers le corsage comme pour l'arracher. Un complice lui arrêta le poignet. «Si elle est aussi dangereuse qu'on dit, on n'a pas trop intérêt à s'amuser. Il vaut mieux aller au plus vite.
- Tu as raison.
- Je ne suis pas d'accord, intervint un nouvelle voix, elle doit mourir lentement. Cette salope à tué mon frère.
- Ton frère ? Je croyais qu'il avait été décapité par le chef de guerre de Nayt.
- C'est elle qui l'a traqué et livré. Elle est responsable de sa mort. Elle doit payer. Et ne t'inquiètes pas, quand j'en aurai fini avec elle, elle ne sera plus un danger. C'est même elle qui nous suppliera de la tuer.» Il dégaina son couteau et s'approcha d'elle.

Les complices l'observèrent. Il dévisagea longuement le visage convulsé de souffrance de la stoltzin. Puis il posa la main sur son épaule blessée. Avec un sourire sadique, il appuya fortement. La guerrière ne pu retenir un gémissement de souffrance qui ravit son tortionnaire. De l'autre main, il lui taillada le ventre, une estafilade peu profonde mais douloureuse. Saalyn poussa un hurlement, autant de douleur que pour tenter d'avertir les siens. Mais avec les bruits de la fête, elle n'avait aucun espoir.



Sur la piste de danse, Muy était langoureusement enlacée par un stoltzen, abandonnée, la tête appuyée contre sa poitrine. Brutalement, elle s'immobilisa, manquant de les faire tomber tant le geste était inattendu. «Un problème ? demanda son cavalier.» Elle lui fit signe de se taire et se concentra, le regard dans le vague. «Rassemble les hommes et rejoint moi dans la rue.» Elle se précipita vers la sortie. Le duc de Boulden s'approcha du cavalier abandonné. Tout en suivant des yeux la pentarque qui disparaissait dans la foule, il demanda : «Un problème ?
- Je l'ignore. Certainement.»

Muy atteignit la rue en quelques instants. Elle repéra instantanément l'attroupement et le rejoignit. Les mains sur les hanches, campées fièrement sur ses pieds, elle les interpella. «Messieurs, dit-elle d'un ton provocateur, douze contre une seule femme, êtes vous sûr d'être en nombre suffisant. Peut-être avez vous besoin d'aide.» Il se retournèrent. L'un d'eux s'adressa à elle, sans méfiance, trompé par son air de jeunesse. «Va jouer ailleurs gamine, c'est une affaire d'homme ici. Laisse nous.
- Je voudrai bien, mais vous avez ma guerrière, vous me la rendez ? » Sa remarque provoqua un flottement dans les rangs adverses. Les plus vifs avaient compris aussitôt, les autres mirent plus de temps mais arrivèrent à la même conclusion. Ils se concertèrent du regard. «Nous sommes douze et elle est seule, dit l'un d'eux.
- En plus elle n'a pas d'arme, ajouta un second.
- Je vous avais dit qu'il fallait aller au plus vite, lança une autre voix.
- Je n'ai pas d'armure non plus. Rien ne gênera vos lames, tous les coups porteront. Le rapport de force est-il à votre goût ?» Son insouciance les freina un instant. Ils se postèrent face à elle. Jusqu'à présent, ils avaient fait écran entre Saalyn et elle. Mais leur mouvement lui permis de voir alors la guerrière blessée et clouée à son poteau, saignant de multiples blessures à l'épaule et au ventre. Cette vue la remplit de fureur.

Soudain, l'un d'eux s'élança. Elle l'évita avec une fluidité toute féline. Les autres assauts se soldèrent par le même résultat. Elle les esquivait avec une économie de mouvement surprenante, presque sans bouger. Les spadassins avaient affaire à une véritable anguille, ils avaient connu des savonnettes moins glissantes. Une lame qui aurait du l'égorger passa à quelques ongles de la peau, sans la toucher. Une épée qui aurait du lui transpercer le coeur s'arrêta au ras du tissu. Un coup qui aurait du la couper en deux la frôla à peine sans la blesser.

Avec la brutalité d'un cobra, elle attaqua. Le tranchant d'une main écrasa une gorge selon un angle impossible. L'homme s'effondra, privé d'air. Un instant plus tard, un coup de pied que sa taille aurait du lui interdire défonça un sternum. «Elle se sert de sa magie pour nous brouiller l'esprit, s'écria l'un d'eux.
- Encerclons la. Elle ne pourra tous nous éviter si on attaque de tous côtés.» Il engagèrent un mouvement tournant. En vain. Malgré leur habileté, elle déjoua la manoeuvre sans difficulté.

Elle sentit alors l'esprit de Saalyn s'atténuer. La guerrière était en train de mourir. «Et moi pendant ce temps je m'amuse comme un chat avec une souris, se morigéna-t-elle.» Elle déchaîna alors son pouvoir. Instantanément, trois soldats s'enflammèrent et finirent brûlés vifs dans des hurlements de souffrance. Les autres n'insistèrent pas, ils s'enfuirent, certains abandonnant leurs armes derrière eux. Muy ne les poursuivit pas. Elle s'élança vers la guerrière agonisante.

Les soldats helarians arrivèrent. Muy désigna un elfe de grande taille. «Toi, ordonna-t-elle, décroche là et ramène là à l'intérieur. Les autres, poursuivez les et tuez les. Mais ramenez en un en état de parler.» Le soldat le plus vif commença à donner les ordres. Ce n'était pas le plus gradé mais personne ne le releva. En un instant, ils s'égaillèrent dans les rues. Les invités rentrèrent prudemment à l'intérieur. La pentarchie avait été agressée, il était préférable de se trouver loin de sa route cette nuit.

Muy ramassa l'arbalète. Elle encocha le carreau qui avait failli tuer Saalyn et banda l'arme. Puis elle se tourna vers Evril qui suivait les fêtards. «Evril, vient ici un instant s'il te plaît, dit elle d'une voix douce.» Il s'immobilisa, sentant déjà la flèche entre ses omoplates. Mais rien n'arriva. Reprenant confiance, il se tourna. «Beau combat, dit il avec enthousiasme, surtout les flammes finales. C'était grandiose.» Elle acquiesça d'un hochement de tête. Du doigt elle désigna simplement le poteau. «J'ai deux mots à te dire, dit elle simplement.» En tremblant, il obéit. Elle leva l'arbalète. «Adieu Evril, dit-elle simplement.
- Mais vous n'allez pas ...
- Tu as fait ton choix.» Elle décocha le carreau, sans le moindre tremblement dans le bras. Puis elle retourna au consulat.



Dans sa chambre, l'agitation éveilla l'attention d'Hester et de sa compagne. Il se dégagea de ses bras. «Que se passe-t-il ? demanda-il.
- C'est une alerte.» Leur paroles entraînèrent aussitôt une réaction du second couple qui devint silencieux en découvrant qu'ils n'étaient pas seuls. La jeune fille se leva et tourna une molette sous le globe fixé au mur au dessus d'eux. A l'arrivée du liquide sucré, il s'éclaira peu à peu. Le retour de la lumière entraîna un cri de consternation de l'autre femme. Hester se retourna et resta bouche bée. « Ferme la bouche, dit Deirane, tu vas avaler des mouches. » Par réflexe, il obéit. «Mais que fais tu là ? demanda-t-il.
- La même chose que toi je suppose.» D'une main, elle maintenait la cape de son amant contre sa poitrine tout en cherchant sa robe de l'autre. Hester se retourna pour s'habiller, le visage en feu.

Quelques instants plus tard, ils étaient prêts. Ils quittèrent la pièce et se dirigèrent vers l'origine de l'agitation dans le hall. La tenture avait été arrachée, révélant la porte qu'elle masquait. Dans l'encadrement, le duc de Boulden bloquait la foule, filtrant ceux qu'il laissait passer. Personne ne semblait se formaliser de ce qu'il n'était pas helarian, ni même qu'il était encore classé parmi les ennemis potentiels de la pentarchie. «Que se passe-t-il ? lui demanda Deirane.
- Une agression, répondit-il, une guerrière est tombée dans une embuscade, elle est mourante.
- Qui donc ?
- Cette jolie femme avec une robe d'elfe.
- Saalyn, s'écria Deirane, je dois la voir, laissez moi passer. C'est mon ami.» Il s'écarta pour la laisser entrer. Hester et les amants s'infiltrèrent derrière elle, mais il refit barrage derrière eux.

La guerrière blessée avait été transportée dans la première salle disponible. Elle avait été allongée sur une table vidée sans ménagement de son contenu. Un médecin était penché sur elle et l'examinait. La voyant sans connaissance, respirant à peine, Deirane étouffa un sanglot. Cela attira l'attention de Muy qui lui jeta un coup d'oeil hostile. Le médecin se releva enfin et donna son diagnostic. «La blessure à l'épaule est sans importance. Une immobilisation de courte durée, suivie d'un peu de rééducation et elle sera comme neuve. Celles au ventre sont plus préoccupantes. Des organes importants ont été perforés, nous ne savons pas guérir ça. Au mieux, elle en a jusqu'à demain.
- On ne peut vraiment rien faire ? demanda Muy
- Moi, non. »

Muy prit sa décision en une fraction de seconde. Elle passa sa main au dessus du ventre blessé et se concentra. Au bout de quelques tôsihons, une lueur l'enveloppa, puis elle se répandit autour de la guerrière blessée. Aussitôt le ventre fut agité de mouvement bizarre qui prenaient naissance sous la peau comme des bulles éclatant juste en dessous. Du pus et autres sanies furent expulsées de la blessures jusqu'à épuisement. Les mouvements continuèrent encore un moment, puis les lèvres de la blessure se rapprochèrent et se soudèrent. La lueur cessa. Muy s'appuya sur la table, cherchant à reprendre son souffle. Soudainement, elle s'effondra. Un scribe la rattrapa au vol et l'allongea sur un divan. Le docteur l'examina, vérifiant la réaction de ses pupilles à la lumière, écoutant son coeur. « Elle est à bout de force, dit il, ce n'est rien. Un peu de repos.» Puis il alla examiner Saalyn. Au bout d'un moment, il se tourna vers l'assistance. «Elle est tiré d'affaire, annonça-t-il, elle survivra. » Des cris de joies saluèrent la nouvelle.

Le consul se tourna alors vers Deirane et Hester. Il fit un signe. Deux gardes les bloquèrent. « Vous êtes en état d'arrestation, dit il simplement. » Il fit signe aux gardes de les emmener. « Mais pourquoi ? demanda Deirane, on n'a rien fait.
- Ordre de la pentarque, répondit-il. Demain vous comparaîtrez devant elle, elle vous expliquera. » D'un geste il congédia les gardes et leurs prisonniers. Deirane se dégagea de la poigne qui lui enserrait le bras et suivit ses geôliers d'un air hautain.

Le consul se dirigea alors vers le duc de Boulden. Celui ci, témoin de la guérison magique, était en état de choc. « Ce soir la pentarchie a été agressée sur vos terres, dit il, nous demandons réparation.
- Que s'est il passé ? demanda le duc.
- Un des notre est tombé dans une embuscade.
- Je parle de ça, dit-il en désignant Saalyn et la pentarque d'un geste large de la main.
- A ça ? Une démonstration de magie. Vous saviez que nos pentarques étaient des magiciens.
- Mais j'ignorais qu'ils étaient si puissants.
- Le pouvoir de guérison est utile, mais il ne représente pas une menace pour vous.
- Mais que nous cachez vous d'autre.
- Rien je vous assure, les pouvoirs de nos pentarques sont décrits en détail dans un manuscrit disponible librement dans notre bibliothèque. Tout le monde peut en prendre connaissance. » Il omit de signaler que ce manuscrit n'était là que pour prouver la bonne foi des helarians et se révélait difficile à consulter, le système d'indexation entraînant le demandeur dans un jeu de piste qu'il n'arrivait pas à dénouer.

«Nous avons d'autres problèmes, reprit le consul et autrement plus importants, l'agression contre la pentarque quarte, Muy d'Helaria et de Satvim.
- La pentarque ! Mais c'est la guerrière qui a été blessée.
- Mais c'est la pentarque qui était visée. Par chance, Saalyn l'a vu sortir précipitamment de la salle et à pu intervenir à temps pour empêcher le drame.
- Elle s'est comporté en héros.
- Et sachez qu'elle sera récompensée à hauteur de son sacrifice. Mais un de nos dirigeants a faillit se faire tuer ce soir. Sur vos terres. Nous demandons votre aide.
- Que puis je faire ?
- Nous voulons que vous laissiez nos guerriers libres agir pour mener l'enquête.
- C'est une atteinte à mon autorité.
- Muy a rang de reine, les coupables doivent être châtiés.
- Vous me demandez un service hors de prix.
- Mais que nos alliés nous accordent sans crainte.
- Vos alliés vous dites. Mais sommes nous alliés ?
- Sommes nous ennemis ? Combien de guerre nous ont opposés ? A quel ennemi d'Helaria avez vous prêté allégeance ?
- Je n'ai prêté allégeance à personne. Je suis mon propre souverain.» Le duc hésita un long moment avant de répondre. « J'autorise l'enquête, mais uniquement celle là. Le coupable capturé, vos guerriers quittent mon pays.
- A la bonne heure, allons boire et laissons la pentarque reprendre des forces. Elle vous recevra dès qu'elle le pourra et vous pourrez officialiser cet accord.» Il entraîna le duc hors de la pièce. Le docteur fit sortir tout le monde. Avant de sortir à son tour, il recouvrit les deux stoltzint d'une couverture. Il referma la porte derrière lui.



Le lendemain, Deirane fut conduite devant Muy. Celle ci semblait avoir retrouvé son énergie. Mais son air n'avait rien d'avenant. D'un geste sec, elle lui désigna une chaise, mais n'esquissa pas le moindre geste pour faire enlever ses entraves. «Hier soir, commença-t-elle, Saalyn a été gravement blessée. Elle a faillit mourir.
- Je n'y suis pour rien, protesta Deirane.
- En es tu sûre ?
- Jamais je n'aurai pu lui porter atteinte. C'est mon amie.
- Une amie ! Que tu n'as pas vu, ni même cherché à contacter depuis vingt ans. Tu l'as entraînée dans tes petites manigances et voilà le résultat.
- Elle s'est fait beaucoup d'ennemis toutes ces années. L'un d'eux aurait pu être à l'origine de cette embuscade.
- Il y avait deux cibles. Saalyn a pu entendre les propos de ses agresseurs avant de perdre connaissance.
- Elle a reprit connaissance.
- Non, mais j'ai pouvoir d'entendre les pensées des gens. Celui que nous avons capturé l'a confirmé. Il a tout avoué. Le commanditaire est un commerçant connu pour servir d'intermédiaire lors diverses transactions louches. Nous ne savons pas encore qui l'a engagé, mais nous avons de forts soupçons. La seconde cible était toi.» Deirane ne prononça pas un mot, la connivence était claire.

«Tu as pu constater que je n'ai aucun scrupule à tuer, reprit la pentarque. En fait, j'aime ça. Le choix de mes cibles est simples. Tu es allié à Helaria, je ne te tue pas. Tu es ennemi d'Helaria, je te tue. Tes manigances nous ont porté un grave préjudice, tu es donc considérée comme une ennemie.» Elle retourna un sablier. «Tu as la durée de ce sablier pour me convaincre que tu n'es pas une ennemie. Si tu n'y arrive pas, tu cessera de vivre à l'instant où le dernier grain tombera.
- Si vous me tuez de sang-froid vous commettrez un meurtre.
- En es tu sûre ? » Muy déposa un document sur le bureau. Il était en helarian, adressé à la délégation de Naïla des guerriers libres. C'était une demande d'exécution suite à une condamnation à mort pour piraterie. Il n'était pas signé par l'archonte de la corporation, ni un pentarque, il était donc invalide. « Il me suffit de le signer, et ta mort ne sera plus un crime.
- Ce mandat est au nom de Voelsin, dit Deirane. » Mais son ton était déjà moins assuré. Muy avait certainement la preuve que Voelsin et elle étaient la même personne. «Un rapport d'enquête fait le lien entre toi et Voelsin, confirma Muy, tu veux le voir ? Je te rappelle cependant que le sable coule. »



Deirane s'humecta les lèvres. «Que voulez vous savoir ? demanda-t-elle.
- Tout, répondit Muy.
- J'ai eu une longue vie, ce sablier ne suffira pas.
- Ta vie ne m'intéresse pas. Uniquement ce qui a conduit aux derniers événements. La raison de ta quête.
- Je ne l'ai jamais cachée, je veux libérer cette paysanne de l'esclavage.
- Pourquoi elle, il y a des milliers d'esclaves. Qu'est-ce que celle là a de spécial pour que tu te démènes au point de mettre tes amis en danger. Je veux savoir pour quelle raison ma meilleure guerrière libre s'est retrouvée les tripes à l'air dans une rue sordide.
- Parce que le consulat est situé dans une rue sordide.
- Ne joue pas avec moi.» Le point qui s'abattit sur la table fit sursauter l'humaine. «Ta tête est en équilibre des plus précaires sur tes épaules.
- D'accord, je dis tout.»

Muy se carra dans son fauteuil. « J'ai reçu une lettre de mon frère, avoua Deirane.
- Ton frère ? » La pentarque semblait surprise. « Combien as tu reçu de lettre de ta famille depuis que tu les as quitté ?
- Aucune c'est la première fois.
- Intéressant. Comment a-t-il su où l'envoyer ?
- Il l'a envoyé à Neiso, au quartier général des guerriers libres. La première a m'être parvenue. J'en ai reçu d'autres après. En tout, il a du en envoyer des dizaines. Toutes avec le même message.
- Intelligent. Et après.
- Vos propres guerriers se sont chargés de l'acheminement. Vous avez des dossiers assez complets sur moi. Vous savez où me joindre. Un de mes agent a pu s'en emparer d'une, il me l'a remise il y a neuf jours. Elle aura mis deux mois pour m'atteindre.
- Que disait il, ça devait être important.
- Il m'a donné de nouvelles de la famille, et surtout m'a demandé mon aide.
- Ton aide ? L'esclave ?
- C'est sa fille. Ma nièce.
- Je remarque qu'aucun membre de ta famille ne t'a contacté pendant vingt ans. Mais quand ils ont eu besoin de toi, ils t'ont trouvée comme ça d'un claquement de doigt. N'es tu pas amère ?
- C'est ma famille, même si elle a des défauts. Ils ne savent pas lire ni écrire. Ils ont du faire appel à un scribe, ce qui coûte cher et c'est une famille pauvre. Ils ont du hypothéquer toutes leurs ressources pour les envoyer.»

Muy sourit et coucha le sablier, interrompant le décours fatidique. «Tu as gagné le droit de vivre.» Deirane respira. Puis elle montra ses poignets entravé. La pentarque fit un geste, les bracelets se décrochèrent et flottèrent jusqu'au bureau, autre démonstration de ses pouvoirs. Deirane massa ses meurtrissures. « Qu'allez vous faire maintenant, demanda-t-elle.
- Nous ignorons d'où vient l'attaque contre Saalyn. Le fait que tu sois impliquée met en cause Selmanthi aussi bien que son client. Nous allons donc enquêter.
- C'est tout ?
- Non, bien sûr. Une des notre a été gravement blessée. Sans la maladresse de l'arbalétrier elle serait morte. Une telle attaque est inadmissible. Nous devons envoyer un message à nos adversaires.
- Ce qui signifie.
- La sécurité d'une transaction est à l'origine de cette attaque. Nous ferons en sorte que cette transaction échoue. Un détachement de soldat dirigé par un guerrier itinérant partira à la recherche de cette esclave et la libérera. Tu es libre de te mêler à eux, s'ils veulent bien de toi ?» Deirane parvint à grand peine à retenir un sourire. «Qui commandera ? demanda-t-elle.
- Saalyn.
- Saalyn ! » Deirane se leva à demi de la chaise, mais le regard froid de la pentarque calma ses ardeurs. « Mais elle est gravement blessée, il faudra des mois avant qu'elle puisse commander quoique ce soit.
- Elle sera sur pied dans sept à huit jours, j'y veillerai. Elle ne sera peut être pas au mieux de sa forme, mais tout à fait capable de jouer son rôle.
- Huit jours, ça risque d'être trop tard. Il faut partir tout de suite.
- Saalyn a été blessée, la vengeance lui appartient. Si tu était venu nous dire ce qu'était Cleindorel pour toi, les choses aurait été différentes. J'aurais pu organiser un sauvetage et offrir une autre occasion à Saalyn. La prochaine fois, tu réfléchiras aux conséquences à deux fois avant de nous entraîner dans tes petits complots.» Deirane allait répliquer, mais elle resta le geste en suspend. « Vous connaissez son nom, dit elle, vous saviez de qui il s'agissait.
- Bien évidement. Ton fils m'a tout racontée, le premier soir. Et tu ne penses bien que de telles lettres n'auraient jamais pu transiter par les guerriers libres sans mon autorisation expresse.
- Mais pourquoi toute cette comédie si vous connaissiez toute l'histoire.
- C'est toi que je voulais connaître. Pas tes aventures, mais ce qu'il y avait au fond de toi même. Et crois moi, si tu avais essayé de m'embobiner avec de nouveaux mensonges, ta tête roulerait déjà sur le sol. Et ne crois pas que ton tatouage aurait pu arrêter mon arme. Mes pouvoirs sont supérieurs à celui du démon qui t'a infligé ça.
- Je le crois bien volontiers.
- C'est une attitude intelligente. Maintenant dégage. Et revient dans huit jours si tu veux accompagner l'expédition. Et si Saalyn peut te pardonner.
- Vous punissez une innocente parce que je n'ai pas été totalement honnête avec vous, remarqua amèrement Deirane.
- Sans le moindre regret.»

Deirane quitta la salle, presque une fuite après les moments qu'elle venait de vivre. Elle retrouva Hester dans le hall. Il se dirigea joyeusement vers elle, mais quand il tenta de lui prendre le bras elle se dégagea brutalement et lui tourna le dos. C'est dans une ambiance morose qu'elle rentra à son hôtel.

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