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La paysanne
Chabawck
Vingt ans plus tôt
La forêt s'arrêta brutalement, laissant la place à une immense steppe qui s'étendait vers le nord à perte de vue. Sillonnée de rivières larges et nombreuses, elle aurait du être fertile et riche. Par le passé, une épaisse forêt s'étendait en ce lieu, mais tout ce qui en restait était une multitudes de troncs desséchés, morts. Une maigre végétation s'accrochait à la terre empoisonnée. Celle-ci était tout juste assez haute pour masquer les ossements des soldats morts en ce lieu. Moins d'un siècle plus tôt, l'ultime bataille contre l'envahisseur Feytha avait été livrée en ce lieu. Un millions de stoltzt, plus qu'il n'y en avait dans le monde actuellement, et autant d'humains, d'elfes, de nains, d'orcs, s'étaient sacrifiés ici pour mettre fin à la plus grande tyrannie de l'histoire d'Uv Polin.
La vision de cette plaine où presque la moitié des forces vives de son pays était morte troubla Festor. Il ne s'attendait pas à ce que le choc fut si violent. Un moment décontenancé, il hésita. Sa compagne ne connaissait rien de l'histoire de cet endroit mais elle ressentit son émotion. Elle tenta d'y remédier à sa manière habituelle en réclamant un câlin, pour son innocence le remède universel contre tous les maux de l'esprit. En l'occurrence, cela sembla marcher. Festor respira un bon coup, puis il engagea sa monture sur la plaine en direction du camp orc. Jensen guida sa charrette sur ses traces.
Les orcs étaient des nomades. C'était, selon les critères en vigueur en Yrian ou en Helaria, des gens pauvres. Le camp reflétait bien cet aspect. Guère plus reluisant que la plaine morte, il était constitué de tentes rondes en peaux mal tannées, décolorées par les intempéries, assemblées grossièrement par des tendons d'animaux. L'ensemble donnait une impression maladive, comme envahi par des champignons malsains. A première vue, ces tentes semblaient disposées sans ordre apparent. Mais un habitué aurait pu voir le rang qu'un orc occupe dans la horde rien qu'en situant l'emplacement de son foyer par rapport aux autres : au centre le chef, autour ses lieutenants et tout au bord la piétaille. La tente du chef se différenciaient des autres par sa taille, aussi bien en largeur qu'en hauteur, et par la présence d'un auvent en soie rouge devant l'entrée. Le tissu avait du être beau par le passé mais aujourd'hui il était usé jusqu'à la trame. Tout autour du camp, on trouvait divers enclos. Certains servaient la nuit à abriter le troupeau de chèvres qui nourrissait la tribu, mais pour le moment ils étaient vides, les animaux tentant de brouter une maigre pitance dans la plaine. Il y en avait cependant plus que nécessaire, beaucoup ne servaient à rien. C'est vers l'un d'eux que Festor et Jalia se dirigèrent pour parquer leur monture. Jensen choisit celui d'à côté pour son usage. Dans une écurie avec des box bien fermés, les chevaux et les lézards dragons pouvaient cohabiter, mais pas dans un espace semi clos : les premiers auraient servis de nourriture aux seconds.
Assise sur le banc, Deirane regardait les membres de la tribu d'un air effrayé. Les orcs étaient, avec les stoltzt et les démons l'un des trois peuples civilisés indigène d'Uv Polin, une de celle que l'on appelait les anciens peuples, ou plus couramment anciens. Comme eux, ils étaient des reptiles, mais chez eux ce caractère était nettement visible alors que pour les stoltzt et les démons cela n'avaient rien d'évident. Ils avaient un aspect humanoïde, avec une silhouette beaucoup plus ramassée que celle des humains, leurs bras et leurs jambes étaient extrêmement musclés. Leur tête massive aux traits marqués était posée sur un cou presque inexistant. Leur peau écailleuse tirait sur le vert, mais sur le torse et le ventre elle prenait une teinte blanchâtre. Certains d'entre eux étaient de couleur différente, bruns en général. Un tout petit nombre était vivement coloré avec des motifs rappelant par leur variété ceux des serpents, les porteurs de cette anomalie étaient alors superbes. La taille était variable, depuis la moitié d'un humain normal pour les plus petits jusqu'à presque le double pour les plus grands. Cette taille reflétait leur hiérarchie : la capacité à assommer - voire à tuer - ses éventuels rivaux étant le seul critère pour sa détermination, les plus grands et les plus forts étaient forcément les plus gradés.
Rien ne permettait de distinguer les mâles des femelles, aucune différence morphologique n'était visible pour un étranger. Quant aux jeunes, ils étaient peu nombreux. Les orcs grandissaient vite, trois à quatre ans suffisaient pour atteindre l'âge adulte.
Une chose qui ne manquait pas de surprendre tout nouvel arrivant dans un camp orc est que ces nomades ne possédaient aucun animal de bat pour transporter leurs biens. Ni chevaux, ni lézards dragons, ni aucune autre espèce couramment rencontrée dans le monde pour cet usage. Cela tenait à la nature frustre des orcs. Bien que faisant partie des espèces intelligentes, ils étaient très limités. Leur principal défaut était leur incapacité à prévoir sur le long terme. Un orc n'a qu'une idée en tête, satisfaire son besoin immédiat sans penser au reste. Les chevaux qu'ils avaient acquis à une époque, la journée de marche achevée, s'étaient révélés beaucoup plus facile à attraper que le gibier. Ils n'avaient pas pensé qu'en les mangeant, ils n'auraient plus de monture pour le transport. Malgré cette limitation, ils apprenaient. Leurs troupeaux de chèvres et leurs chiens, des molosses dressés au combat, en témoignaient. Leur niveau technologique également, bien que faible, était réel. Ils savaient forger eux même leurs armes ou effectuer des travaux de cordonnerie. Ils avaient même été les premiers à maîtriser le travail du cuivre, mais la lenteur de leur progression avait permis aux démons et aux stoltzt de les rattraper.
Il y avait toutefois un domaine dans lequel les orcs dominaient toutes les autres espèces : la magie. La magie des stoltzt et celle des démons était de loin plus puissante. Mais ces derniers étaient peu nombreux et difficiles à la négociation. Quant aux stoltzt, seuls les pentarques possédaient des pouvoirs et ils se comptaient sur les doigts des mains. Les orcs étaient suffisamment nombreux et disponibles pour faire le commerce de la magie. Chez eux, les pouvoirs étaient détenus par les chamanes. Mais ils constituaient les plus gueux et les plus calamiteux des mages. Les démons étaient des seigneurs dans leurs domaines, quant aux pentarques, ils étaient les maîtres d'Helaria. Mais dans un monde comme celui des orcs qui mettait au premier plan la force physique et l'ardeur au combat, les chamanes étaient tout en bas de l'échelle sociale. Et leur magie était peu puissante. Mais ils étaient très nombreux et facilement accessibles. Ainsi bien que leurs sorts tournent parfois courts et que leurs potions tiennent souvent du placebo plus que d'un vrai savoir faire, ils étaient très consultés.
Les montures parquées dans leur enclos respectif, les quatre voyageurs se rejoignirent.
«Que faisons nous maintenant, demanda Jensen, c'est la première fois que je rend visite à un chamane orc. J'ignore quelles sont les procédures.
- Il n'y a pas de procédure, répondit Festor, on le rencontre, on lui expose le problème et on négocie. Il accepte ou il refuse en fonction de son humeur et certainement de signes ésotériques qu'il est le seul à comprendre.
- Lequel de nous deux passe en premier.
- C'est lui qui nous le dira.»
Du regard, le soldat chercha la tente qui devait certainement être celle du chamane. Normalement, elle était en périphérie avec les plus pauvres. Mais ce n'était pas une règle absolue, même un mage pouvait avoir un certain talent à la hache et se hisser dans les hauteurs de la société orc à la force de son bras. Le seul moyen de l'identifier était aux simples qui séchaient juste à coté de la tente. Elle n'était pas visible d'où ils étaient. Il prit la main de sa compagne et se dirigea vers le coeur du campement.
En voyant les orcs bardés de cuirs et équipés à profusion d'instruments contondants, coupant, tranchants et piquants, Jensen se demanda si il avait eu une bonne idée en venant. Quand il en fit par à Festor, celui ci le rassura. «N'ayez aucune inquiétude, ils ne nous toucheront pas.
- Ils ont l'air quand même bien agressifs, remarqua Deirane.
- Ils le sont, mais au cours des siècles, nous avons réussis à leur inculquer quelques règles simples.
- Quel genre de règles ?
- Des règles du style : tuez nous et nous vous exterminerons. A la longue ils ont fini par comprendre.
- Et ces règles incluent les humains.
- Votre peuplee est trop jeune. Ils n'ont pas encore compris. Mais vous êtes avec moi. Et puis n'ayez pas peur, même sans moi, ils ne se jettent pas sur tout ce qui bouge. Vous n'avez rien à voler, vous n'êtes pas un grand guerrier dont la mort rapporterai du prestige. Si vous ne les provoquez pas et conservez une attitude humble, ils vous ignoreront. En fait vous seriez plus en danger avec des humains, souvenez vous ce qui s'est passé à l'auberge quand nous nous sommes rencontrés. Ici, ce genre de problème n'arriverait pas, nous sommes laids à leurs yeux.
- C'est eux qui sont répugnants, pas nous, protesta Deirane.
- Ce n'est qu'une question de point de vue. Ah ! nous voici arrivés.»
En effet, la tente qui se trouvait devant eux ne pouvaient être que la bonne. Conique, juste assez large pour permettre à un homme normal de s'y allonger et à peine plus haute, elle était soutenue par une charpente qui dépassait par un trou au sommet. Devant elle, des claies en bois étaient couverts de plantes en train de sécher au soleil. Il y en avait de toute nature, des herbes simples, des baies, des feuilles, des racines, des morceaux d'écorce. Jalia s'approcha pour observer, mais Festor préféra la retenir, on ne savait pas encore de quelle nature était le propriétaire des lieux. Quoique d'après la misère ambiante, il ne devait pas être très dangereux. La jeune stoltzin réagit comme un enfant auquel on aurait retiré son jouet et se mit à bouder. Mais l'apparition du chamane l'effraya, elle se blottit contre son compagnon, cherchant sa protection. L'orc les dévisagea un instant, puis il souleva un pan de la tente et leur fit signe de le suivre à l'intérieur.
Deirane n'avait aucune idée de l'intérieur d'une tente orc, mais elle ne s'attendait certainement pas à ce qu'elle vit. Ce peuple avait l'air frustre, le chamane pauvre, mais pourtant tout était rangé avec soin. Elle remarqua ce qu'elle n'avait pas vu de l'extérieur. Les peaux étaient cousues pour former un ensemble indivisible. Contre les parois, des poches contenaient tous les biens de l'orc. Aucun d'entre eu n'était cassable ou volumineux, il n'y avait ni poterie, ni marmites. Mais les petits outils, couteau, serpette, machette, hache et d'autres qu'elle ne pu reconnaître abondaient. Les liquides étaient contenues dans des outres parfaitement étanches. En y réfléchissant bien, les lieux étaient parfaitement adaptés à une vie nomade. Il suffisait d'enlever la charpente et la tente se transformait en un gigantesque sac transportable sur le dos. Elle doutait que les tentes des autres orcs soient aussi bien organisées. Mais un chamane, par son métier, avait beaucoup de choses à transporter et aucun esclave ou concubines pour l'aider dans cette tâche. Il ne pouvait se permettre comme le chef de la horde de posséder beaucoup de biens.
Le sol était de terre battue, sans rien d'autre que ce que le chamane utilisait à l'instant même. Il n'y avait aucun coussin pour apporter un certain confort, juste une natte pour le moment roulée, pour l'isoler de l'humidité du sol quand il dormait. Il s'assit en tailleur, face à l'ouverture, et les invita à l'imiter. Festor fut le premier à le faire, suivit de peu par Deirane. Jalia, prudente, s'installa avec beaucoup d'hésitation entre le stoltzen et l'humaine, rassurée par leur présence à ses cotés. Jensen mit plus de temps à se décider, il s'assit finalement auprès de sa fille.
Pendant un moment, il se dévisagèrent en silence, personne ne prononçant le moindre mot. Ce fut l'orc qui entama la conversation. «Kefupke 'l ukeiden, commença-t-il.» La voix était gutturale, la prononciation étrange, mais les mots étaient parfaitement reconnaissable. Il venait de les saluer en helarian. «K'fupke le 'kuiden, sivsen orc répondit Festor.» L'orc hésita un long moment avant de continuer .« Skayt n'est pas prêtre, Skayt est chamane.» Ce coup ci, il s'était exprimé dans la langue de l'Yrian, qu'il semblait mieux maîtriser que l'helarian. «L'équipage qui se tient devant Skayt est bien étrange, reprit il, quelle quête unit un grand maître helarian et un paysan d'Yrian.
- Les hasards des rencontres, répondit Festor.
- Qui est le chef ?
- Nous n'avons pas de chef, intervint Jensen, notre groupe n'est que de circonstance.
- Comment Skayt peut il s'adresser à ses hôtes s'il ne sait pas qui est leur commandant.» Festor fusilla Jensen du regard, avant de répondre. «Je suis le chef de cette troupe pour la durée de cette quête.
- Voilà qui est un bon choix. Le maître est le meilleur combattant. Il mènera sa troupe à la victoire. Quel est son nom ?
- Je suis Festor, fils de Jetro.» Le chamane sembla méditer sur ce nom. «Le maître Festor de Jetro est-il de la lignée du chef de horde Calen de Jetro ?
- En effet, c'est ma soeur aînée.
- Excellente lignée, Jetro était un grand guerrier. Il est mort les armes à la main en défendant son clan comme il se doit pour un grand guerrier. Festor doit être fier de lui.
- Je l'ai malheureusement pas connu, je n'avais que deux semaines quand mon père de sang est mort.
- C'est regrettable, sa mort a été une grande perte pour la tribu d'Helaria.
- Des centaines de guerriers sont morts ce jour là. Ce fut un moment tragique pour mon peuple.
- Mais un moment de gloire aussi. L'ennemi a été repoussé.
- C'est vrai.» Après un court moment de réflexion, l'orc reprit. « Skayt a eu l'insigne honneur de recevoir l'apprentie Calen,
- J'ignorai que ma soeur était venu consulter les orcs. J'imagine bien cependant ce qu'elle désirait.
- L'apprentie Calen était accompagnée du chef de Horde Wotan. Mais Skayt n'a pu faire face à ce grand honneur qui lui était offert. Il n'a pas pu aider Calen. Il a perdu la face devant le grand chef de horde des Helarian. Son honneur a été perdu. Skayt n'échouera pas une seconde fois devant un fils de Jetro. Il réussira ou il mourra.» Festor était un peu mal à l'aise. Il était loin de penser que sa mission aboutirait à la mort d'un orc. Parce vu les chances de réussite de celle-ci, c'est à cela que tout allait aboutir. «Même si Skayt échoue, son honneur sera sauf. Le pentarque Wotan n'a pas réussi et pourtant il est notre meilleur magicien.» L'orc se détendit. Il n'avait aucune envie de mourir, mais son peuple était si pointilleux sur l'honneur qu'il n'aurait pas eu le choix. Lui offrir une échappatoire était la meilleure solution que Festor pouvait trouver. «Skayt a compris. Que Festor expose sa demande, Skayt l'exécutera.»
Festor se rendait compte que le plus dur restait à faire. Il allait devoir expliquer à l'orc des concepts étrangers à son espèce. Rien ne prouvait qu'il les comprenne, et dans ce cas, aucune guérison possible. Il allait devoir choisir soigneusement ses mots. « La requête ne me concerne pas, commença-t-il, c'est au nom de ma compagne la stoltzin Jalia que je parle.
- La stoltzin Jalia ne peut elle parler en son propre nom ?
- Non, parce qu'elle est simple d'esprit.» L'orc exprima l'incompréhension totale que craignait Festor. Il chercha un moyen de présenter la chose. « La stoltzin Jalia ne pense pas comme elle devrait penser.
- Comment le maître Festor sait-il que la stoltzin ne pense pas normalement ? A-t-elle changé sa façon de penser ?
- Non pas du tout, au contraire.» Un sourire éclaira le visage du stoltzen. «Son comportement n'a pas changé alors qu'il aurait du.
- Comment le stolzen sait-il qu'il aurait du ? Il n'a jamais vu ce comportement. Comment sait-il que son comportement actuel n'est pas le bon.
- Chez les stoltzt, les enfants pensent d'une certaine façon, les adultes d'une autre. Le corps de Jalia a grandit, c'est une adulte aujourd'hui. Mais son esprit est resté petit, c'est toujours celui d'une enfant.
- Et tu veux que Skayt aide l'esprit de Jalia à grandir.
- C'est cela.» L'orc se concentra. «Skayt a vu la troupe arriver. Il a vu la stoltzin poser sa bouche sur celle du maître Festor. Skayt n'a pas estimé que ce comportement était celui d'un enfant.» Festor et les siens avaient eu de la chance. Cet orc savait interpréter les gestes échangés entre amants. La plupart en étaient incapables. Il était nettement plus intelligent que ses congénères. «C'est vrai que Jalia est normale par certains côtés. Et c'est heureux, sinon ma relation avec elle ne serait guère plus que d'abuser d'une handicapée. Mais l'essentiel est resté petit.
- Skayt comprend. Mais faire grandir son esprit est il souhaitable ? Est ce bien ce que désire le maître Festor ?
- Je ne comprend pas ? Bien sûr que je veux la voir guérir.
- Skayt pense que maître Festor apprécie sa compagne parce qu'elle est telle qu'elle est. Si son esprit grandit, elle changera. Festor est il sûr qu'il appréciera toujours sa compagne ? Ne regrettera-t-il pas l'ancienne Jalia.» Cet orc était en effet diablement intelligent. Festor s'était lui même posé la question à plusieurs reprise. Jalia était jolie, mais son charme était principalement du à son innocence et au regard qu'elle posait sur le monde. « Je n'aimerai peut être pas cette nouvelle femme qui apparaîtra, reconnu-t-il, mais je n'ai pas le droit de la priver d'une vie normale si elle peut l'avoir. Ce serait de l'égoïsme.
- Le maître Festor pense aux siens avant de penser à lui. Il ferait un bon chef de horde. Skayt va examiner la stoltzin et voir ce qu'il peut faire. Mais c'est une tâche bien difficile qui lui a été confiée. Le maître Festor a-t-il des connaissances qui pourrait aider à la quête.
- Ça remonte aux années qui ont suivies la victoire contre les Feythas. C'était une époque troublée et Jalia a vécu un drame alors qu'elle n'avait que six ans. Elle ...» L'orc leva la main pour l'interrompre. «Skayt n'a pas besoin de plus de détail. Après la guerre contre les dieux, les nouveaux peuples ont tenté d'exterminer les anciennes. Les orcs aussi ont connu les pogroms. Et comme les stoltzt, les orcs y ont fait face et ont survécu. Maintenant, maître Festor, Skayt doit rester seul avec la stoltzin Jalia.»
Festor se leva et salua l'orc. Jensen et Deirane le regardait, indécis. Mais Jalia se releva avec légèreté, et se prépara à suivre son compagnon. Festor la retint et lui murmura quelques mots à l'oreille. Deirane essaya d'écouter, mais sa maîtrise de l'helarian était insuffisante. Elle n'en vit pas moins Jalia se raidir et saisir la main de Festor, en proie à la plus violente panique. Mais le soldat continua à la rassurer, à lui parler, tout en lui caressant doucement le bras et l'épaule. Peu à peu, elle se détendit, s'écarta de Festor, mais il lui tenait toujours la main. Il fit signe à Deirane et Jensen de sortir au plus vite. Puis quand ils furent dehors, il détacha les doigts avec délicatesse. Quand il souleva le rabat de la tente, elle lui jeta un regard de détresse. Mais elle ne bougea pas et affronta l'orc avec courage comme elle l'avait promis.
Une fois dehors, Jensen aborda Festor. «Je ne comprend pas, dit il, à aucun moment la question de l'argent n'a eu lieu. Il n'y a pas eu de négociation.
- C'est la manière orc. Ils font le travail et après demandent le paiement.
- Et que ce passe-t-il si on estime qu'il demande trop ou si on ne veut pas payer. Ou si on n'a pas assez.» Festor sourit. «Vous venez de mettre le doigt sur un problème majeur de la société orc. Beaucoup de vendettas ont commencé pour une telle cause.
- Mais pourquoi ne changent ils pas ? demanda Deirane.
- Parce que ce sont des orcs. Ils ne comprendront jamais le problème tant que leur survie ne sera pas mise en cause. Tant que ça se limite à quelques morts, ils ne changeront pas leurs habitude.
- C'est stupide, bougonna Jensen
- C'est orc, corrigea Festor.» Il fit quelques pas avant de reprendre. « Les orcs sont conscients de leur limitations, ils ont donc crée la charge d'orcants pour représenter leur tribu dans les négociations avec les autres peuples. Mais ils l'ont fait à leur manière, d'une façon que eux seuls ne trouvent pas illogiques.
- Comment ça ?
- Les orcants sont des esclaves, humains en général, qu'ils achètent ou qu'ils capturent à la guerre. Ils sont tout en bas de l'echelle sociale, mais ils ont une totale liberté de mouvement, un statut de diplomate auprès des autres royaume et leur parole engage le clan tout entier.
- Mais c'est stupide. Comment peuvent ils confier une telle charge à des esclaves.
- Je vous l'ai dit, les orcs sont spéciaux.»
La consultation de l'orc ne dura pas très longtemps. Au bout de quelques calsihons l'orc sortit de la tente et rejoignit le petit groupe qui attendait fébrilement. «Skayt a échoué, dit il, il a examiné la stoltzin. Malheureusement il ne peut rien faire. Skayt ne sait pas reconstruire ce qui a été irrémédiablement détruit.» Festor médita un instant la réponse de l'orc. «Que veux tu dire, demanda-t-il.
- Si le mal de la stoltzin avait été causé par quelque chose d'ajouté à son esprit qui l'aurait enfermé, Skayt aurait pu l'enlever. Mais quelque chose a été ôté de l'esprit de la stoltzin. Son esprit a été cassé et un morceau a disparu. Les morceaux qui restent se sont recollés, mais le morceau qui manque ne peut pas être refabriqué. Skayt ne peut pas faire une telle chose.»
Malgré le peu d'espoir qu'il avait mis dans cette démarche, Festor était profondément déçu. «Comment Jalia a-t-elle pris la chose ? demanda-t-il.
- A mon avis, elle n'en souffre pas, je ne pense pas qu'elle a compris ce qui allait se passer, remarqua Deirane.
- L'humaine a raison, confirma l'orc, la stoltzin n'a rien remarqué.» Faisant demi tour, il se préparait à réintégrer sa tente. Mais l'intervention de Deirane l'interrompit. «C'est mon tour maintenant.» L'orc la regarda avec cette expression qui exprimait la surprise chez ceux de son espèce. «L'humaine est elle aussi venu en consultation ?
- Oui, répondit Deirane.
- Skayt est confus, il croyait que les humaines faisaient partie de l'escorte des stoltzt.
- Nous voyagions avec les stoltzt, intervint Jensen, mais notre requête est personnelle.» L'orc dévisagea longuement Deirane et son père. «Le rubis sur le front de l'humaine est-il l'objet de cette requête ?
- Oui.
- Les fils d'or sur les doigts sont ils l'objet de cette requête.
- Également oui.
- Les diamants sur les joues ...
- Toutes mes pierres précieuses sont concernées.» L'interruption ne sembla pas démonter l'orc. «Y a-t-il d'autre pierres que Skayt ne peut pas voir ?
- J'en ai partout sur le corps, de la tête aux pieds.» L'orc médita cette réponse un instant. «Skayt va devoir tout examiner, dit il enfin, s'il veut voir ce qu'il peut faire. La femelle humaine va devoir ôter ses vêtements. Osera-t-elle devant Skayt ?
- Il faudra bien.» Skayt acquiesça d'un hochement de tête. «La femelle peut entrer dans ma tente, elle appellera Skayt quand elle sera prête.» Deirane respira un bon coups.
Festor se tourna vers la tente. «Je vais chercher Jalia, dit il.» Mais Deirane retint le soldat par le bras. «Je suis obligée d'être seule pendant l'examen ? demanda-t-elle à l'orc.
- Si la femelle pense qu'une personne rendrait son épreuve plus supportable, elle peut garder cette personne auprès d'elle.» Deirane jeta un regard suppliant à Festor, mais il avait compris. «Jalia n'est pas très maligne, mais elle a une très forte empathie. Elle sera un soutient très efficace.
- Merci.» Elle lâcha le bras du soldat puis entra dans la tente. Au bout de quelques minutes, elle appela l'orc qui la rejoignit.
«Il y a beaucoup de pierre à examiner, ça risque de prendre du temps, remarqua Festor. J'ai une bouteille d'hydromel bleu dans mes fontes. On pourrait se la partager.
- Je vous remercie, mais j'ai des doutes à laisser Deirane seule avec cet orc.
- Elle n'est pas seule, Jalia est avec elle. Même une simple d'esprit comme elle ne peut pas passer toute sa vie dans une caserne et rien apprendre dans l'art du combat. Sa technique est à l'égal du reste de son comportement, maladroite. Mais ça sera largement suffisant pour neutraliser un chamane orc agressif qui voudrait attenter à leur vie.
- Ce n'est pas à sa vie que je pensais. Elle va devoir se montrer dénudée à cet orc et se laisser examiner de près. Ma fille est jolie, il pourrait être tenté ...
- Oh. C'est sa vertu qui vous préoccupe ?» Festor posa une main amicale sur l'épaule de Jensen. «Croyez moi sur parole, l'orc se passerait bien de cet examen. Nous lui répugnons autant qu'il nous répugne.
- Pas à ce point là quand même. J'ai du mal à croire qu'un mâle normalement constitué puisse ne pas éprouver d'attirante pour ma fille.
- Vous avez un chien chez vous ?
- Oui, plusieurs même. Mais que ...
- Les mâles sont-ils attiré par la beauté de vos filles ?
- Non, mais ce sont des animaux.
- Nous sommes tous des animaux. Personnellement je ne me sens pas animal du tout, mais c'est ce qu'affirme ma soeur Calen. Chaque espèce à ses critères de beauté. Les orcs ont la leur. La peau lisse, le teint uniforme, les cheveux, les seins chez les femmes. Autant de choses que leurs femelles n'ont pas et qu'ils trouvent sans intérêt, voire repoussants.
- C'est dur à croire.
- Et pourtant. Votre peuple est révulsé par le mien alors que pour des observateurs inattentifs nous sommes indiscernables.
- Les yeux.
- Les yeux en effet ; un détail. Les autres différences nécessitent d'utiliser un scalpel pour être révélées. Croyez moi. Votre fille est en sécurité avec cet orc. En tout cas, sa vertu l'est. Après tout, ce n'est pas pour rien que les esclavagistes font surveiller leurs vierges par des mercenaires orcs.» Passant un bras autour des épaules du paysan, il l'entraîna vers les enclos où ils avaient parqués leurs montures.
Quand l'orc entra dans la tente, Deirane s'était déjà déshabillée. Dans un premier temps, Jalia avait cru qu'il s'agissait d'un nouveau jeu et allait l'imiter. Les gestes de Deirane l'en avait dissuadée. Festor avait raison, elle était simple d'esprit, mais pour ce qui est de ressentir les émotions des autres elle était inégalable. C'est une vrai perle, un bijou qui était était niché au fond de l'esprit de cette stoltzin. Elle avait senti la détresse de la jeune fille face à l'épreuve qui l'attendait et avait réagit en conséquence. Deirane était trop pauvre pour s'offrir des sous-vêtements. Elle n'avait que sa robe sur elle. Jalia l'avait aidé à l'enlever, puis utilisé pour la draper sur le bas de son dos et ses hanches. Elle l'avait aidé à s'asseoir, et l'avait finalement enlacée, n'exposant que son dos aux regards.
Contrairement à ce qu'elle craignait, l'orc ne porta qu'un attention discrète à son corps. En revanche, les bijoux excitaient sa convoitise. S'il n'avait pas été chamane, mais guerrier, il l'aurait certainement égorgée pour s'emparer des diamants. Il s'assit juste derrière elle et commença à examiner son dos. Les doigts griffus et l'haleine hérissèrent Deirane quand elle les sentit contre sa peau. Jalia réagit en l'enlaçant encore plus étroitement. Mais le chamane se concentrait sur une seule pierre qu'il examinait en détail, de très près. «Magie démoniaque, murmura l'orc.
- C'est un drow qui m'a fait ça, corrigea Deirane.
- Sort de démon, drow exécutant. » Puis il passa aux fils d'or glissés sous la peau. Il examina un moment ceux du dos, suivant d'une griffe le dessin tarabiscoté de l'un d'eux, depuis la base du cou jusqu'à la chute des reins.
Deirane s'habituait au contact. L'orc n'était pas aussi atroce qu'elle se l'imaginait. Il avait une odeur puissante mais ces gestes étaient doux, rien à voir avec les histoires de violences qu'on lui avait rapportées. Aussi, quand il lui pris le bras, elle ne manifesta aucune résistance. Le chamane faisait jouer le coude et l'épaule. Il semblait fasciné. Il n'arrêtait pas de lui plier et déplier le bras. Mais elle ne voyait pas ce que son coude pouvait avoir d'aussi passionnant. Elle comprit quand il alla chercher un morceau de bois brûlé dans l'âtre et traça diverses marques de l'épaule au poignet. En les voyant se déplacer légèrement quand elle bougeait le bras, elle comprit ce qui avait intrigué l'orc. Normalement, les fils d'or n'étaient pas élastiques. Ils auraient du lui cisailler la peau - ou se briser en morceau - à chaque geste qu'elle faisait. Elle ne ressentait rien de plus qu'une légère gène désagréable pour les mouvement de grande ampleur, quasiment rien pour les plus petits.
La fierté qu'elle avait éprouvé à comprendre ce fait se mua en panique quand elle en comprit les implications. Qu'allait il se passer quand elle allait être enceinte ? L'or allait-il s'étirer suffisamment ou allait elle mourir le ventre tailladés par les fils. Pire, peut être le drow avait il contourné le problème pour lui ôter le pouvoir d'enfanter. Elle s'était toujours imaginée adulte avec plein d'enfant autour d'elle. L'idée que cela ne se réaliserait peut être jamais la déprima. Elle ne voulait pas vivre seule, ni sans descendance.
Ces idées noires furent chassées par une autre épreuve. L'orc tentait de l'écarter de Jalia. La stoltzin s'accrochait à elle. Aussi le chamane arrêta-t-il son geste. Il lui fit signe de se retourner. «C'est indispensable, demanda-t-elle d'une petite voix.
- Magie démoniaque très complexe, Skayt doit tout comprendre pour la combattre. Il doit examiner les parties molles.» Le terme employé par l'orc pour désigner les seins, que Deirane avait charitablement traduit par "parties molles", était franchement péjoratif et manifestait le désintérêt, voire le dégoût qu'il éprouvait pour cette partie de l'anatomie féminine. Bizarrement, cela la rassura. Elle se détacha de la légère étreinte de la stoltzin et se retourna face au chamane. Jalia l'enlaça à nouveau et croisa les bras sur sa poitrine, Deirane lui fit doucement glisser les mains jusqu'au ventre.
Contrairement à ce qu'elle craignait, l'orc ne la toucha pas. Il se contenta de tracer le contour du sein avec son charbon et de dessiner quelques repères du téton à l'épaule. Puis il l'invita à lever le bras. ce faisant, elle lâcha la main de Jalia. Aussitôt libérée, la stoltzin la porta à sa bouche, Deirane s'aperçut alors qu'elle la serrait à lui briser les doigts. Elle relâcha l'étreinte sur la seconde main. Pendant qu'elle exécutait les gestes demandés par l'orc, celui-ci examinait attentivement le déplacement des marques.
Au bout d'un moment il se leva. Deirane en profita pour cacher sa poitrine derrière ses mains. L'orc fouilla dans un sac et en sortit une serviette d'un blanc rendu grisâtre par l'âge. Il la lança sur une outre qu'il désigna à la jeune fille. «L'humaine doit être propre pour la cérémonie.» Sans une parole de plus, il continua à fouiller dans ses affaires , il sortit divers ingrédients de ses sacs, bougies, encens, herbes séchées. Deirane pris la serviette pour essuyer les traces de cendres et attendit, serrée contre Jalia. L'orc se retourna, il avait un ton réprobateur sur le visage. «L'humaine n'est pas propre, elle doit être propre pour la cérémonie. La rivière est derrière la tente.» Il prit la serviette et l'outre qu'il posa aux pieds des deux jeunes femmes. Puis il leur désigna l'ouverture de la tente d'un air qui n'autorisait aucune remarque.
Deirane se sentit humiliée de se voir considérée comme une souillon. Mais il est vrai qu'elle n'avait pas eu l'occasion de prendre un bain depuis le départ de la ferme familiale. Et même chez elle, la rareté de l'eau limitait les ablutions. Le chamane n'avait pas complètement tord. Elle ouvrit l'outre. Il contenait du savon liquide, certainement préparé à partir de cendre et de graisse animale. Elle se leva, pris la robe qu'elle commença à enfiler. «Robe pas propre, intervint Skayt, la femelle humaine ne doit pas la remettre pour revenir. L'idée de traverser le camp sans vêtements la pétrifia. Il sembla comprendre. «La femelle ne court aucun risque dans le camp, orc ne rien pouvoir faire d'elle. Trop faible pour être esclave, trop laide pour être concubine et pas pouvoir offrir un beau combat.» A défaut d'être rassurantes, les paroles la remettait à sa place. Elle se dirigea vers la sortie. «Si femelle stoltz participer à la cérémonie, femelle stoltz aussi devoir être propre, ajouta-t-il.» Deirane se demanda si elle devait faire participer Jalia. Elle était sûre de ne pas vouloir être seule, mais avait elle le droit d'impliquer la stoltzin. En tout cas, un simple bain ne lui ferait pas de mal. Elle lui tendit la main pour l'inviter à la rejoindre.
Festor n'avait pas dit la vérité à Jensen. Ce n'était pas une bouteille d'hydromel qu'il avait dans ses fontes, mais deux, au moins. Un hydromel bleu courant, utilisé par les helarians comme d'autres peuples utilisaient la bière ou le vin de table. Ce n'était ni le très utile hydromel marin qui en plus de procurer facilement l'oubli et une solide gueule de bois, pouvait être utilisé pour décaper le métal ou désinfecter l'eau croupie. Ce n'était pas non plus un produit de luxe comme les hydromels dorés ou gris ou encore le célèbre hydromel salé, si rare et si cher que seuls les seigneurs les plus riches pouvaient se l'offrir. Et pas plus que les hydromels gris, dorés ou salés n'étaient gris, dorés ou salés, l'hydromel bleu n'était bleu. Son nom venait de la couleur du flacon en argile émaillé qui le contenait. Il était produit en assez grande quantité dans la province de Kushan pour la consommation interne du pays.
Les deux hommes avaient largement entamé la deuxième bouteille quand Festor aborda le sujet qui le préoccupait. «Finalement, je suis rassuré que l'orc n'ai pas réussi à rendre Jalia normale. Je l'aime comme elle est et je ne suis pas sûr que je l'aurai toujours aimé s'il l'avait rendu différente.
- Si vous l'aimez, et qu'elle vous aime, pourquoi avoir voulu la changer ?
- Parce que je n'ai pas le droit de la garder comme est elle juste par convenance personnelle. Elle est incapable de s'assumer seule, elle dépend entièrement de moi pour vivre. Si on se séparait, elle mourrait de faim. Si elle avait une chance de mener une vie normale et que je lui refuse parce que je la veux telle qu'elle est, totalement soumise à mes désirs, je serais pire que les rois de Boulden ou d'Orvbel avec leur trafic d'esclaves et leur harem.
- Je ne connais pas très bien les moeurs d'Helaria, mais j'ai du mal à croire qu'ils laisseraient mourir une des leurs de faim sans réagir. Elle trouverait toujours à se nourrir et à se loger.
- Faire l'aumône, mon peuple est très fort pour ça. Nous faisons l'aumône à tout le monde. A nos pauvres et à ceux des autres royaumes. D'ailleurs personne n'est vraiment pauvre en Helaria. Et personne n'est riche. Nous sommes la nation la plus prospère du continent, mais le faste des grands seigneurs humains ou elfes n'est pas pour nous. Même nos pentarques vivent de l'aumône. Ils mangent ce que les paysans leurs accordent, portent ce que les tisserands leurs donnent et si leur palais est richement décoré, c'est parce que le peuple ne veut pas se sentir honteux de ses dirigeants quand une délégation étrangère vient en visite.
- Elle ne m'a pas donné non plus l'impression d'être soumise, continua Jensen sans tenir compte de la remarque désabusée du soldat. Elle ne s'énerve pas et ne discute pas, mais je l'ai vu ignorer délibérément un ordre quand il ne lui plaisait pas. Pas d'éclat, mais une simple indifférence.» Festor sourit. «C'est vrai que quand elle ne veut pas faire quelque chose, il est impossible de l'y obliger. Mais assez parlé de moi et de mes problèmes. Les vôtres sont plus graves. Qu'allez vous faire en cas d'échec ?»
Jensen regarda le liquide ambré dans son gobelet, le fit tournoyer un peu avant de répondre. «Je n'ai pas envisagé l'échec jusqu'à présent.
- Pourtant il faut. Une magie démoniaque est à l'oeuvre chez votre fille. Seuls eux savent mettre leurs sorts en boite pour les vendre. Leurs talents sont d'une autre trempe que celle d'un orc. Le chamane ne pourra certainement pas briser le sort.
- Je suppose qu'elle épousera un paysan qui la prendra telle qu'elle est et lui fera plein d'enfant. Je devrai certainement adjoindre une dot élevée.
- Personnellement, j'ai un doute. Je connais votre peuple. N'y voyez rien de péjoratif, mais je sais comment ils vont réagir. Elle a été souillée par un démon, peut être même déflorée. Personne ne voudra l'épouser même avec une dot royale que de toute façon vous ne pourrez pas lui offrir.» La réaction de Jensen fut si violente qu'il se leva à demi. «Elle n'a pas été déflorée, s'écria-t-il, elle a toujours sa vertu.
- Calmez vous, je ne cherche pas à insulter votre fille, je cherche juste à me mettre à la place des Yrianii et de prévoir leurs réactions. je sais qu'elle est toujours vierge, vous le savez aussi. Mais les autres ne le savent pas. Je suppose qu'elle ne doit pas raconter ce genre de chose à tout le monde. Ils vont imaginer des choses et finir par croire que c'est la vérité.» Sous la poigne légère de Festor, Jensen se rassit. «Alors je la garderai auprès de moi et je prendrais soin d'elle.
- Elle vivra alors comme Jalia avec moi. Pire même, car je peux lui donner du plaisir et la rendre heureuse, vous ne pourrez pas offrir cela à Deirane. Elle sera malheureuse. Et puis...» Jensen leva les yeux de son gobelet et regarda le stoltzen, attendant la suite. «Elle est beaucoup plus jeune que vous. Il y a combien entre vous, vingt ans ? Plus ? Vous ne serez pas toujours là. Que fera-t-elle quand vous ne serez plus là ?
- Elle a des frères et des soeurs ...
- A qui vous allez demander de la prendre en charge. Peut être ses frères et soeurs accepteront, mais leurs époux et leurs enfants accepteront ils de voir leurs biens gaspillés pour nourrir une tante inutile ?» Jensen replongea dans son verre avant de demander : «Quelle solution proposez vous ?
- Envoyez la en Helaria.
- Ma fille ! Chez vous ! jamais !» Sous la colère, Jensen avait lancé le gobelet et s'était levé.
Festor se mit debout, face au paysan et lui posa les mains sur les épaules. «Réfléchissez, dit il, chez vous, elle sera malheureuse. Elle sera une paria, mise à l'écart par tout monde. Mais en Helaria, les choses sont différentes. Notre pays a été fondé par les stoltzt, mais nous nous sommes ouverts aux autres peuples et nous avons des elfes, des nains et des humains parmi nous. Il y a même une petite communauté de démons qui d'une certaine manière a accepté l'autorité des pentarques. Nous sommes habitué à côtoyer des gens qui sont différents. Chez nous, elle ne choquera personne. Sait elle lire ?
- Elle connaît les lettres et sait écrire son nom.
- C'est un bon début. En Helaria, elle pourra recevoir de l'instruction, apprendre un métier. Son aspect ne gênera personne. Il se peut même que certains trouvent ça beau et qu'elle rencontre un homme qui la rendra heureuse.» Jensen hésitait. Les arguments de Festor avaient porté. Il décida de jouer son atout. «Et puis, si c'est l'éloignement qui vous gène, pas besoin de l'envoyer jusqu'en Helaria. Nous avons une délégation à Sernos. Le quartier helarian de Sernos est même en quelque sorte la plus grande ville de la pentarchie. Elle aura accès à l'instruction, une bibliothèque fournie, des maîtres pourront la suivre comme si elle était dans notre pays. Les pentarques eux mêmes passent souvent à Sernos. Ce n'est éloigné de votre ferme que de quelques longes. Vous pourrez vous rencontrer souvent.
- J'hésite, je ne sais pas quoi faire.» Festor ramassa le gobelet et versa une nouvelle rasade au paysan. «Vous avez le temps d'y penser, répondit Festor, elle est encore jeune. Dix ans ? onze ?
- Dix.
- Il serait préférable de ne pas trop tarder. Dix ans, chez nous, c'est l'âge auquel les jeunes stoltzt entrent en apprentissage, sept ans pour les humains. Mais si vous préférez, vous pouvez la garder encore un peu auprès de vous. Pas plus d'un an cependant.
- Je vais y réfléchir.» Jensen bu le contenu de son gobelet d'une seule rasade et le tendit pour que Festor le remplisse. Avec un petit sourire victorieux, le soldat s'exécuta.
Deirane et Jalia s'était lavées dans la rivière qui longeait le camp. Un moment, elle s'était demandée si la rivière avait été empoisonnée par les pluies de feu. Mais elle estima que si cela avait été le cas, les orcs ne se seraient jamais installés là. Quand elle se sentit propre, elle ne sut que faire. L'orc ne lui avait pas dit quand elle devrait revenir. Mais elle réfléchit. Il semblait accorder une grande importance à l'hygiène au cours de la cérémonie. Il y avait donc de forte chance pour qu'il vienne lui aussi. Elle décida donc d'attendre. De son côté, Jalia appartenait à un peuple qui se plongeait dans l'eau aussi souvent que possible, elle avait des idées personnelles sur ce qu'il convenait de faire dans une rivière. Elle aspergea l'humaine en qui criant de joie et toutes les deux se mirent à chahuter. Les rares gamins du coin ne tardèrent à les découvrir et n'eurent aucune hésitation à se joindre à leurs ébats, tous au moins ceux qui étaient assez jeunes pour n'avoir pas encore calqué leur comportement sur celui des adultes.
Le soleil était au zénith quand le chamane les rejoignit. Il avait les bras chargés de ce qui semblait être des vêtements. Il posa le tout sur une roche plate et sèche et procéda à ses ablutions. Le soin qu'il y mettait fit honte à Deirane qui décida de se relaver. Il sortit enfin de l'eau, s'égoutta et s'enveloppa dans une grande serviette pour se sécher. «La cérémonie doit avoir lieu, lança-t-il aux deux femmes.» Deirane le comprit comme l'ordre de venir le rejoindre. Elle sortit de l'eau, une main sur la poitrine, l'autre sur le bas du ventre. Jalia n'éprouva pas une telle pudeur. Elle s'élança sur la berge, lançant quelques gerbes d'eau aux gamins qui s'éclipsèrent, non sans leur envoyer quelques mots joyeux dans leur langue qu'aucune des deux femmes ne comprenait. Elles s'enveloppèrent dans une serviette que l'orc avait amené.
L'orc enfila un pagne, en fibre végétale tressées, des colliers et des bracelets en cuivre finement ouvragés représentant des symboles magique et un torque en bois ouvragé avec des incrustations en cuivre. Avec ses atours de cérémonie, il était magnifique et effrayant, il semblait vraiment au mage qu'il était. Il avait une tenue semblable pour Jalia qui ainsi - très peu - vêtue, ressemblait à une prêtresse barbare. La stoltzin semblait fière, paradant devant Deirane pour se faire admirer. Elle était vraiment jolie, même si elle n'était pas particulièrement remarquable, Deirane avait vu des stoltzin bien plus belle en accompagnant son père au marché de Sernos . Mais c'était réellement son costume qu'elle exhibait, pas elle. Elle ne semblait pas avoir conscience de sa beauté, ni même que cela pu avoir de l'importance pour certains.
Il n'y avait pas de vêtements pour Deirane. Elle s'y attendait, si l'orc devait enlever tous les diamants, il fallait qu'ils soient tous visibles. Elle n'aurait même pas droit à un pagne. Cela la mit mal à l'aise. Mais contre toute attente, l'orc déplia un grand carré de tissu et l'en enveloppa. «La femelle a peur du regard des autres, dit il simplement.» Elle fut reconnaissante pour cette attention et lui adressa un sourire sincère.
Il rejoignirent le camp. Deirane fut surprise du travail accomplit par l'orc pendant leur bain. La tente elle-même était trop petite pour la cérémonie. Il avait démonté ses claies et utilisé les poteaux pour délimiter une zone circulaire de deux fois la taille d'un homme. Il avait tendu sur ce squelette un rouleau de tissu blanc qui montait suffisamment haut pour cacher ce qui se passerait dedans, les protégeant des influences extérieures tel un sanctuaire. Il n'y avait pas de toit, mais c'était volontaire, le soleil avait un rôle à jouer dans la magie orc. Ses rayons devaient atteindre la cible du sort, en l'occurrence Deirane. L'intérieur des lieux avait été soigneusement nettoyé. Une zone rectangulaire où Deirane devrait s'allonger avait été soigneusement débarrassée de tous les petits cailloux qui aurait plus la blesser puis recouvert d'un tissu épais replié en plusieurs couche pour l'isoler du froid du sol. Sept bougies étaient disposées tout autour de la litière. Au quatre points cardinaux, des brûles parfums répandaient une odeur lourde.
Skayt s'occupa d'abord de Jalia. Utilisant un mélange d'ocre et de graisse animale, il traça sur le corps de la jeune stoltzin des motifs magiques. Elle prenait son rôle très au sérieux à moins qu'elle ne soit paralysée par la peur. Toujours est il qu'elle ne cilla pas quand l'orc la toucha. Puis il commença à tracer les même symboles sur lui. «Démons très vicieux, expliqua-t-il, sort peut être piégé.
- Ça peut être dangereux ? demanda Deirane.
- Si démon bon mage, mortel.
- Et ces symboles suffiront à protéger Jalia.» Le chamane hésita un moment. Il reprit son pot d'ocre et traça des symboles supplémentaires sur la jeune femme.
Il ôta le tissu qui enveloppait Deirane. Elle s'allongea sur la litière au sol. Maintenant que le moment était venu, elle constata qu'elle n'éprouvait plus aucune gène. Le chamane ajusta les bougies à l'anatomie de la jeune fille, une au niveau de la tête, aux épaules, aux hanches, et pour finir au niveau des pieds. Elle sentait la flamme qui lui réchauffait la peau, mais pas au point de la brûler. Il posa un coussin sur le sol à droite de Deirane, incitant Jalia à s'y agenouiller. Il prit la même position à la gauche de la jeune fille, posa les mains sur ses cuisses. Puis il commença ses incantations, dans la vieille langue magique des orcs.
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