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La paysanne
Chabawck
Vingt ans plus tôt
Deirane obéissait aux injonctions de l'orc et ne bougeait pas, ne serait ce qu'un doigt. L'orc était trop loin, elle essayait de porter son regard vers lui au point d'en avoir mal aux yeux. Il réapparut enfin dans son champ de vision.
Le chamane déposa un réchaud à hauteur de sa tête. Il plaça une coupe d'argile pleine d'eau au dessus du foyer. Tout en psalmodiant des incantations, il versa quelques gouttes d'une petite fiole de verre colorée dedans. Aussitôt une vapeur à l'odeur entêtante se répandit autour d'eux. Elle eut un effet apaisant sur Deirane. Toute peur la quitta peu à peu, elle se détendit, ses muscles se décrispèrent, puis s'amollirent totalement. Elle avait l'impression de flotter dans l'air.
De l'index, il commença à dessiner des symboles magiques sur le corps de la jeune fille. Sans la drogue qu'il lui avait fait respirer, elle aurait tressailli, mais dans l'état où elle était, elle ne porta aucune attention au contact lui même. Au lieu de ça, elle essaya d'identifier les signes. Son esprit embrouillé buttait sur eux. Elle avait la fausse impression de les connaître, certains d'entre eux au moins.
Elle sentit les mains rugueuses de l'orc se poser sur son corps, l'une au bas des côtes, l'autre sur l'aine. Ses griffes piquaient sa peau, sans aller jusqu'à la blesser. Les mains plus douce de Jalia firent de même sur son flanc droit. Il prononça des paroles dans une langue ancienne, destinée à inciter la malédiction qui retenait les pierres à se relâcher. Il répéta la litanie plusieurs dizaines de fois. Cela eu un effet apaisant sur Deirane qui était sur le point de s'endormir. Mais elle se sentait toujours identique à elle même, la trame dorée ne présentait aucun signe de relâchement.
La phase finale allait commencer. L'orc allait essayer d'extraire une pierre. Si ça marchait il passerait aux autres. Il avait expliqué auparavant qu'il allait devoir procéder une par une et que ça risquait d'être douloureux. Avec un morceau d'ocre, il dessina un cercle autour du rubis qu'il avait sélectionnée. Il avait choisi une pierre sur l'avant bras afin de ne pas tuer sa patiente si le sort se retournait contre elle. Normalement, l'ocre devrait délimiter la zone où s'exercerait le sort, l'empêcher de se répandre dans tout le corps. Mais on ne savait jamais.
L'orc se leva. Il alla chercher une baguette de verre. Il la frotta longuement avec un mouchoir de soie. Puis il se posta à côté de Deirane, débout, les yeux fermé, la tête levée vers le ciel, les bras légèrement écartés, la baguette dans la main gauche. Jalia n'avait pas bougé. Elle avait gardé les mains sur le corps de son amie. Si elle n'avait pas compris les explications de l'orc sur son rôle, elle avait en revanche saisi que si elle bougeait, Deirane risquait de mourir.
En levant les bras très lentement, il lança ses incantations. Au fur et à mesure qu'elles devenaient impératives, un trouble dans l'air qui l'entourait se manifestait. Son image tremblait, devenait floue. Quand ses mains se rejoignirent au dessus de sa tête, on aurait dit qu'il se tenait au dessus d'un incendie. Il lança alors l'ordre final et braqua sa baguette sur la pierre qu'il avait sélectionnée.
Une décharge de forma entre la pointe de verre et le rubis. Malgré la drogue, Deirane poussa un hurlement de souffrance, son corps s'arqua sous la douleur. Jalia hurlait avec elle, de peur, pas de souffrance. Mais elle tenait bon, elle garda les mains posées là où il fallait, ne bougeant pas d'un ongle. La pierre, également, ne bougeait pas. L'orc intensifia la décharge magique autant que la jeune fille pouvait en supporter. Surveillant l'esprit de Jalia comme une sonde, il continua à déverser son pouvoir sur sa patiente.
Décidément, c'était tout une cave que Festor transportait dans ses fontes. Avec son compagnon de beuverie, il venait d'entamer une troisième bouteille. Celle là provenait des Plaines de Kushan, une zone de steppe verdoyante située dans la moitié est de la province du même nom, à cheval sur la frontière avec les territoires Sangaren. De cette région était né une variante d'hydromel bleu peu alcoolisé, mais possédant un goût légèrement résineux, hydromel dont les deux hommes étaient en train de finir une bouteille.
Festor venait juste de finir d'évoquer l'histoire de la province la plus riche d'Helaria quand les cris les atteignirent. Jensen fut aussitôt en alerte. «Qu'est ce que c'est, demanda-t-il.». Festor tendit l'oreille. «On dirait que le traitement a commencé, répondit il.» L'intensité des hurlements, augmenta brutalement, il exprimait une violente douleur. Ils ne se calmaient que pour laisser le temps à celle qui les poussait de reprendre son souffle. «J'y vais, s'écria Jensen.» Il sauta de la charrette et se dirigea vers le sanctuaire où le chaman officiait. Festor le rattrapa rapidement. Il lui empoigna le bras, l'obligeant à s'arrêter. «Où allez vous comme ça, demanda-t-il.
- Vous n'entendez pas ses hurlements ?
- Bien sûr qu'elle souffre, qu'est ce que vous imaginiez ? Sa malédiction lui a été infligé par un drow à partir d'un sort crée par un démon. Les deux espèces les plus vicieuses et les plus cruelles d'Uv Polin. Ils lui ont incrustés des diamants et des fils d'or dans la peau. Dans sa peau. Et ils n'ont pas épargné les zones sensibles, uniquement celles qui l'auraient handicapée. Il est inévitable qu'elle souffre.
- Je ne peux pas le laisser continuer. Il va la tuer.
- Non. Je suis soldat, j'ai vu bien des horreurs dans ma carrière. J'ai entendu bien des cris. Ces cris là expriment de la souffrance, mais rien d'autre. Il n'y a aucune panique dedans. Ce n'est pas non plus les cris d'une personne à bout de résistance sur le point de capituler. Elle peut en supporter d'avantage. Beaucoup plus que vous ne croyez. Vous sous-estimez vos femmes, vous autres humains. Vous les prenez pour des choses fragiles, mais c'est une erreur. Elles sont plus exposées que nous à la souffrance. A chaque naissance en fait. Elles peuvent en endurer beaucoup plus que nous. Les pires souffrance que l'on peut leur infliger ne sont pas physiques.
- Ce n'est pas votre fille. Vous ne pouvez pas comprendre.
- Ah bon ? En Helaria, l'armée est mixte contrairement aux autres royaumes qui ont une armée exclusivement masculine. Avez vous une idée de ce que les soldats infligent à nos soldates quand ils en capturent une. Ce que Deirane subit n'est rien en comparaison. Elle peut y mettre fin quand elle veut. Il lui suffit de se lever et de partir, le chamane ne la tiens pas attachée. Elle endure cette souffrance de par son unique volonté. Ne lui gâchez pas tout en intervenant inopportunément.» Jensen hésita. Ce que disait Festor se tenait. Une accalmie dans les cris le décida. Il suivit le soldat, retournant avec lui vers leur campement.
Mais les hurlements reprirent, avec plus de force. La résolution de Jensen s'effondra. Il se dégagea d'un brusque coup d'épaule et s'élança vers l'origine des cris. Festor lui barra le passage, une main sur la poitrine, face à face. Les deux hommes se jaugèrent du regard. Ils étaient près à en venir aux mains. Le paysans était lourd et massif. Mais Festor était un soldat entraîné. Il avait rang de grand maître de la corporation des guerriers, ce qui signifie qu'il faisait partie de l'élite, de ceux qui imaginaient de nouvelles techniques de combat ou perfectionnaient les anciennes.
C'est alors qu'une explosion les projeta par terre. Une boule de lumière s'éleva au dessus du sanctuaire, éclipsant l'éclat de Fenkys. Un vent violent les plaquait au sol, les empêchant de se relever. Festor se mit à hurler, manifestant sa terreur et son impuissance. Sa compagne était au coeur de cette tourmente et il ne pouvait rien faire. Le souffle se prolongea pendant ce qui sembla durer des monsihons. La poussière leur frappait la peau, leur flanquant une giffle monumentale. Des objets divers leur passaient au dessus, comme une tornade à l'envers. Puis il se calma.
Le soldat se releva. Il jeta un rapide coup d'oeil autour de lui puis aida Jensen à se remettre sur pied. Autour d'eux, aussi loin que portait le regard, ce n'était que dévastation. Les tentes avaient été abattues par le cataclysme, les plus proches du sanctuaire s'étaient même embrasées. Quelques orcs hébétés commençaient à émerger des amas de tissu qui avaient constitués leur foyer.
Il n'avait suffit que quelques secondes à Festor pour prendre la mesure des dégâts. Il s'élança vers l'endroit où s'était dressé le sanctuaire, effrayé à l'idée de ce qu'il y trouverait. Ce fut au delà de ce qu'il imaginait. Le rempart de toile avait disparu avec ses montants et le sol était vitrifié tant la chaleur avait été intense. Mais il fut rassuré en voyant les deux jeunes femmes vivantes. Elles sanglotaient, blotties l'une contre l'autre pour se réconforter. Elle ne semblaient pas blessées. C'est le coeur plus léger qu'il parcouru les derniers mètres.
Festor appela sa fiancé qui se dégagea de l'étreinte de sa compagne et s'élança vers son fiancé en hurlant de terreur et de souffrance. Festor la rattrapa au vol, il la tint écarté de lui pour l'examiner. Elle avait le corps couvert de brûlures, certaines assez graves. Elle nécessitait des soins immédiats. Les symboles protecteurs s'étaient presque tous effacés tant ils avaient absorbé de puissance magique. Comme elle trépignait d'impatience et de terreur, il la lâcha. Elle se cramponna à son cou, presque à l'étouffer. Sous le choc, elle frissonait de tout le corps. Il lui caressa le dos en lui murmurant des paroles rassurantes. Il sentait les ondes de souffrance qui la parcourait quand il la touchait mais ce contact semblait l'apaiser. Jensen enleva sa tunique et en couvrit le corps meurtri. «Merci, dit simplement Festor.»
Jensen s'accroupit devant Deirane. La jeune fille s'accrocha à lui, blottissant son visage contre sa poitrine. Comme Jalia, elle était en état de choc. Un moment, Jensen hésita, ne sachant où poser les mains. Puis il envoya promener les convenances. Elle était sa fille et avait besoin de réconfort. Il la serra contre lui où elle resta à sangloter un long moment, le corps agité de soubresauts, conséquences du traitement infligé par le chamane. Mais elle n'avait rien, pas la moindre brulure, ni même un simple hématome. Ce qui était logique. Le piège magique lié à son tatouage était destiné à la protéger et à tuer tout voleur potentiel. En ce sens, il avait parfaitement fonctionné. Sans les symboles protecteurs orcs, il ne serait resté de Jalia et du chamane que des petits tas de cendre qui auraient été dispersé par la tempête.
L'orc poussa un gémissement et se releva lentement. Il bougeait avec précaution comme si son corps était sur le point de tomber en morceaux. Il était encore plus couvert de brûlures que Jalia. Toutefois si quelques mues suffiraient à la stoltzin pour retrouver son aspect antérieur, l'orc n'aurait pas une telle chance. Si ses congénères ne lui faisait pas payer la catastrophe qui venait d'advenir, il pourrait toujours les exhiber comme blessures de guerre. «J'ai l'impression que vos potions ont été détruite, lui lança Festor. J'ai quelques onguents qui pourraient vous soulager dans mon campement. Vous pouvez en profiter.
- Skayt accepte avec reconnaissance.»
Avec douceur, Festor souleva sa compagne. Il la prit dans les bras pour la porter jusqu'à l'enclos où ils s'étaient installés. Il voulait lui épargner la douleur que lui infligeaient chaque mouvement dans son état, ses jambes semblant particulièrement atteintes. Jensen aida Deirane à se relever, mais elle manqua de tomber. Ses jambes étaient en coton, elles refusaient de la soutenir. Il la transporta comme quand elle était bébé. Le chaman leur emboîta le pas en clopinant.
Festor allongea Jalia sur la litière dans la charrette de Jensen. Il la laissa à la surveillance du paysan le temps d'aller chercher sa trousse médicale dans ses fontes. Puis il la soigna, recouvrant chaque brûlure d'un onguent apaisant. Elles étaient pour la plupart peu profondes, mais elles couvraient tout le corps. Les plus graves étaient dans les parties du corps en contact avec celui de Deirane, les mains et les bras. La peau y avait été arrachée par endroit et la chair mise à nue. Festor nettoya la blessure et la banda. Les cuisses, moins proches, étaient moins gravement brulées, le visage, le ventre et la poitrine étaient peu atteints et le dos intact. Pendant que le soldat soignait sa compagne, Jensen préparait une infusion dans laquelle il versa une bonne dose d'hydromel et du sucre pour masquer le goût. Deirane se retrouva avec pour tâche de la faire avaler à la stoltzin. Elle s'accroupit à côté d'elle et lui souleva la tête pour lui faire boire. La stoltzin se raidit aussitôt, jetant un regard méfiant sur la jeune humaine. Mais quand elle plaça la tasse devant ses lèvres, elle essaya de l'avaler. Devant le goût âcre elle tenta de recracher. Festor intervint alors, murmurant des paroles douces. La stoltzin blessée se soumit et avala le breuvage. Ainsi que l'avait prévu Jensen, elle n'avait pas l'habitude de boire et ne tenait pas l'alcool. Elle s'endormit rapidement.
Quand il eut terminé avec Jalia, Festor passa le pot de pommade à l'orc. «Comment vous sentez vous ? demanda-t-il
- Skayt a l'impression d'avoir subit les assauts d'un troupeau de femelle en rut.» Malgré le tragique de la situation, Festor ne put s'empêcher de sourire à l'image qu'évoquait les paroles du chamane. «Vos femelles agressent vos mâles quand elles sont en chaleur.
- Quand femelles pas contentes de leur mâle, elles voir ailleurs. Pas les vôtres ?
- Euh, si mais en les harems sont rares chez nous. En général nous n'en avons qu'une.
- Stoltzent pas connaître leur bonheur, lança-t-il en s'installant pour passer la pommade sur la jambe.» Deirane s'approcha de lui et lui retira le pot des main. Elle commença lui enduire les brûlures d'une bonne couche d'onguent, massant au passage les muscles noués par les récents événements. L'orc se détendit. «Femelle douce, dit il, humaine répugnante mais autres avantages. Peut être Skayt envisager esclave humaine pour sa vieillesse.
- Qu'allez vous faire maintenant ? demanda Festor.
- Skayt a échoué deux fois. Plus digne d'être chamane. Skayt va quitter la tribu et vivre dans la forêt. Si les dieux acceptent de parler, Skayt pourra revenir. Sinon, il mourra.
- Mais ...» Deirane était paralysée par la surprise. «Mais ce n'est pas juste.» La voix rauque avec laquelle elle avait prononcé ces mots incita Festor à préparer une potion pour elle. Ses cordes vocales avaient été blessées par les cris qu'elle avait poussés. Il alla chercher son pot de miel. «Loi est juste, c'est la loi. Ne pas respecter la loi, pas juste. Skayt déshonoré, lui devoir partir. Si lui rester ici, alors Skayt avoir comportement injuste. Si dieux pardonner à Skayt, alors Skayt pourra revenir.
- Dura lex, sed lex, murmura Festor, la loi est dure, mais c'est la loi.
- Je trouve que c'est cruel.
- Skayt est touché, mais lui pas digne de pitié. Maintenant toi partir au plus vite sinon tribu lancer vendetta.
- Nous partons, lança Festor.» Il avait fini son remède. Deirane lui lança un regard de reconnaissance. Elle prit le gobelet, qu'elle but, Sa gorge était si douloureuse qu'elle eu du mal à avaler. C'était épais, sirupeux et ça calma aussitôt les irritations de sa gorge. «Je vous conseille de parler le moins possible, le temps que votre gorge guérisse, dit il.» Elle hocha la tête.
En reprenant le gobelet des mains de la jeune humaine, Festor détailla, ce que faute d'un mot désigné, ils appelaient tatouage. C'est la première fois qu'il pouvait en avoir une vue d'ensemble. Le dessin ne représentait rien de particulier. Le maillage de fil d'or partait de deux centres, le nombril et le sternum. Il contournait toutefois la pointe des seins, évitant la fragile zone plus sombre qui les entourait. De là, il se répandait à travers tout le corps, n'épargnant aucune partie, jusqu'au bout des doigts et des orteils. Toutefois, avec sa carnation claire, ce n'est pas eux qui sautaient aux yeux mais les milliers de pierres précieuses de toutes couleurs qui s'inséraient dans ce motif. Il y en avait des blancs, les plus nombreux, des rouges, des bleus, des jaunes et des verts. Les plus gros avait la taille de l'ongle de l'auriculaire, les plus petits celle d'une tête d'épingle, mais la plupart avait une taille intermédiaire. Ils couvraient tout le corps à l'exception des extrémités, doigts, paume des main, orteils, tétons. Il n'y en avait pas non plus, pour autant que Festor pu en juger, sur ses parties intimes alors que les fils d'or y traçaient un maillage plus serré que partout ailleurs sur son corps. Sur le visage, les diamants, tous blancs et de petite taille, discrets, se limitaient aux joues en un motif circulaire et aux ailes du nez. Et le front portait un énorme rubis de toute beauté, de la taille du pouce, comme un troisième oeil.
Deirane remarqua le regard de Festor. Elle prit alors conscience de sa nudité. Dans le feu de l'action, elle l'avait complètement oubliée. Elle rougit, esquissa le geste de ramener les mains sur sa poitrine, puis sur son bas ventre et finalement resta immobile, ne sachant que faire. «Allez vous habiller, dit Festor doucement.» Il lui tendit la main pour l'aider à se relever. Elle l'accepta, sachant qu'ainsi elle s'exposait, mais elle se rendit compte qu'elle ne détestait pas ça. Festor était ... La première fois, quand elle se produirait, elle voudrait qu'il soit comme Festor. Debout, elle cacha ses seins derrière ses mains. Lentement elle se dirigea vers ses affaires. Elle croisa alors le regard de son père, franchement réprobateur, mais il garda le silence. Elle enfila lestement une robe. Une fois décente, elle retourna auprès du soldat.
Le Stoltzen jeta un coup d'oeil attendri à sa compagne endormie. Puis il dit à Jensen : «Il vaut mieux qu'elle voyage allongée. Je vous la confie. Ne la secouez pas trop.
- Je roulerai comme si je transportais des oeufs, répondit Jensen.» Il se dirigea vers le cheval pour l'atteler, pendant que Festor rassemblait les affaires qu'ils avaient dispersés dans l'enclos, malgré leur bref séjour. Deirane remplaça le soldat auprès de la jeune femme. Ainsi endormie, pelotonnée, elle semblait si fragile. Son visage portait des traces de brûlure, heureusement légères, qui lui faisaient de la peine. Elle avait beau savoir qu'elle n'en garderait aucune séquelle, cela l'attristait d'autant plus qu'elle s'en sentait responsable. Si elle n'avait pas insisté pour qu'elle reste auprès d'elle, il ne lui serait rien arrivé.
Jensen réintégra le petit groupe. «Nous avons un problème, dit il.» Festor leva la tête. «Grave ? demanda-t-il.
- Mon cheval a été blessé par l'explosion, il ne pourra pas tirer la charrette.» Festor suivit le paysan pour examiner la jambe blessée. Deirane les regarda un moment avant de retourner vers Jalia. Les deux hommes la rejoignirent peu après. «Alors ? demanda-t-elle.
- Rien de bien grave, une plaie à la jambe arrière, de bonne taille mais sans complications prévisible, répondit Festor. Ton père à raison, il ne pourra rien tirer avant un moment. Mais il s'en remettra.
- Festor va nous passer le lézard dragon de Jalia, commenta Jensen, elle n'en a pas besoin.
- Il est docile. Je pense pouvoir l'atteler sans problème à votre véhicule. Nous attacherons votre cheval à l'arrière. Nous n'irons pas vite, il pourra suivre.» Deirane jeta un coup d'oeil sur les lezards dragons. Elle eut l'impression de voir deux fauves. Par le passé, leurs grands frères comptaient les stoltzt à leur menu. Leur élimination avait été la seule bonne chose que les Feythas aient apporté à ce monde.
Festor regarda d'un air dubitatif le bandage restant qu'il venait de tirer de sa trousse. Il risquait d'être un peu juste pour un cheval. En revanche, il avait plus de lotion antiseptique que nécessaire. Et par chance, la blessure n'était pas grave. Les tendons n'étaient pas atteints, quelques douzaines de repos suffiraient à le remettre sur pied. Sauf qu'il ne pouvait se permettre de le laisser se reposer. Festor n'était pas un vétérinaire compétent. Aussi, laissa-t-il la place à Jensen. Le paysan avait l'habitude de soigner ses animaux, il savait comment procéder. Il nettoya la plaie sans laisser aucun éclat de bois ou de pierre, désinfecta abondamment et parvint à s'accommoder de la faible longueur de la bande pour faire un pansement impeccable, bien plus joli que ceux que Festor avait pratiqué sur sa compagne.
L'attelage du lézard dragon de Jalia ne présenta pas de problème comme l'avait prévu Festor. L'animal baissa la tête pour regarder les entraves qui le maintenait prisonnier avant de pousser un hurlement pathétique. Mais cela s'arrêta là. Deirane prit place sur le banc à côté de son père, Festor enfourcha sa monture.
Ils allaient se mettre en route quand un orc gigantesque surgit devant eux, leur bloquant le passage. Vu sa carrure, il s'agissait certainement du chef. Il n'avait pas d'arme et plus de vêtement. Ainsi campé devant eux, le corps musculeux taillé pour la force, il était impressionnant. Il ne dit rien, se contentant de les dévisager. Festor essaya de lui tenir tête. Mais ce n'est pas lui que l'orc regardait, c'était Deirane. Il leva finalement un bras vers elle et la désigna du doigt. «Toi femelle, demanda-t-il, quel est ton nom ?» Elle hésita un moment avant de répondre. «La femelle Deirane a une dette envers la tribu de Gashon. Elle peut partir libre aujourd'hui, mais Gashon saura la retrouver pour honorer la dette.» Jensen voulu la défendre. «Deirane n'est pas responsable ...
- Deirane humaine a causé les dégâts. Deirane paiera quand Gashon estimera le temps venu.» Jensen allait répondre mais Festor le fit taire en lui posant la main sur l'épaule. «L'humaine Deirane honorera la dette quand le temps sera venu, dit il, je m'en porte garant. Mais il n'y a pas eu de mort aujourd'hui. La dette n'est pas une dette de sang. La femelle humaine ne sera pas mise à mort pour cela. De cela aussi je me porte garant.
- Quel est le nom de celui qui se porte garant ?
- Je suis Festor de Jetro, grand maître de la corporation des guerriers, lieutenant de la garnison de Kushan.» L'orc hésita un instant, un court instant. «Gashon est d'accord, dit il, il y a pas de dette de sang. La résolution de la dette ne fera pas couler le sang.» Puis il regarda le chaman. «Skayt est banni de la tribu tant que la dette ne sera pas honorée, dit il.
- Skayt accepte le jugement de Gashon, répondit l'orc.» Le chef baissa alors le bras. « Gashon souhaite paix et prospérité à Helaria.
- Helaria souhaite paix et prospérité aux orcs de Chabawck.» L'orc inclina légèrement la tête. Festor lui rendit son salut. Puis il dégagea le passage et retourna dans le campement dévasté.
Jensen retint le soldat avant qu'il ne s'écarte.
« Que c'est il passé, demanda Jensen, que lui avez vous dit ?
- J'ai fait un marché avec lui, répondit Festor.
- C'est ce que j'ai compris, mais quel genre de marché.
- Il ne tuera pas Deirane et Helaria ne détruira pas sa tribu en représailles.
- On peut avoir confiance ? demanda Deirane.
- Sa parole est engagé.
- Et ne pouviez vous pas annuler totalement la dette ?
- Pas sans lui faire perdre la face. Une guerre contre Helaria n'aurait alors pas pesé bien lourd face à son honneur bafoué.
- Et que se passera-t-il quand il viendra demander sa dette ? demanda Deirane.
- Nous aviserons à ce moment là. Mais les orcs ont une mauvaise notion du temps. Ils peuvent réclamer cette dette dans un ou deux ans, voire dans si longtemps que Deirane sera morte de vieillesse. Il y a des chances pour qu'ils ne viennent jamais te voir. Et s'ils viennent, au moins il ne te tuerons pas. Si tu fais preuve d'un peu d'intelligence, tu te sortiras très bien de cette situation.
- Il ne demanderons pas d'argent ?
- Plutôt une servitude. L'exploitation d'un talent à leur usage. Je te conseille d'acquérir des talents variés qu'ils puissent en trouver un à leur goût, ça pourra éviter de servir de compagne à un individu qu'ils veulent honorer.
- Ils pourraient faire ça, demanda Deirane avec horreur.
- Ils pourraient. Mais ils pourraient aussi ne jamais venir. La meilleure solution est à mon avis de te faire oublier pour qu'ils ne pensent jamais à faire appel à toi. Ne repasse jamais par Chabawck et tout devrait aller bien.» Deirane posa une dernière question. «Helaria aurait vraiment déclaré la guerre pour moi ?
- À ton avis.»
Festor se dégagea de l'étreinte du paysan. Il pu écarter sa monture de la charrette et ils quittèrent enfin le village orc.
Le lézard était beaucoup plus puissant qu'un cheval normal. Il tirait la charrette avec facilité sur le chemin accidenté. Il n'y avait pas de rênes, le guide ne se servait que de mots. La communication se faisait au moyen d'un sabir crée à partir de plusieurs langues, certaines plus vieilles qu'Helaria. Quelques erreurs faillirent envoyer la charrette dans le fossé. Mais l'animal était plus intelligent qu'un cheval. Il lança un cri à destination de son guide et cessa de lui obéir. Il calqua son allure sur la monture de Festor, se chargeant lui même d'éviter les obstacles qui auraient pu les secouer. Le soldat lui avait parlé dans le creux de son oreille juste avant le départ. Voyant comment il prenait soin de ne pas déranger sa maîtresse blessée, en contournant les ornières ou les cailloux, Deirane se demanda à quel point il était intelligent. Elle soupçonnait qu'il était en dessous du niveau des orcs, mais pas de beaucoup.
Au début, le chamane déchu trottina à leurs côtés. Mais il les quitta rapidement. Deirane lui jeta un dernier regard alors qu'il s'enfonçait. dans les fourrés. En quelques secondes, il disparu à leur regard. Quelques heures plus tard, ils atteignirent la grande route de l'est, qui reliait Sernos à Naïla. Ils prirent alors la direction de l'ouest pour rentrer chez eux.
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