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Romans en lignes : La paysanne : Boulden, De nos jours
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La paysanne

Boulden

De nos jours

Pendant les jours qui suivirent, Muy prodigua un traitement intensif à Saalyn qui se remettait à vue d'oeil. Dès le deuxième jour elle était sur pieds et se remit au travail. Ses blessures la faisaient souffrir et elle se déplaçait avec difficulté, mais elle semblait tirée d'affaire. La réparation de l'épaule était au dessus des talents de la pentarque, aussi, comme le médecin l'avait qualifiée de mineure, avait elle préféré laisser faire la nature plutôt que de risquer d'aggraver les dégâts. Une attelle lui immobilisait le bras. Son état lui interdisant d'évacuer son trop plein de vitalité, ajouté à la souffrance, elle était d'une humeur massacrante à laquelle elle n'avait pas habitué Deirane. Elle se défoulait en s'attelant au travail, envoyant de pauvres estafettes exténuées aux quatre coins de la ville, voire plus loin, pour diverses missions.

Le troisième jour, Saalyn recommença à recevoir des visites. Deirane voulait avoir le coeur net sur le ressentiment que pouvait éprouver la guerrière. Un garde à l'entrée du consulat l'arrêta et la fouilla. Depuis quand les gardes fouillaient ils les visiteurs en Helaria ? Surprise, elle laissa celui ci opérer, ravalant son humiliation. Elle savait qu'elle n'était plus la bienvenue depuis la fête. Saalyn était une légende parmi les siens et les helarians semblait considérer l'humaine comme responsable de son état. Elle ne voyait cependant pas en quoi le fait de cacher l'identité de sa nièce pouvait être à l'origine de ce gâchis, elle s'estimait injustement traitée. Elle n'osait cependant pas se plaindre de peur de paraître puérile.

Nouvelle humiliation, au lieu de la laisser rejoindre seule le bureau de Saalyn, un garde vint la chercher et la guida au sein d'un bâtiment qu'elle connaissait parfaitement. Le corps principal du consulat était petit, il était agencé autour de deux couloirs qui se faisaient face, il était impossible de s'y perdre. Les dépendances, de l'autre côté de la cours étaient encore plus simples : une série de pièces avec une seule porte donnant sur l'extérieur pour chacune. Pendant le court trajet, elle essaya d'interroger son garde, en vain.

Le garde frappa à une porte. Une voix féminine les invita à entrer. Deirane ouvrit la porte et avança dans la pièce. La vue de l'état de Saalyn l'effraya au plus au point. La stoltzin était pale, amaigrie, et semblait terriblement fatiguée. Elle avait atteint les limites de l'épuisement. Sa beauté était semblable à celle d'une fleur fanée. Elle avait beau savoir que les stoltzt était solides, que cet état n'était que temporaire, cela lui ficha un choc. « Deirane, s'écria la guerrière en la reconnaissant, assieds toi. » Elle désigna une chaise d'un simple coup d'oeil. « Comment vas tu ? demanda-t-elle.
- A ton avis ? répondit Saalyn.
- Tu m'en veux beaucoup ?
- Pour ce qui s'est passé ? » Saalyn la regarda en fronçant les sourcils. «En quoi es tu responsable de ce qui s'est passé ? Tu ignorais que ces hommes m'attendaient dehors pour me tuer.
- Ta pentarque semble penser le contraire, ainsi que tous les consulaires.
- C'est ridicule, qu'est ce qui a bien pu leur mettre cette idée dans la tête » Deirane était soulagée. Saalyn ne semblait pas lui tenir grief de son agression.

«Si nous en venions au fait, repris Saalyn, pourquoi es tu passé ?
- Pour savoir comment tu allais, répondit Deirane.
- J'ai connu de meilleurs jours. Mais des pires aussi.» Deirane était bien placé pour le savoir. Elle se souvenait encore de l'épave qu'elle avait connu vingt ans plus tôt. «C'est tout ?
- Je voulais aussi savoir ce que tu faisais. On m'a dit que tu travaillais. Et quand on pourra se lancer à la poursuite du drow. Et puis, ma dernière discussion avec ta pentarque m'a donnée une idée importante donc je voudrais te faire part.
- Stop, pas tout à la fois, s'il te plaît, protesta Saalyn. Procédons par ordre. Je travaille en effet. Pour toi. Ce drow, avant de le poursuivre, je dois d'abord le débusquer.»

Voilà un détail auquel Deirane n'avait pas pensé. A quoi cela sert-il d'envoyer des soldats dans la nature quand on ne sait pas où il doivent aller ? Ainsi, la pentarque était vicieuse. Elle avait présenté une obligation comme une punition. Elle pensait peut être lui avoir infligée une bonne leçon, mais Deirane trouvait plutôt cela mesquin. Elle se prit à détester violemment la petite stoltzin, un sentiment - elle comprit pourquoi alors - assez partagé en dehors d'Helaria. Elle donna son avis sur le repaire du drow. «Il y a de fortes chance de le trouver vers le nord, son château est à quelques dizaines de longes au nord de Sernos, près de Gué d'Alcyan.
- J'y ai pensé. C'est même le premier endroit auquel j'ai pensé. Mais...» Elle désigna une pile de document sur un coin de son bureau. «Il a bien quitté la ville, il y a trois jours et traversé le fleuve en bateau. Mais les rapports du poste de frontière yriani ne font pas état de son passage dans les jours qui ont suivis.
- Le duc de Boulden est bien complaisant ces temps ci, Il est pourtant ennemi d'Helaria.
- L'Yrian a conquis deux royaumes ces vingt dernières années. Il a depuis peu une frontière commune avec Boulden. Le duc semble considérer que la prochaine extension de territoire se ferait à ses dépends. Une simple cité état contre un empire centralisé, il n'a aucun moyen de résister. Du coup, nous sommes moins rebutant qu'avant. En autorisant une garnison helariale à stationner chez lui, il se met à l'abri car jamais le roi d'Yrian n'entrera en conflit ouvert avec Helaria.
- Même dans les circonstances actuelles ?
- Il pourrait être tenté en effet. Mais nos pentarques semblent considérer cela comme peu probable.
- Et vous allez donc l'aider ?
- C'est ce qu'il croit. Mais Boulden vit du commerce d'esclave et nous y sommes opposés.» Deirane médita un instant cette réponse avant de reprendre leur sujet de discussion antérieur. « Mais si Aldower n'est pas allé au nord, il n'aurait pas pu aller au sud jusqu'à Kushan, prendre un bateau qui l'amène à Naïla et de là remonter vers Sernos par la Grande Route de l'Est et les plaines de Chabawck.
- Helaria est en guerre, la route du sud est fermée, remarqua Saalyn.
- C'est un problème en effet. Mais tu as bien dit qu'il a quitté Boulden par bateau.
- Pas un bateau de haute mer. Il peut atteindre Imoteiv à la limite mais en aucun cas rejoindre un port plus éloigné.
- Et il n'y a pas d'autre route ?
- Toutes les routes commerciales vers le sud aboutissent à un port Helarian. Nous contrôlons tout le sud du continent et les voies maritimes. C'est la raison de la guerre que nous subissons actuellement.
- Et l'Yrian contrôle toutes les voies terrestres du centre. Il est donc bloqué d'un côté comme de l'autre.
- D'une certaine façon oui. Sauf que l'Yrian n'a rien contre lui, il n'a pas mis sa tête à prix. Ce qui l'empêche d'emprunter cette route c'est d'une part son désir de discrétion et d'autre part un fait dont tu n'as visiblement pas pris connaissance.» La guerrière tendit un papier à Deirane. C'était une copie d'un rapport adressé au roi d'Yrian traduit en helarian. Le fait que ce document soit entre les mains d'une ennemie du royaume montrait à quel point l'administration Yriani était infiltrée d'espions. D'helarian était la langue culturelle et scientifique d'Uv Polin, aussi Deirane la lisait elle assez bien. «Ce château n'existe plus, s'écria-t-elle stupéfaite.
- Il a brûlé il y a vingt ans suite à une jacquerie qui a embrasé Gué d'Alcyan et quelques villages alentour. Rien de grave, le temps que le roi envoie des troupes de Sernos, les paysans étaient retourné dans leur foyer et le drow en fuite. Le meneur a été soumis à la question puis libéré. Il s'appelait ... son nom m'échappe.» C'est ce nom qui l'avait surprise : Jensen. Apprendre que son père avait été torturé la bouleversa. Elle mit un moment à se reprendre. Saalyn l'observa un moment sans comprendre la raison de cette réaction. Elle finit par se ressaisir.
«S'il n'est pas retourné en Yrian, reprit elle, où est il passé ?
- Il y a plusieurs possibilités. Il a pu remonter un affluent de l'Unster et continuer à pieds vers l'Yrian à travers la jungle. Dans le même ordre d'idée, traverser la jungle jusqu'à rejoindre la grande route de l'est puis l'Yrian. Il a aussi pu se terrer dans un royaume riverain au sud entre ici et Helaria, voire rejoindre les royaumes nains dans les montagnes. Les possibilités ne manquent pas, surtout pour un drow. Leurs compétences guerrières sont très recherchées, même en Helaria.
- Et quelle théorie a ta préférence ?
- A mon avis, il possède un domaine à proximité d'une communauté elfe de la jungle en face de Boulden. Il aurait un repère discret tout en disposant d'une réserve de personnel juste à côté. J'ai recoupé les témoignages de ceux qui ont eu affaire avec ces elfes. Ça m'a permis de repérer quatre domaines isolés qui pourraient bien appartenir à des drows. Mais je n'ai pas fini d'explorer tous les documents à ma disposition. L'un d'eux est peut être le tien.
- Quand sauras tu lequel est celui qu'on cherche ?
- Quand mes enquêteurs auront établis leur emploi du temps de ces derniers jours. Le notre n'était pas chez lui il y a quatre jours puisqu'il était ici. Mais il faut que je sois sûre que ce soit lui avant d'envoyer les troupes. Et il faut aussi que je connaisse les forces de l'adversaire.
- Dans son château de Gué d'Alcyan, je n'ai vu que lui et un domestique.
- Je ne pense pas que l'on puisse se baser sur tes souvenirs en la matière. D'une part, tu n'as visité qu'une faible portion de son château . Une seule pièce si je me souviens bien. Ensuite, je ne pense pas que c'était sa résidence principale. Conserver une garnison importante dans un pays aussi puissant que l'Yrian comporte le danger d'attirer sur lui l'attention du roi. Un souverain ne peut pas tolérer un rival en puissance sur ses terres sans réagir. Dans un village écarté ne dépendant d'aucune puissance à proximité d'un petit pays comme Boulden, guère plus qu'une ville perdue au milieu des marécages, c'est moins risqué. L'autorité locale n'a pas les moyens de s'opposer à lui. Il n'avait rien à Sernos, mais il pourrait bien disposer d'une armée entière à Boulden. »

Deirane estima que le moment était venu. Elle hésita avant de continuer la discussion. Elle s'attendait à un refus de Saalyn. Aussi allait-elle devoir bien choisir ses arguments. Elle s'humecta les lèvres avant de commencer. «Je crois que tu ne devrais pas participer à l'expédition.» La surprise laissa la guerrière sans voix. «Mais pourquoi ? dit elle enfin.
- Cette armée n'a aucune importance. Elle ne nous gênera pas. Nous pourrons entrer dans le château sans problème.
- Pourquoi ?
- Vingt ans. C'est un compte bien rond tu ne trouves pas.
- Non.
- En Helaria, vous utilisez douze chiffres pour compter. Les humains et les autres nouvelles races n'en utilisent que dix.
- Je sais, tout le monde le sait.
- Vingt en Helaria est un nombre quelconque, mais pour les humains c'est un compte rond. Il va fêter les vingt ans de notre rencontre et il veut que je sois présente. Il m'attend. Il ne m'empêchera pas d'arriver à lui.
- Je vois que nous sommes arrivé à la même conclusion, par des voix différentes mais nous sommes d'accord sur l'essentiel. Un petit bémol cependant. L'armée dont il dispose ne présente aucun danger pour toi, il veut ta présence. Mais ce n'est pas le cas pour moi. Toi tu pourras rentrer. Mais moi je n'ai aucune importance pour lui, il n'hésitera pas à me tuer si je tente de m'introduire. C'est de ça que tu veux me protéger ?
- J'ai une autre idée sur la question de ton importance. J'ai bien étudié les événements de ces derniers jours. Il y a trop de question étranges, trop de coïncidences.
- Continue.
- Tiens par exemple, pourquoi Boulden ?
- Parce que c'est le seul royaume esclavagiste encore existant.
- Le seul qui en face commerce ouvertement. Mais il y en a d'autres, plus discrets.
-Tu penses que c'est moi la raison ? Parce que j'y étais ? Comment as-t-il su ? Ce n'est que les hasards de ma dernière enquête. Et pourquoi je suis si importante pour lui ? Après tout, il ne me connaît pas. Il est venu ici parce qu'il y possède un domaine.
- A mon avis, s'il a deux domaines en Ectrasyc, il peut en posséder beaucoup plus. Mais en revanche il n'y avait qu'une seule ville où toi tu pouvait être dans les délais. Et il savait que tu serais ici parce tout simplement ta dernière enquête t'y conduirai. Il s'en est assuré. Il est même possible qu'il t'ai commandité lui même pour un crime qu'il aurait commis en personne.» Deirane s'humecta les lèvres.
« Je te rassure, répondit Saalyn, je suis à Boulden pour une enquête spéciale pour la pentarchie. C'est le pentarque prime Wotan en personne qui me commandite pour une mission
en compagnie de mon archonte Muy.» Deirane resta interdite. Elle ne s'attendait pas à une telle réponse. Saalyn la poussa à continuer. « En admettant qu'il ait réussi à manipuler mes pentarques, pourquoi fait il ça ?» La réponse fut longue à venir. « Tu m'as remis sur les rails après ce qu'il m'a fait subir. Sans toi, je me serai laissé mourir. J'en avais envie à l'époque. Tu m'as repris en main et fait oublier mon désir de mort. Je suis autant son oeuvre que la tienne. Il te doit beaucoup.
- Ton raisonnement semble correct. Mais il ne tiens pas debout. S'il veut tant me rencontrer, pourquoi avoir tenté de m'assassiner.
- Pas lui. Pehla. C'est ce qui me semble le plus plausible, même si on n'a toujours aucune preuve contre lui. Il exerce un métier peu recommandable. Pour pouvoir continuer, il doit parfois procéder à l'élimination de certains obstacle qui pourraient perturber une transaction. Il a du juger que tu risquait d'en devenir un. Mais le drow n'a pas ordonné ton exécution. Je suis sûr que tous les indices de ton enquêtes ont abouti à Boulden et que depuis la piste est sèche. Peut être de temps en temps, un nouvel indice t'incites à rester et continuer à enquêter, mais après des débuts prometteurs tu piétines.» Le silence de Saalyn était éloquent. «Continues, dit elle au bout d'un moment.
- Si mon raisonnement est juste, on retrouvera le cadavre de Selmanthi dans un fossé car il ne pourra pas lui pardonner une telle ingérence dans ses plans. En agissant sans ordres, il a faillit tout faire rater.»

Saalyn se carra dans son fauteuil et croisa les bras sur la poitrine. «Le corps du lieutenant de Pehla a été effectivement retrouvé. A quelques longes d'ici, au nord sur la grande route du Sud.
- Tu vois ?
- Je ne vois rien du tout. Il a été tué par une bande d'orc. Il a été égorgé mais même pas dépouillé. Ce qui signifie qu'ils agissaient sur ordre. Seuls eux sont trop idiots pour exécuter une mission sans penser à voler les biens de leur victime.
- Sur ordre de qui ? Ne penses tu pas que le drow aurait pu donner cet ordre.
- Un drow, faire appel à des orcs. Tu as oublié à quel genre d'individu tu as affaire. Non, c'est un coup d'orcant.
- Un orcant ?
- Les orques sont incapables de diplomatie. Pour gérer leurs relations avec les autres espèces, ils chargent des humains ...
- Je sais ce qu'est un orcant. Je ne vois juste pas pourquoi tu penses à une telle personne.
- C'est l'hypothèse la plus plausible. Malgré leur statut officiel d'esclaves, les orcants sont la seule autorité supra-tribale qu'ils reconnaissent. Mais pour en revenir à notre problème, je ne comprend toujours pas pourquoi ton drow voudrait me rencontrer. Je ne suis rien pour lui. Ce n'est pas juste parce que nous nous connaissons.
- Je n'ai pas la prétention de connaître les raisons qui poussent un drow à agir. Ce sont les êtres les plus imprévisibles qui soient. Je suppose que soumettre la guerrière la plus célèbre d'Helaria pourrait bien constituer un défi pour un individu tel que lui. Surtout quand la guerrière en question est une femme superbe.» Le sourire de Saalyn était rien moins qu'engageant. «Je ne suis pas facile à soumettre, beaucoup ont essayé. » Saalyn posa la main sur celles croisées de Deirane. «Tu as l'air vraiment inquiète. Tu te fais de fausses idées sur toute cette histoire. Mais si ça peut te rassurer, je te promet que je n'entrerai pas dans le château. Mais j'accompagne quand même l'expédition, il n'est pas question que je reste en arrière.»

Deirane avait donc réussi finalement «Laisse moi maintenant, j'ai du travail. Je dois trouver le repère du drow.» Deirane s'écarta. Elle se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle adressa un dernier salut à la guerrière.



En sortant dans le couloir, Deirane vit que son escorte avait disparu. «Tant mieux, pensa-t-elle.» Elle se dirigea vers la porte de sortie ou elle déchanta. Le planton de garde se plaça devant elle. «Vous ne sortez pas, dit il.» L'ordre était si inattendu qu'elle n'y porta pas attention. Elle essaya de contourner le garde qui la repoussa violemment. La surprise l'étouffait presque, mais elle reprit ses esprits. «Il y a un problème ? Vous n'allez pas empêcher une femme de rentrer chez elle tout de même.
- Ordre de la pentarque.
- D'empêcher les gens de sortir du consulat ?
- Vous seulement.
- Seulement moi ? Il doit y avoir une erreur. Vous me confondez avec une autre personne.
- La pentarque a dit, la femme avec un rubis scellé sur le front et les chaînettes de bronze aux poignets. Y en a-t-il une autre ?» Par réflexe, Deirane tira sur ses manches pour cacher les seuls bijoux qui ne soient pas incrustés dans sa peau. Elle a comprit, pensa-t-elle, elle sait. «Non, répondit elle d'un ton amer. Quelles sont ses raisons ?
- Elle ne me les a pas données. Mais je suppose qu'elle n'a pas envie de voir un autre guerrier agressé.
- Mais j'ai des affaires à aller chercher. Je ne peux pas rester ici sans vêtements.» Le garde la détailla de la tête aux pieds. «Je ne m'en plaindrai pas, dit il.» Elle rougit. «Vous m'avez parfaitement compris, dit elle.
- Vos affaires seront amenées.
- Et l'hôtel.
- Nous paierons ?
- Comment pouvez vous en être si sûr ?
- C'est la procédure.» En un certains sens, ça l'arrangeait. Son pécule n'était pas bien grand. La note d'hôtel l'aurait fortement grevée. Si la pentarchie payait et la nourrissait, c'était autant de gagné. Mais la façon dont on l'avait fait prisonnière, parce ce que c'est bien de cela qu'il s'agissait, inutile de se leurrer, l'écoeurait profondément. «Je veux parler à la pentarque.
- Son bureau est à gauche.
- Sa chambre est de l'autre côté ...
- Elle dort. Elle est épuisée. Elle a de bonnes raisons d'être épuisée.» Le ressentiment à son égard était palpable. Elle décida de changer de tactique. «Mon fils est dehors, il doit être prévenu.
- Nous nous en chargerons.
- Il est prisonnier lui aussi ?
- Je n'ai pas d'ordre le concernant. Il peut loger ici où rester à l'hôtel.» C'était au moins une bonne chose. S'il était libre de ses allées et venues, elle pourrait lui confier des missions à l'extérieur. Il ne restait plus qu'un point à régler. «Je dispose d'un passeport diplomatique. Votre comportement à mon égard est en violation des lois internationales. Helaria devra payer pour ça, ça vous coûtera cher. Vous en êtes conscient ?
- Votre gouvernement réglera ce problème avec le mien. Helaria paiera les pénalités. Moi j'ai des ordres et je ne peux pas prendre la décision de vous libérer.
- Vous ne trouvez pas qu'Helaria a assez d'ennemis comme ça pour lui en rajouter un autre ? Allez parlez à votre pentarque pour me faire libérer.» Le garde sembla hésiter un instant. Il ne libéra pas pour autant le passage, mais il réfléchissait aux paroles de Deirane. Quand il reprit la parole, cela ressemblait presque à une proposition. «Si vous êtes ambassadeur d'un royaume ennemi, cela ne changera rien. Je n'irai parler à la pentarque que si vous appartenez à un pays allié. A quel royaume se porte votre allégeance ?» Évidemment, pensa Deirane. Elle renonça. «Une dernière chose, dit elle, qu'avez vous prévu pour moi pendant mon séjour ici. Allez vous me mettre au cachot ou y a-t-il des occupations plus constructives ? A moins que tout ce que vous m'offriez soit de vous faire la conversation.» Le garde fit un sourire narquois. «A votre renoncement je conclu que vous ne représentez pas un royaume allié d'Helaria. C'est même un ennemi si vous ne voulez pas dire son nom.» Deirane fit un geste d'agacement. «Pour répondre à votre dernière question, reprit il, je n'ai reçu aucun ordre vous concernant d'éventuelle tâche à vous confier. Mais si vous voulez vous rendre utile, je sais que ...
- Oui ?
- Le jardin a besoin d'être désherbé.» La réponse était une façon de dire qu'elle était inutile. Ce la vexa. Un poids mort. Voilà ce qu'elle était pour la pentarchie. Et bien elle n'avait pas qu'une jolie figure et quelques diamants pour seuls atouts. Elle avait un cerveau en état de marche et allait leur prouver. Elle ne savait pas encore comment, mais elle trouverai. En attendant...

Prenant son sourire le plus enjôleur elle se tourna vers le garde. «Les outils de jardinage, où sont il ? demanda-t-elle.
- Dans un réduit au fond du jardin. Une porte en bois plein, sans serrure.
- Merci.» Elle se tourna pour s'éloigner. «Je ne serais pas contre un peu de conversation, de temps en temps, lança-t-il alors qu'il s'éloignait.» Elle lui sourit mais continua son chemin, balançant les hanches d'une manière qui aurait rendu fous les mâles de presque toutes les espèces évoluées du monde.


Cela faisait deux jours que Deirane était assignée à résidence dans le consulat. L'hostilité à son égard semblait avoir disparue. A l'exception de la pentarque, ils s'étaient rangés à l'opinion de Saalyn et la considérait innocente des derniers événements. Son seul tord avait été de tenter de recruter des guerriers helarians. Mais ce n'était pas un crime, ils étaient là pour çà. La pentarchie avait tenu les promesses du garde, elle avait réglés toutes les factures qu'elle avait en suspend dans la ville. La prochaine fermeture du consulat avait libéré beaucoup de place, elle avait pu choisir sa chambre, proche de celle de Saalyn. Hester avait choisi d'aménager avec elle. Il s'était installé juste à côté. Cela faisait des mois qu'ils vivaient dans la promiscuité tout les deux. Le fait d'avoir une chambre pour eux seuls leur sembla un luxe presque sybaritique. Elle n'avait malheureusement pas plus d'occupation qu'avant. Elle avait découvert que le jardinage était un moyen efficace de s'occuper les mains en gardant l'esprit libre pour réfléchir. Et elle réfléchit beaucoup. Sa confrontation avec le drow allait être décisive. Sa vie allait dépendre de ses paroles. Elle devait être prête. Le problème c'est qu'elle ne savait pas du tout les raisons qui l'avait poussé à organiser cette rencontre : une confrontation avec son oeuvre ou pour y mettre fin avant que la vieillesse ne la dégrade. Un adepte de la perfection tel que ce drow pouvait très bien vouloir la détruire pour que personne ne puisse la voir imparfaite, avec des défauts. Voilà à quoi elle passait ses journée, à ruminer des idées noires.



Saalyn était penchée sur ses dossiers quand la porte de son bureau s'ouvrit et que quelqu'un entra. Habituée aux visites quotidiennes de Deirane elle ne leva pas la tête. «Bonjour Deirane, dit elle assied toi. Je termine ça d'abord.» Le verrou qui se fermait l'intrigua et la tira de sa concentration. Elle regarda son visiteur. Ce n'était pas Deirane mais Hester. Le jeune homme ne voulait pas être dérangé pendant leur discussion s'il les enfermait ensemble. Elle croisa les mains devant elle et attendit. Hester s'installa. «Je suppose que tu as quelque chose à me dire.
- Je vous connais, dit il en préambule.
- Je suis Saalyn, guerrière libre helariale, affectée à la garnison de Neiso. J'ai six cent trente deux ans et je suis amie avec ta mère depuis vingt, même si elle n'a pas donné signe de vie pendant la plus grande partie de ce laps de temps. Elle nous a présenté il y a moins d'une douzaine et depuis nous nous voyons presque tous les jours. Alors oui, nous nous connaissons. D'autres questions ?
- Je vous connais depuis bien plus d'une douzaine, beaucoup plus d'une douzaine, mais je ne me souviens plus de quand.» Saalyn hésita. Était-il possible que ses souvenirs remontent aussi loin ? C'était impossible. «Tu me connais mais sans savoir comment. Et comment as tu su que je te connaissais ? Le jour de notre rencontre, mon nom et mon visage t'étaient inconnus.
- Votre visage ne me dis rien. Il ne me dit toujours rien.
- Alors comment ? Quand ?
- A la fête. Quand j'ai dansé avec vous. Quand j'étais contre vous. Quand j'ai respiré votre odeur, j'ai ressenti une impression bizarre.» Saalyn grimaça. «C'est un compliment ça ? Ou une façon de me dire que je sens mauvais. Je prend ça comme un compliment, parce que si j'ai bonne mémoire tu m'as surprise en m'embrassant dans le cou. Tu as eu de la chance que je sois de bonne humeur et d'être le fils de ta mère.» Hester rougit. «Je ne sais pas comment expliquer sans paraître insultant.
- Alors soit insultant, je saurais faire la part des choses. Dis moi ce que tu te souviens de moi.
- Je me souviens de votre odeur. Je me souviens du goût de votre peau. Et tout ceci est associée à une image rassurante. Presque maternelle. Mais vous ne pouvez pas être ma mère puisque Deirane l'est et qu'en plus nous ne sommes pas du même peuple.» Il hésita, dévisageant Saalyn qui ne disait plus un mot. « Je vois que vous savez de quoi je parle, votre expression est transparente.
- Je sais en effet de quoi tu parles.» Sa voix était troublée, elle semblait en proie à une intense émotion. «Je ne pensais pas que tu te souviendrai d'un événement aussi lointain.
- Juste de l'odeur, pas ...» Elle leva la main pour le couper. «Ne m'interrompt pas, personne à part Ôta et moi ne connaissent cette histoire. Je ne l'ai jamais raconté à personne. Mais tu as le droit de savoir.
- Ma mère aussi.
- Tu lui raconteras, si tu désires partager ça avec elle.» Elle hésita. «Si tu te souviens de mon odeur mais pas de mon visage, c'est parce que tu as passé deux mois de ta vie sous ma tunique, contre ma poitrine.
- Sous la tunique, mais j'avais quel âge.
- Je ne saurais le dire avec exactitude.
- Vous m'avez vu naître, vous connaissez mon âge.
- A l'époque j'étais ... mal en point. Si je restai vivante, c'est uniquement parce Ôta, Calen, puis ta mère -et quelques cuites à l'hydromel -me soutenaient. Le jour de ta naissance, mon haleine a du suffire à anesthésier ta mère. Mais beaucoup d'événements restent flous dans ma tête. Mais si ça peut t'aider, à fin de notre chevauché, tes premières dents avaient poussé et tu me faisais sacrement mal en tétant.
- Vous m'avez donné le sein ?
- Quand je suis arrivé à la ferme de tes parents, tout avait brûlé. Ils avaient disparus. Les mercenaires avaient eu au moins la décence de ne pas te laisser dans la maison avant d'y mettre le feu, mais ils t'avaient abandonné sur place. Je t'ai recueilli. Mais tu avais faim. Je n'avais que de la viande séchée et des légumes sur moi. Rien que tu ne pouvais manger. Les stoltzint ne sont pas comme les humaines. Nous pouvons avoir une monté de lait en quelques heures quand on a un nourrisson, même sans avoir eu d'enfant. Entre la ponte et l'éclosion il peut s'écouler des années si les conditions sont défavorables. Et quand c'est le cas, il est fréquent que la mère, n'ai pas survécue. Une autre doit prendre le relais. J'ai pu-t-allaiter avant de repartir.
- Et ensuite.
- Je suis parti à la recherche de ta mère. Mais l'enquête s'est avérée plus dangereuse que prévue. Aussi, pour éviter de te mettre davantage en danger, je suis repassé par Sernos - c'était ma base d'opération à l'époque - et je t'ai déposé à l'orphelinat. Quand j'ai abandonné l'enquête, je suis repassé, mais tu avais été adopté. Comme la vie que je pouvais t'offrir était dangereuse, que ta nouvelle famille était humaine et que j'avais perdu tout espoir de retrouver ta vraie mère, je me suis dit que tu étais au meilleur endroit possible. Je t'y ai laissé. Je t'ai surveillé un moment pour voir comment tu grandissais. La famille semblait t'aimer ...
- Ma mère adoptive ne pouvait pas avoir d'enfant, elle était stérile.
- En fait, c'est ton père qui l'était, mais c'est une habitude très humaine de tout mettre sur le dos des femmes dans ce cas là. Si elle avait été moins stupidement fidèle, elle aurait fait ce qu'il fallait et aurait eu une vie plus heureuse. Bref, au bout de quelques années, j'ai été réaffectée à Neiso, je t'ai perdu de vue. La fois suivante où je suis passé par Sernos, ta famille avait déménagé. Je ne l'ai pas cherché.
- Pourquoi ?
- Les stoltzt étaient impopulaires à l'époque, plus qu'aujourd'hui. Il était mieux pour ton avenir qu'on ne sache pas que nous étions lié, ça t'aurait causé trop de problèmes.» Saalyn avait fini son histoire, elle se tut.

Hester se leva. Il contourna le bureau et se mit face à Saalyn, la dominant sur sa chaise. Elle leva la tête, lui lançant un regard où perçait une certaine inquiétude. Soudain il s'accroupit et la serra contre lui. Elle le laissa faire, émue. Il la lâcha enfin. «J'avais peur que tu m'en veuilles, dit elle, pour ne t'avoir rien dit.
- Je vous en veux un peu. Le jour de notre rencontre, vous saviez qui j'étais mais vous vous êtes comporté comme si j'étais un parfait inconnu.
- En un sens tu l'étais. La dernière fois que je t'ai vu, tu avais quatre ans.
- D'un autre côté, vous m'avez sauvé la vie, nourri, donné une nouvelle famille et offert un avenir. Pour ça, je vous en serait toujours reconnaissant.» Un sourire éclaira le visage de Saalyn. «En fait je suis doublement content. D'une part j'ai enfin terminé ma quête personnelle.
- Ta quête.
- Je me suis longtemps renseigné sur mon passé. Je voulais savoir d'où je venais. Quand ma mère m'a trouvé, ça a éclairci beaucoup de choses. Mais pas tout. J'ignorai comment j'étais arrivé à l'orphelinat. Quand je les ai vu, ils m'ont parlé d'un guerrier libre helarian mais n'avaient pas dit que c'était une femme.
- Parce que c'est Ôta qui t'a inscrit. Il était mon disciple à l'époque.
- Alors ma quête n'est pas tout à fait terminée. Il me reste à rencontrer Ôta. Mais j'ai appris qu'il n'allait pas tarder à venir ici. Le rencontrer n'est plus qu'une question de temps.» Il fit une courte pause avant de reprendre. «Je suis le seul homme a avoir la chance d'avoir trois mères vivantes. Quand Deirane saura que la seconde c'est vous, elle sera ravie.
- Que va tu faire maintenant ?
- Aider ma mère dans sa propre quête.» Voyant que Saalyn attendait la suite, il continua. «Ma mère a eu cinq enfants, deux filles et trois garçons, qu'on lui a tous volé peu après la naissance. Elle m'a retrouvé mais il en reste encore quatre. Elle ne s'arrêtera pas tant qu'elle ne les auras pas trouvé.
- C'est une excellente quête. N'oublie pas cependant que tu as ta vie à mener.
- Je ne l'oublie pas. Mais ce sont mes frères et mes soeurs, j'ai envie de les connaître.
- Je comprend. Tu as l'air doué et tu l'aidera bien dans ses enquêtes. Mais à l'avenir, évite d'utiliser le suçon comme méthode d'investigation. Ça ne se passera pas toujours aussi bien qu'avec moi.
- J'y penserai.»

Le jeune homme compris que la conversation était close. Il rejoignit la porte en quelques enjambées et la déverrouilla. Avant de sortir, il adressa un dernier sourire à la stoltzin. Une fois seule, celle ci, au lieu de reprendre son travail, se cala confortablement dans son fauteuil, les mains derrière la tête, une expression rêveuse sur le visage.



Les helarians prenaient soins de leur lieux de résidence. Le jardin était bien propre. Il fallu peu de temps à Deirane pour faire disparaître toutes les mauvaises herbes qui avaient échappées au personnel du consulat. Au bout de deux jours, il était propre. Pour éviter de s'ennuyer. Elle décida d'effectuer quelques mouvements d'épée à la fois pour s'entraîner mais aussi pour entretenir sa forme. Elle alla en chercher une à l'armurerie, puis se retournant dans la cours, elle effectua quelques gestes destinée à la dérouiller. Ça faisait un moment qu'elle n'avait pas tenu une telle arme. Les mouvements revenaient vite. Mais elle se rendit compte qu'elle n'avait plus l'endurance.

Au bout d'un moment, le garde de l'entrée vint s'appuyer au chambranle de la porte menant au jardin et la regarda d'un oeil appréciateur, les bras croisés sur la poitrine. Essoufflée et en sueur, Deirane s'immobilisa et tourna la tête vers lui. «Vous n'êtes pas censé garder la porte ? demanda-t-elle.
- Mes ordres sont de vous empêcher de partir, pas de garder la porte. Je peux m'acquitter de cette tâche aussi bien ici que là bas.» D'un geste désinvolte du pouce, il désigna le hall derrière lui. « Dites moi, la pentarque vous a désigné parce que vous êtes efficace ou parce que vous êtes agaçant.
- La connaissant, je pencherai pour la deuxième solution. Mais je suis quand même efficace dans mon travail.
- Et donc vous passez votre ennui en regardant une femme vieillissante se ridiculiser avec une épée.
- Je ne vois rien de ridicule. J'ai connu des femmes plus jeune nettement moins belle que vous. Et visiblement vous savez maniez une épée. Même si vous manquez d'entraînement. » D'un geste de la main, elle essuya les gouttes qui perlaient sur son front. Le soldat fit les quelques pas qui le séparait de l'humaine, tout en dégainant sa propre arme. «Prenez celle là, dit il en la lui tendant, elle est plus légère, vous la manierez mieux. La votre est destinée à des guerriers imbus d'eux-mêmes qui croient que leur virilité dépend du poids qu'ils peuvent soulever. Un vrai guerrier choisi une arme qu'il peut manier facilement, pas une arme qui impressionne l'adversaire. Une fois le combat engagé, l'adversaire est trop occupé pour être encore impressionné.
- Il n'y en avait pas d'autre, se défendit Deirane.
- Nous ne sommes qu'un petit consulat, peu équipé. Cette épée est trop lourde pour moi aussi. Mais puisque nous ne sommes pas dans un vrai combat, je la prendrais. Maintenant, prenez la pose et levez l'épée devant vous, d'une seule main si vous y arrivez.»

Deirane s'exécuta. Elle fléchit les jambes, bascula le torse sur le coté et leva son épée dans la direction ou se trouverait son adversaire dans un vrai combat. Le soldat l'examina d'un oeil critique. «Je vous que vous connaissez la pose de base, dit il. Trois points sont importants à l'épée. Les jambes doivent être fléchies afin de pouvoir se déplacer rapidement en cas de besoin, aussi bien pour profiter d'une faille dans la défense adverse que pour esquiver. Ensuite, vous devez présenter le moins de surface possible à l'ennemi. Vous présenter de profil est la meilleure solution. Enfin votre arme doit toujours être entre votre adversaire et vous. Elle constitue un rempart que l'ennemi devra contourner pour vous atteindre et dégage un espace sécurisé devant vous. En mettant le bras dans le prolongement du torse vous avez la meilleure défense. Certains acteurs dans les pièces de théâtre prennent leur épée avec le bras situé derrière le corps. Une telle manoeuvre est spectaculaire sur scène, mais dans un vrai combat elle entraîne à très court terme la mort de celui qui la pratique.
- Je connais tout cela, dit Deirane.
- Je voulais en être bien sûr, répliqua le soldat.» Tout en prodiguant ses conseils, le soldat tournait autour d'elle et l'examinait attentivement, corrigeant la position d'une jambe ou la posture du corps. Revenant se placer à côté d'elle, il constata que le bras qui tenait l'épée tremblait. Il plaça sa main sous le poignet, sans la toucher. «Tenez aussi longtemps que vous pourrez, dit il, mais de dépassez pas vos forces.» Elle serra les dents et résista. Au bout de quelques minutes, alors que les tremblements devenait plus forts, il la prit derrière le poignet, avant de la soulager de l'arme. «Pas mal, si on tient compte que vous vous étiez déjà fatiguée avec une arme trop lourde. N'ayez pas d'inquiétude, ces positions statiques sont plus fatigantes que des efforts dynamiques. Dans un vrai combat, il s'écoulera plus de temps avant que vous ne commenciez à ressentir la fatigue.
- J'en suis heureuse.» Elle venait de remarquer que même sans l'épée, elle n'avait plus la force de se dégager de l'étreinte du soldat. «Je vous conseille de masser ce bras rapidement sinon demain vous ne pourrez plus le plier. Tant que vous y êtes, allez voir un masseur, il pourra détendre tout vos muscles. Ça fait longtemps que vous n'aviez pas fait d'effort physique, ils risquent de rappeler leur existence à votre souvenir. C'est assez douloureux.
- J'y penserai.» Le soldat rengaina son épée. «Je ramènerai votre arme, dit il, j'essaierai de vous en trouver une plus légère pour demain.
- L'exercice est fini ? Il n'aura pas duré longtemps.
- Pour le combat à l'épée oui. Vous savez vous servir de cette arme. Vous avez juste besoin de renforcer votre bras. Vous n'aurez pas le temps avant le départ de votre expédition. C'est pour du plus long terme. En revanche, je peux vous entraîner à mains nues, si ça vous tente.
- Combattre sans arme ? Vous pensez que ça peut être utile.
- Je n'aurai pas le temps de faire de vous une experte. Mais qui sait, cela pourrait bien être la petite différence qui sépare la mort de la vie. Vous avez déjà un avantage sur moi face à un adversaire. Contre moi, il saura que je suis un soldat entraîné, il se méfiera. Mais vous, vous n'êtes pas très grande, ni très costaude. Il vous sous estimera. Or il existe des techniques de combats destinées à des personnes comme vous. Elles utilisent la force de l'adversaire en la retournant contre lui. A moins de connaître la parade, plus il sera fort, plus vos coups seront efficaces.
- C'est sacrement intéressant. Pourquoi pas ? »

Deirane se mit en position de combat, comme elle avait vu les lutteurs le faire : jambes fléchies, corps de profil, agitant les poings d'un air menaçant. Mais Serton croisa les bras sur la poitrine. « Cette technique là ne convient pas à votre morphologie, vous êtes trop légère d'au moins cinquante livres. Il suffira qu'un seul coup de l'adversaire porte pour vous envoyer au tapis. En plus, s'il est vraiment fort, en le frappant vous ferez plus mal à vous même qu'à lui.» Deirane s'immobilisa sans quitter la pose, l'air interrogateur.

«Je vois que tu as enfin appris à fléchir correctement les jambes, lança soudain une voix tonitruante.» Deirane se détendit et regarda la nouvelle femme qui venait d'arriver. C'était une humaine, mais bâtie comme un homme. Grande, elle dominait le soldat d'une bonne tête. Sa tunique en cuir laissait nues des bras et des jambes à la musculature impressionnante. Sans ses hanches larges, sa taille fine et sa poitrine ronde elle aurait pu passer pour un homme. Pour cette femme, l'épée d'entraînement de Deirane n'aurait pas été trop lourde.

Deirane la reconnu instantanément. A l'époque, son visage était encore lisse, exempt de ride et sa chevelure était sombre comme le bois brûlé. Elle avait bien changé, même si son corps restait ferme. Sauf qu'elle n'avait plus d'arme sur elle. Deirane l'avait toujours connue une épée à la main. Dans le temps, elle était sergent instructeur à la garnison de Sernos. Elle était chargée d'entraîner les soldats quand ils n'étaient pas en exercice. «Deinis, dit simplement Deirane.» La femme descendit les quelques marches qui les séparaient. «Tu étais une gamine prometteuse quand je t'ai connue, tu es devenue une femme magnifique.
- Et toi, que deviens tu ? demanda Deirane.» Deinis leva une main aux articulations gonflées et à la crispation caractéristique de l'arthrite. «Comme tu peux voir, je ne suis plus très utile. Je ne peux plus tenir une épée.
- Mais tu as d'autres qualités. La pentarchie à certainement une place pour toi.
- A mon âge, on n'a plus trop envie d'avoir des responsabilités. Tout ce que je désire c'est finir ma vie tranquillement au milieu des miens. J'ai envie de voir grandir mon arrière petit fils.
- Ton arrière petit fils ?» Un sourire étira les lèvres parcheminées de la vieille soldate. La fille aînée de mon premier fils à donné naissance à un petit garçon il y a quelques mois. Elle vit à Sernos ou elle travaille comme couturière. Elle crée des robes pour la haute.
- Et le père, il est bien ?
- Aucune idée, je ne le connais pas.
- Elle ne t'a pas dit.
- Pour ça, il aurait fallu elle même qu'elle sache qui c'est.» Deirane sourit. «C'est la digne descendante de sa grand-mère. » Deinis se joignit aux rires de sa jeune amie. Quand elles se sont connue, vingt ans plus tôt, Deinis avait déjà quatre enfants et n'était sûre du père que d'un seul d'entre eux. Une authentique guerrière helariale, libre, indépendante et sans attaches sentimentales. «Tu étais donc avec elle quand Wotan a décrété la mobilisation générale, reprit Deirane.
- Je rentrai au pays quand j'ai appris que tu étais ici.
- Et donc tu as fait un petit détour pour me voir.
- Le navire qui nous ramenait à fait une escale ici pour prendre le personnel du consulat. Quand les premiers sont arrivés à bord en parlant d'une femme incrustée de bijoux, j'ai su que c'était toi. J'ai emprunté un cheval et me voilà.
- Tu reste combien de temps ?
- Je dois être à bord pour le coucher du soleil.
- Nous avons donc moins d'une journée.» La main qu'elle voulu prendre se déroba. Elle avait oublié sa maladie. Elle prit donc le bras à la place et l'entraîna vers la salle où le personnel se détendait, pendant sa pause.

C'était une salle confortable avec des canapés et des fauteuils disposés autour de tables basses. Certaines plus hautes pouvaient être utilisées pour jouer, une étagère fournissait des cartes, des dès, des plateaux d'échec, des osselets et d'autres jeux courants dans la pentarchie. On pouvait y lire aussi, trentaine de volumes reliés en codex étaient soigneusement rangés sur une étagère, ce qui en disait long sur la richesse de la pentarchie, vue qu'elle ne disposait pas comme l'Yrian des vestiges des Feythas et devait les recopier à la main. Ce n'était donc pas la grande bibliothèque de Jimip, ils ne traitaient pas non plus de sujets intellectuels. C'était surtout des oeuvres de fictions : aventures et romances, l'idéal pour se distraire après une journée de travail.

Dans cette salle, on pouvait aussi y boire, un bar dans un coin fournissait tout un assortiment de boissons alcoolisées plus ou moins .C'est là que Deirane conduisit l'ancienne instructrice. Elle leur servit un verre d'hydromel, la boisson nationale, l'équivalent de la bière dans son village natal. Puis elle s'installèrent sur un canapé et restèrent là à bavarder. Elle rattrapèrent vingt ans d'absence. Deirane parla de ses aventures, ses tribulations à travers tout Ectrasyc, ses enfants qu'elle avait mis au monde mais pas élevés, les hommes qu'elle avait aimés et qui étaient morts, la promesse qu'elle s'était faite de ne plus jamais éprouver de sentiments tant ceux ci étaient douloureux, la chance qui lui avait permis de trouver un refuge tout en lui laissant assez de temps libre pour rechercher les siens et le hasard qui l'avait mis sur la piste d'Hester. Deinis raconta ses campagnes, peu nombreuses dans un pays en paix, les enfants qu'elle avait mis au monde, ceux, à peine moins important, qu'elle avait entraîné pour la gloire d'Helaria, ses petits enfants, et enfin le derniers de ses descendants, premier représentant de la troisième génération. Elles auraient laissé passer l'heure si Serton n'était venu le leur rappeler.

Elles se séparèrent, se promettant de ne pas mettre vingt ans pour se revoir. Mais Deirane savait qu'elle ne tiendrait pas cette promesse. Elle l'avait prononcée tant de fois.

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