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La paysanne
Gué d'Alcyan
Vingt ans plus tôt
Pour le retour, ils préférèrent éviter les auberges. Deirane ne voulait pas que l'épreuve qu'elle avait subi à l'aller lui soit à nouveau imposée. Festor était assez d'accord avec elle. Ils préférèrent les refuges construits à intervalles régulier le long de la route, à l'usage des voyageurs. Ils constituaient normalement des zones de trêves, aucun brigand n'auraient risqué de violer cette loi. Sur cette route qui desservait les deux tiers des royaumes civilisés, les patrouilles étaient nombreuses et bien organisées. Mais avec un espacement prévu pour des troupes plus rapides que la leur, ils n'en trouvèrent pas tous les soirs. Comme à l'aller, camper sur le bas côté s'était révélé parfois inévitable. Au coeur de la saison sèche, une pluie de feu ne serait pas a craindre. Dans les zones aménagées pour le bivouac en plein air, ou sous les arbres, à l'abri des surprises, avec la vigilance des deux lézards dragons dont les cris réveilleraient toute la troupe en cas de visite imprévue, ils ne seraient pas mal lotis.
La première veillée avait été l'objet d'une cruelle déconvenue pour Deirane. Le réveil de Jalia du remède de cheval que lui avait administré Jensen eut pour résultat de raviver sa souffrance. Elle gémissait doucement, des larmes coulant le long de ses joues. Un individu sain d'esprit aurait pu supporter la douleur et rester calme. Pas Jalia. Son comportement était involontairement encouragé par Festor qui s'occupait d'elle avec beaucoup de douceur. Deirane ne pouvait supporter de la voir ainsi. Elle grimpa sur la carriole pour la réconforter. Au lieu de se laisser faire, l'handicapée poussa un cri plaintif et s'écarta autant que possible. «Ne la touche pas, dit Festor.» La voix avait beau être douce, ce n'en était pas moins un ordre. «Je pensais qu'elle aurait besoin de moi, dit la jeune fille, pourquoi m'en veut elle.
- Dans son esprit la douleur est liée à la punition. Elle fait une bêtise elle reçoit une fessée. Inversement, elle reçoit une punition c'est qu'elle a fait une bêtise. Tu lui as infligé la plus sévère punition de sa vie alors qu'elle n'avait rien fait de mal. Elle t'en veut car elle t'estime injuste.
- Je n'ai pas fait exprès, elle devrait le comprendre, protesta Deirane.
- Tu oublies à qui tu as affaire. Comprendre une telle chose est hors de sa portée.» Deirane était au bord des larmes. «Qu'est ce que je peux faire alors ?» Festor prit son temps pour répondre. Il ouvrit le pot qu'il avait apporté. De la crème fraîche. La stoltzin, très gourmande, en raffolait. «Rien, répondit il enfin, laisser le temps agir. Elle finira par ne plus penser à ça. Dès que la douleur se calmera elle recommencera à te fréquenter. Tu es la seule jeune fille ici. Mais elle n'oubliera pas et ne te fera plus jamais confiance.
- J'ai donc que quelques jours pour me réconcilier avec elle. Jusqu'à ce que nous nous séparions.
- Il est possible que nous revoyions dans le futur.
- J'en doute, répondit Deirane.»
Une cuillère à la main, Festor entreprit de faire manger sa compagne. Deirane resta là à les regarder, un moment. La jeune blessée était amusante malgré tout. Elle avait compris que Festor allait lui passer tous ses caprices. Elle en profitait pour se faire nourrir comme une gosse. Sa façon de quémander chaque nouvelle cuillère lui arracha un sourire. Qu'elle joue les bébés si elle le veut, elle en a le droit, pensa Deirane. Elle resta là jusqu'à ce que son père l'appelle pour prendre leur repas.
Deux jours plus tard au bivouac, alors que Festor préparait le feu, un lézard poussa un cri strident, imité peu après par son congénère. «Quelqu'un approche, dit Festor.» Sans un bruit, il se cacha de la lisière du bois et regarda. Un cavalier solitaire, monté sur un lézard dragon venait dans leur direction. Grand et maigre, un visage triangulaire où s'ouvrait une bouche fine, sa peau sombre renvoyait des reflets violacés. Sa mise était constituée d'une tunique largement ouverte sur sa poitrine et d'un ample pantalon, les deux en soie noire. Il portait une large ceinture de cuir fermée par une boucle en or représentant un dragon aux ailes déployés crachant le feu. A son cou était accroché un pendentif en forme de soleil rayonnant stylisé portant au centre le même symbole qu'à sa ceinture. Le voyant, Deirane pressa ses mains sur la bouche pour ne pas crier. Un démon. Un être presque aussi égoïste qu'un drow et beaucoup plus dangereux. La plupart d'entre eux étaient des maîtres en magie, même si les plus puissants étaient mort lors de la guerre contre les Feythas. Le seul fait qui bridait leur férocité est qu'ils ne se consacraient pas comme les drows à l'assouvissement de leurs plaisirs personnels, mais qu'ils rivalisaient entre eux dans une course au prestige et à la puissance. Ils ne se servaient donc pas des espèces «inférieures» pour satisfaire leurs caprices, ils les ignoraient ne s'intéressant à eux que quand ils interféraient avec leurs objectifs. Tous les démons n'étaient pas comme ça, heureusement, sinon ils auraient dominés le monde; certains étaient même très fréquentables, ils avaient pu s'intégrer à divers royaumes et supporter un semblant de vie en société, façon démon. Mais ceux qui l'étaient suffisaient à les faire craindre. «Que faisons nous, demanda Deirane à voix basse.
- Si nous ne nous montrons pas, il nous ignorera, répondit Jensen.» Festor prolongea son examen. «Le dragon de feu. C'est un disciple de l'ordre de Tchaskaroz. Un prête de haut rang certainement, mais pas assez haut pour bénéficier d'un train plus prestigieux.
- Je croyais que cet ordre avait été pourchassé et ses temples détruits il y a huit ans.
- Pas tout à fait, il reste un temple.»
Résolument, le soldat sortit de sa cachette et s'avança au milieu de la route, face au voyageur. Il attendit que celui-ci soit suffisamment près pour lui enjoindre de s'arrêter en levant le poing. «Pousse toi de mon chemin, humain, ordonna-t-il.
- Je suis Festor de Jetro, fils des maîtres guerriers Jetro, Guiltor et Sastrim, pupille de la pentarque Vespef d'Helaria, grand maître de la corporation des guerriers, lieutenant en garnison de Kushan et époux de Jalia.
- Tu as de bonne références, stoltzen, répondit le démon, tu as affaire à Notenor le quatrième, représentant de la déesse Tchaskaroz au temple de Draconia sur l'île de la Griffe. Pourquoi t'opposes tu à mon voyage.
- J'aurai besoin d'assistance pour une mission de la pentarchie.
- Je suis un prêtre, pas un soldat. En temps de paix, je ne suis pas aux ordres des militaires d'Helaria.
- Ce n'est pas un ordre, juste un service au nom de la solidarité d'un citoyen d'Helaria à un autre en terre étrangère. Un service que tu pourrais me rendre à Sernos, si tel est bien ta destination.» D'un discret mouvement du menton, le voyageur confirma cette hypothèse. «De quoi as tu besoin, maître Festor.
- De pas grand chose. Juste une requête a transmettre au capitaine du navire Cristal à quai à Sernos.» Le démon l'invita à continuer d'un simple mouvement de tête. «Je ne pourrais pas venir au rendez vous que nous avions et je désirerai en prendre un nouveau.» D'un geste de la main, il invita Jensen à le rejoindre. «Je serai chez cet homme dans le village de ...
- Gué d'Alcyan, répondit Jensen d'un voix qu'il avait tenté sans succès de rendre ferme.
- La requête sera transmise. Mais tu me dois un service Festor de Jetro. Je saurais m'en souvenir.
- J'ai toujours honoré mes dettes, répondit Festor.»
La réponse du soldat tomba dans le vide. Le démon n'écoutait pas. Son regard s'était déporté vers la droite et leur campement. Tournant la tête, il pu voir Deirane, qui était sortie de sa cachette, certainement pour suivre son père avant de s'immobiliser. Le démon l'examina longuement. «Combien demandez vous pour cette femelle humaine ? demanda-t-il enfin.
- Elle n'est pas à vendre, répondit Festor.
- Je mettrai le prix qu'il faudra. Jeune fille, c'est à toi de choisir. Si tu désires être mon esclave ou rester libre.
- Dois je rappeler que l'esclavage est interdit en Helaria ? Même si vous pouviez l'acquérir, elle deviendrait libre sitôt le pied posé sur notre territoire.
- Les lois d'Helaria s'appliquent en Helaria. Ici nous sommes en Yrian.
- Les lois d'Yrian interdisent de réduire en esclavage un sujet libre, homme ou femme. Cette femme est née libre, elle ne peut pas être vendue.»
Le démon regarda Deirane droit dans les yeux, intensément, longuement. La jeune fille commençait à se sentir mal à l'aise. «Comment t'appelles tu, jeune humaine.» Elle lança un regard affolé à son père puis à Festor qui la rassura d'un sourire et l'invita à répondre. «Deirane, dit elle enfin d'une toute petite voix.
- Jeune Deirane, tu aurais du accepter mon offre. Je ne suis pas un maître cruel, tu aurais pu être heureuse avec moi. Sans protection, tes bijoux attireront la convoitise. Certains voudront s'en emparer, d'autres voudront te posséder toi et seront prêts à tout. Chez moi, personne ne te touchera. Tu y sera en sécurité. Tu t'apercevras que les démons ne sont pas tous cruels. Il n'est pas trop tard pour changer d'avis.
- Je préfère rester avec ma famille.
- Ainsi tel est ton choix. Mais tu t'illusionnes, tu ne restera pas avec ta famille. Un jour nos routes se croiseront à nouveau, et tu m'appartiendras.
- Je la protégerai, c'est ma fille, intervint Jensen.
- Tu essaiera de la protéger. Mais tu n'y arriveras pas. Les forces qui se ligueront contre toi te dépasseront. D'ici à notre future rencontre, jeune Deirane, profite bien du cadeau de la jeunesse.» Puis il s'adressa à Festor «Jeune stoltzen, je transmettrai le message. Mais n'oublie pas Notenor, tu lui dois un service. Je saurai te le rappeler.
- Je n'ai qu'une parole et j'honorerai ta demande.» Le démon prononça quelques mots dans ce sabir, mélange d'Helarian, de Mustuan et de Vornix qui servait à guider les lézard-dragons. Sa monture repartit au petit trot. Festor se poussa pour le laisser passer.
Alors qu'il s'éloignait, Jensen s'adressa à Festor. «Je m'attendais à pire, dit il, j'ai toujours entendu dire que les démons étaient cruels.
- Celui là est du genre modéré. C'est un prêtre après tout, non violent, qui a accepté de se soumettre à la tutelle d'Helaria.
- Quel âge peut il bien avoir. Il vous a qualifié de jeune, pourtant vous ne l'êtes pas vraiment.
- Par rapport à lui si, j'ai seulement quatre vingt deux ans. Il peut très bien avoir dépassé le millénaire, voire plusieurs. Les démons ne meurent pas tant qu'on ne les tue pas. Mais il me semble que la plupart des démons puissants on été tué il y a soixante ans, les Feythas les jugeaient trop dangereux, et seuls ont survécus les plus jeunes, donc je dirai entre trois cents ou quatre cents ans plus certainement.» A côté d'eux, Deirane faisait quelques pas, les bras convulsivement serrés sur sa poitrine. «Vous croyez qu'il a raison pour ce qu'il a dit sur l'avenir ? demanda-t-elle.
- A ma connaissance, les démons n'ont pas le pouvoir de prémonition, répondit Festor. Je pense plutôt qu'il connaît bien la nature des individus et sait prévoir leur réaction devant les richesses de ton corps. Même sans les pierres, tu es suffisamment jolie pour valoir un bon prix au marché aux esclaves d'Orvbel ou de Boulden. Avec elles, tu deviens quelque chose d'unique et d'inestimable.
- Cette chose est une malédiction, lança Jensen, et je trouverai le démon qui l'a infligé à ma fille.
- Je ne vous le conseille pas. Si vous le trouvez, ce sera la dernière chose que vous ferez de votre vie. Vous feriez mieux d'essayer de trouver un moyen d'éviter à votre fille le destin funeste que le prêtre lui a prédit. Pensez à ma proposition.
- Quelle proposition ? demanda Deirane.
- Festor veut que tu te rendes en Helaria.» Deirane évalua la portée de cette proposition. «Maman et toi viendriez avec moi ? demanda-t-elle
- Je ... ne pense pas. Je suis Yriani. Toute ma vie j'ai vécu sous la tutelle de Sernos. On m'a appris à détester l'Helaria, à considérer leur mode de vie comme indécent et luxurieux. Je suis trop vieux pour changer. Puis je suis chez moi à la ferme. Elle m'a été donné à mon père et je la donnerai à mon fils qui la donnera à son fils à son tour. J'y ai toujours vécu, j'espère y vieillir et un jour rejoindre tes grands parents dans le cimetière.
- Alors je n'irai pas moi non plus en Helaria.» Jensen prit sa fille dans ses bras et la serra contre lui.
Jensen lâcha sa fille pour se mettre face au soldat. « En dehors de ça, dit il, je voudrais comprendre ce qui vous a pris de l'arrêter. » Le paysan avait l'air mécontent, mais il se doutait que Festor avait une bonne excuse. « Demain nous atteindrons l'embranchement à partir duquel nos routes se séparent. Je continue sur la grande route jusqu'à Sernos où un navire m'attend, vous habitez dans le nord de l'Yrian. Mais nous ne pouvons pas nous séparer. Jalia ne peut pas remonter et votre cheval ne pourra pas tirer votre carriole. Nous devons donc rester ensemble.
- Laquelle des deux routes allons nous prendre ? demanda Jensen.
- Excellente question. Jusqu'à hier je l'ignorais. Grâce à ce démon, j'ai pu prendre une décision.
- Vous êtes bien sûr de ne pas vouloir faire un détour pour ramener Jalia d'abord ?
- C'est grave ce qu'elle a ?
- Les blessures de Jalia sont impressionnantes, mais il y a une grande part de comédie dans son comportement. Ses brûlures disparaîtrons en quelques semaines, un guérisseur n'est pas nécessaire. Les muscles et les viscères ne sont pas touchés. Ce qui l'empêche de monter son lézard est la douleur que lui inflige chaque mouvement et pour éviter d'aggraver son état. Si elle reste allongée, elle guérira seule.
- Donc passer d'abord par chez moi ne lui occasionnera aucune gène ?
- Dans la mesure où on peut m'y rejoindre. Et c'est bien le cas, mon navire m'y attendra. Si ce démon ne traîne pas en route, le Cristal sera chez vous avant nous. »
L'embranchement qui avait tant embêté les voyageur fut atteint le surlendemain. La voix principale se prolongeait sur la gauche. Vers le nord ouest, un chemin carrossable permettait de joindre les territoires d'Yrian situés au nord de la capitale. Sans hésitation, c'est celle là qu'ils empruntèrent. Rapidement, la forêt laissa place à des champs cultivés de céréales. Par endroits, d'immense serres protégeaient les cultures potagères des pluies de feux. Les villages traversés étaient petits; moins d'une dizaine de maisons, en bois ou en pierre, s'alignaient de part et d'autre de la route. Les plus gros bâtiments étaient la réserve coopérative agricole et, bien sûr, la taverne.
Le village de Gué d'Alcyan ne différait pas des autres en cela. Une boulangerie, la coopérative, le bar, une salle pouvant servir au besoin de salle des fêtes, de mairie, de d'école, d'hôpital voire de local commercial, un verrier pour les serres et les appareils de dépollution de l'eau et un maréchal ferrant qui pouvait le cas échéant tenir lieu de vétérinaire, de médecins et en quelques rares occasions d'accoucheur. Quelques maisons de négociants, vide la plus grande partie de l'année, complétaient le tableau. La plupart des gens s'étaient placé sur la devanture de leur commerce ou le pas de leur porte pour regarder passer l'équipage. L'hostilité qu'ils éprouvaient vis à vis des helarians était clairement visibles sur leur visage fermé. Mais personne ne prononça un mot.
A la sortie du village, coulait la rivière Alcyan. C'était un ruisseau profond d'environ deux perches, donc difficile à traverser sans pont malgré sa faible largeur. Mais dans le prolongement de la route, il formait un gué large et facile à traverser qui avait donné son nom au village. Les poisons de l'eau avaient obligé les habitants à construire une chaussé de planche pour le traverser sans danger. De l'autre côté, la zone consacrée aux cultures commençait. Les fermes étaient reliées à la route par divers chemins plus ou moins bien entretenus. Jensen guida le soldat sur celui qui conduisait chez lui.
Le paysan était propriétaire de ses terres. Il possédait un quart de longe carré plantées de céréales, ce qui était le maximum pour un homme seul. Il n'avait pu l'exploiter pleinement qu'après le mariage de Cleriance. Pour faire face à l'arrivée des futurs gendres et petits enfants il envisageait d'acheter et d'exploiter une grande friche qui jouxtait son champs. Le blé, résistant aux pluies de feux, étaient cultivé à l'air libre. A cela, s'ajoutait deux serres de fruitiers et une de légumes, domaine réservé à sa femme et à sa fille aînée. Quelques têtes de bétail, élevée en plein air pendant la saison sèche, et à l'abri pendant la période humide fournissaient la viande rouge. Autrefois, il y avait eu une basse cours, mais elle avait été détruit par les intempéries de l'hiver dernier. Somme toute, si Jensen n'était pas très riche, il pouvait faire vivre sa famille à l'aise.
Les bâtiments étaient situé au sommet d'une petite colline. Derrière, les serres s'alignaient, le séparant des champs proprement dit. Devant, la colline descendait en pente douce vers un lac qui alimentait la famille en eau de boisson. La maison, en pierre, comportait un étage, la porte face au lac au milieu de la façade. De chaque coté de la porte, les distillateurs, de grands battis de bois recouverts d'une plaque de verre, purifiaient l'eau, il produisaient un petit filet pendant les heures ensoleillées de la journée, ce qui suffisait largement pour une famille et permettait de stocker pour les jours nuageux. Les dépendances étaient constituées d'une grange, d'une écurie et d'un abri pour les bêtes, tout en bois. L'ensemble des lieux était soigneusement entretenu. Quelques arbres malingres parsemaient la propriété, la végétation sauvage avait cet aspect malsain qu'elle prenait lorsque les pluies de feu les arrosaient, mais elle était en bien meilleur état que quelques dizaines de longes plus au nord. Yrian avait poussé la colonisation des terres le plus loin possible, il faudrait encore quelques siècles avant qu'ils ne puissent progresser d'avantages. Et dire que quand Festor était né, cet endroit constituait la bordure occidentale d'une savane traversée de large troupeaux. Mais des indices encourageant montraient que la nature reprenait le dessus.
Jensen arrêta la charrette devant la porte. Daisuren sortit sur le palier pour les regarder passer, effarée à la vue de l'étrange équipage qui accompagnait son mari et sa fille. «Aide moi femme, ordonna Jensen, nous avons des invités.» Il sauta au sol et se dirigea vers l'arrière du véhicule. Daisuren le rejoignit, mais quand elle découvrit que la passagère était une stoltzin, elle se figea. «Qu'est ce que c'est ? demanda-t-elle.
- Cette jeune fille est blessée ...
- Accepter ça dans ma maison, jamais, cracha-t-elle.» Elle fit demi tour pour réintégrer le logis. Jensen la retint par un bras. «Ces gens nous ont aidé ...
- C'est toi qu'ils ont aidé, pas moi, mets les dans la grange. Mais pas question qu'ils entrent dans ma maison.» D'un coup d'épaule, elle se dégagea. «Suffit femme, il ne sera pas dit que Jensen est un ingrat.» Mais il s'adressait au vide. Elle était déjà rentré et avait claqué la porte derrière elle.
Pendant l'altercation, Festor avait attaché sa monture à un arbre proche. Jensen lui envoya un coup d'oeil gêné. «Je suis désolé, dit il.
- Ce n'est rien, répondit le soldat, j'ai l'habitude.» Il alla voir comment se portait sa compagne. Elle dormait, pelotonnée sur elle même, enfouie sous les couverture malgré la chaleur ambiante. L'impression de fragilité qui se dégageait d'elle était renforcée par les meurtrissures du visage. Mais elle était paisible.
Deirane frappa doucement à la porte puis entra. Sa mère se retourna brusquement «Quoi encore, s'écria-t-elle.» En reconnaissant sa fille, elle se radoucit. «Comment vas tu ma fille ? demanda-t-elle.
- Bien, répondit Deirane.» Puis elle remarqua le rubis toujours en place sur son front. «Ainsi, ils ont échoué, constata-t-elle.» Elle attira sa fille à elle et la pressa contre sa poitrine sèche. «Tu dois vraiment les laisser entrer, dit Deirane, ils nous ont aidé. Festor m'a sauvé la vie.
- Un chien aussi peu sauver une vie. C'est pas pour ça que j'en laisserai un dormir dans mon lit.
- Ce n'est pas la même chose. Un chien est un animal. Pas eux. Jalia a été gravement blessée en voulant m'aider.
- Ce sont des animaux. Ils ne rentreront pas ...
- Non ! Ce ne sont pas des animaux !» La jeune fille avait haussé le ton, tout en s'écartant de sa mère. Daisuren avait l'air étonné d'une telle réaction qui lui ressemblait bien peu.
«Ce ne sont pas des animaux, reprit Deirane, Festor m'a aidé en affrontant des hommes qui voulaient me faire du mal. Et Jalia est ...» Elle était simple d'esprit. Son intelligence était a peine plus développée que celle d'un chat. Seule sa sensibilité était évoluée. Sa mère gardait un air froid. Deirane continua. «Jalia a aidé le chamane à lancer son sort. Quand il a tournée, elle a été gravement brûlée. Si elle n'avait rien fait, elle n'aurait rien eu mais je serai peut être morte.» Ce dernier point sembla dérider un peu Daisuren. «Jalia, c'est cette stoltzin qui dort dans la charrette ?
- Oui.
- Ça reste une stoltzin.» Elle laissa sa fille plantée sur place pour aller s'enfermer dans la cuisine.
Cleriance attendait en haut de l'escalier que sa mère et sa soeur finissent leur discussion. Sitôt celle-ci terminée, elle parut. Cleriance examina sa soeur un moment. «Visiblement ça n'a pas marché, remarqua-t-elle.
- Ça a même failli tuer ceux qui ont voulu m'aider, dit elle.
- C'est ce que j'ai cru comprendre en effet.» Elle enlaça sa soeur pour la réconforter. «Allons voir cette blessée, dit elle enfin.»
Jensen avait disparu, il était allé s'occuper de son cheval. Festor attendait seul, appuyé au véhicule que la plaidoirie de Deirane fasse effet sur sa mère. Il fut surpris de voir une autre femme arriver, la ressemblance avec Deirane le renseigna cependant rapidement sur son identité. «Montrez moi la blessée, ordonna Cleriance.» Festor s'écarta pour la laisser accéder à son compagne. Elle jeta un coup d'oeil sur la forme pelotonnée, puis elle tenta de grimper. Sa grossesse l'alourdissait. Elle se tourna vers Festor. «Vous pourriez m'aider, dit elle sèchement.» Il sourit et la souleva par les hanches pour la poser sur la litière, aux pieds de sa compagne.
Accroupie à côté de la blessée, elle souleva la couverture pour l'examiner. Jalia la rattrapa en protestant et s'y enveloppa encore plus étroitement. Mais elle avait eu le temps de voir le visage légèrement brûlé et les bras bandés presqu'à l'épaule. Son visage exprima sa consternation. «Qui a soigné cette jeune femme, s'écria-t-elle, ce bandage est une horreur.
- Je ne suis pas guérisseur, plaida Festor, juste un soldat.
- Et bien soldat ou pas, il va falloir apprendre à mieux soigner, mon cher monsieur. Regardez moi cette pauvre petite.» Elle se campa sur ses jambes, face au soldat. «Prenez la et montez la dans la chambre, au premier. On va s'occuper sérieusement d'elle.»
Quand Festor la prit dans ses bras, elle grogna un peu mais se laissa aller contre lui. En voyant la douceur qu'il manifestait, elle eut un sourire approbateur. Dès que le couple eu disparu dans la maison, elle profita de ce que personne ne la regardait pour descendre du chariot d'une manière peu élégante. En entrant à son tour, elle croisa le regard satisfait de Deirane. Elle porta à peine attention à la porte de la cuisine où Daisuren manifestait sa désapprobation en manipulant bruyamment ses ustensiles. Elle suivit le stolzen à l'étage, le rattrapant pour lui montrer la chambre où déposer la jeune blessée. Cleriance tira les draps pour qu'il puisse l'allonger. Elle la recouvrit et la borda. Festor déposa un baiser sur le front de sa fiancée, avant de se faire expulser par la jeune femme. Avant de sortir, il regarda Jalia se pelotonner tel un chat dans les draps.
La famille, augmentée de Festor, était rassemblée autour de la table pour le repas du soir. Daisuren ne décolérait toujours pas d'avoir accueilli deux stoltzt sous son toit, mais elle avait repris son rôle de maîtresse de maison, pour ne pas perdre la face. Elle avait amené la soupière pleine d'un potage fumant et odorant au milieu de la table et elle servit tout le monde tour à tour : Cleriance en premier à cause de son état, ses enfants, les hommes, puis elle même en dernier. Jensen se coupa une large tranche de pain avant de passer la miche à son voisin. Il l'émietta dans la soupe. Tout le monde attendit qu'il donne le signal avant de commencer à manger. Pendant le repas, personne ne prononça le moindre mot. Festor surveillait les autres pour éviter de commettre un impair, mais il était dérouté par cette manière de faire. Chez lui, le repas était souvent un moment festif où les convives discutaient des derniers potins de la journée avec des règles de bonne conduite assez souples. De toute évidence, les humains d'Yrian étaient plus stricts. De plus, le repas principal avait lieur le matin, celui du soir, quand il avait lieu n'était qu'un en cas pour la nuit.
C'est lorsque Daisuren apporta la viande que les langues se délièrent. Le jeune homme placé à droite de Festor ouvrit la discussion. Il ne s'était pas présenté, mais à la façon dont il avait enlacé Cleriance pour l'embrasser un moment plus tôt, il s'agissait certainement de son mari. «Alors comme ça vous venez d'Helaria, demanda-t-il en se servant une tranche de rôti.
- J'y suis né en effet, répondit Festor.
- Et comment vit on en Helaria ?
- Je ne sais pas trop. Je suppose qu'un habitant d'une grande ville vit différemment d'un campagnard du nord de Kushan.
- Vous, vous êtes de la grande ville ou de la campagne ?
- Ni l'un, ni l'autre. J'ai grandi à la Résidence.
- La Rés ... La demeure des rois d'Helaria ?
- Des pentarques, corrigea Festor. C'est presqu'une petite ville, des centaines de personnes y vivent. Mes parents faisaient partie de la garnison qui y était affectée.
- Vos deux parents ?
- Les trois.
- Je n'ai jamais très bien compris cette histoire de père de sang et père de serment d'Helaria, intervint Cleriance.
- En fait, ce n'est pas particulier à l'Helaria, mais à l'ensemble des anciens peuples. C'est simple en fait. Quand un homme et une femme font ... » Il hésita un instant, cherchant un terme adéquat, avant de reprendre. «font un enfant, c'est toujours une fille. Pour avoir un garçon il faut un deuxième homme. Le compagnon habituel de la femme est le père de sang. Celui qui s'ajoute pour donner un garçon est le père de serment.
- Et vous former des trios avec une mère et deux pères.
- Non, non, répondit Festor d'un air gêné. Nous formons des couples comme vous. Et de temps en temps, nous nous mettons d'accord avec un autre couple qui désire aussi un garçon. En général, ce couple de couple reste stable la vie entière. » Festor ne jugea pas utile de préciser qu'il n'était pas rare aussi qu'un frère rende se service à sa soeur. Il était lui même père de serment d'un des fils de la sienne. « C'est une façon étrange de procéder, conclut Cleriance, je ne sais pas si je serais capable d'aller voir un autre homme pour avoir un garçon. Je crois bien que je n'aurai que des filles.
- Tout est question de culture. Ce que je trouve étrange est de ne pas pouvoir choisir le sexe de son enfant, de s'en remettre uniquement au hasard. Ça et le fait que les humaines ne peuvent pas décider si une union aboutira à une grossesse ou pas.» Tout en discutant, elle avait étalé sa tranche de rôti sur un morceau de pain. Elle en prit une bouchée et essuya le jus qui coulait avec du pain avant de continuer. « Le hasard a parfois du bon, dit elle, ça réserve des surprises.
- Ce n'est pas faux. Mais il y a d'autres moyens de rendre sa vie intéressante. »
Le mari de Cleriance regarda alternativement sa femme et le soldat. Il reprit la parole sur son idée originale. «Et comment avez vous grandi dans la Résidence, reprit il.
- La Résidence est une sorte de petite ville. On y trouve une petite garnison et tout ce qui est nécessaire à son fonctionnement, forgerons, cuisiniers, cordonniers. Comme se sont des fantassins, il n'y a pas de chevaux donc rien qui s'y rapporte. C'est un endroit de jeu formidable pour un gamin. Mais c'est aussi une maison, celle des pentarques. Elle a donc un certain rang à tenir quand une délégation étrangère est sur place. Dans ce cas, c'est plus calme. Plus question de chahuter. Mais un enfant de quatre ans est doué quand il s'agit de faire une bêtise. On a souvent mis de l'ambiance dans la Résidence. Ma soeur aînée et ses deux amies ont même été surnommé le trio infernal par les résident. A l'époque j'étais un nourrisson bien sûr. Mais elle aime bien raconter cette période de sa vie. On peut donc dire que malgré l'absence de mes parents j'ai eu une enfance heureuse.
- Les pentarques, sont ils impressionnants ? demanda Cleriance.
- En ce qui me concerne, non. Mais j'ai grandi à côté d'eux. Je les ai toujours connu. Quand je rentrai dans le bureau de Wotan ou de Peffen, ils avaient toujours des bonbons pour moi. C'est Muy qui m'a mis une épée dans la main pour la première fois. J'ai appris à lire sur les genoux de Peffen. Et Vespef m'a aidé à composer mon premier poème pour séduire la fille qui me plaisait. Comment être impressionné quand j'ai vécu çà à leurs côtés. En fait, les seules personnes vraiment impressionnantes que j'ai rencontré pendant mon enfance c'étaient Satvia et son oncle Jergen. Ils sont immenses, presque deux perches de haut. J'arrivais à peine aux genoux de Satvia quand elle a été nommée soldat. J'étais sûr à l'époques qu'ils étaient les gens les plus forts du monde. Je le pense toujours aujourd'hui.» Les convives le regardèrent, vraiment impressionné. «Pendant le voyage, je ne m'étais pas rendu compte que vous aviez été élevé par des gens aussi nobles, dit Jensen.
- Ce n'est pas çà, je n'ai pas été élevé par eux. Nous vivions juste dans le même lieu. Ils y avait d'autres enfants avec moi. Et ils se comportaient de la même façon avec nous tous.
- On dit que Vespef est la plus belle femme du monde, intervint Deirane, c'est vrai. Elle est si belle ?
- On ne juge pas les gens de la même façon quand on grandit à leurs côtés. Dans mon coeur, la plus belle c'est Jalia. » Cleriance qui avait fini sa viande reprit la discussion. « A propos, comment avez vous rencontré Jalia ? demanda-t-elle/
- Ça remonte à une vingtaine d'année environ, répondit il, vingt deux ans exactement. Les royaumes qui avaient intégré l'Union des Frères de la Mer avaient décidé de rendre leur lien encore plus étroit en se dotant d'une structure politique commune, en particulier d'un conseil. Le lieu choisi a été Kushan. A l'époque j'étais sous-lieutenant, ma garnison a été affecté à la surveillance du conseil. La chambre du conseil a été aménagée dans une aile du palais du gouverneur de Kushan. Jalia est la fille du gouverneur, sa curiosité l'a poussé à voir ce qui se passait. Elle était prudente au début, mais elle s'est vite habitué à tous ces gens nobles qui s'y réunissaient. Néanmoins, malgré notre proximité, nous aurions pu passer l'un à côté de l'autre sans un hasard extraordinaire. Ma soeur Calen faisait partie des délégués d'Helaria. Et dans la salle de loisir, elle a rencontré Jalia. Les deux femmes se sont lié d'amitié. Et Calen me l'a présenté un jour. Dès que je l'ai vu, j'ai su que c'était elle.» Il leva la tête vers l'escalier qui menait à la chambre ou elle dormait.
Profitant du silence, Daisuren se leva. «Nous avons du travail demain, dit elle, nous devrions aller nous coucher.
- Tout doux femme, intervint Jensen, nous avons un invité.
- Fait ce que tu veux, mais ce n'est pas ça qui réparera les vitres cassées dans la serre. moi je vais dormir. Elhrine, Deirane, vous rangez tout.» Elle quitta la table. Jensen la suivit des yeux, l'air contrarié. «Elle n'a pas tord, dit Festor, la journée a été fatigante à voyager toute la journée. Je vais aller rejoindre Jalia. Demain nous verrons pour cette vitre.
- Vous vous y connaissez en serre ?
- Dans un monde où une pluie peux tuer, il vaut mieux savoir réparer les fuites.
- Êtes vous sûr que ce soit une bonne idée de dormir avec votre compagne ? intervint Cleriance. Elle est gravement blessée.
- Je préfère que si elle se réveille, elle ne se retrouve pas seule dans un lieu inconnu. Je dormirai par terre, j'ai l'habitude, mais dans sa chambre.
- Vous avez peut être raison, je vais vous donner une couverture.» Il suivit la jeune femme à l'étage pendant que ses deux cadettes nettoyaient la vaisselle.
Le lendemain, Festor aidait Jensen à changer la vitre cassé quand le bruit d'une troupe à cheval les interrompit. Le soldat descendit de son échafaudage, il essuya la poussière de son torse avec une serviette et alla voir. Une dizaine de cavaliers montés sur des lézards dragons venaient d'arriver, ils escortaient une litière couverte. Leur insigne, un bracelet de perle au poignet gauche les identifiaient comme helarians. Une personne sachant les lire auraient pu déduire qu'ils étaient affectées à bord du Cristal, et même déterminer leur grade. Le chef était un elfe, grand mince, une beauté éthérée, presque féminine.
En reconnaissant l'elfe, Festor se précipita. «Elmagen, s'écria-t-il, te voilà enfin, tu as donc reçu mon message.
- En effet, répondit le nouveau venu. Un démon nous l'a transmis. Es tu fou de faire appel à un tel être ? Ils sont dangereux.» Festor haussa les épaules. «C'est un Helarian, comme nous.
- Franchement, quand on te vois, on se demande vraiment lequel de nous deux est le plus âgé.» Elmagen démonta. Les deux hommes se firent une accolade. Puis l'elfe remarqua. «Ça sent les vacances, tu te crois à la plage ?
- Non j'aidai Jensen à réparer sa serre.
- Je ne comprend pas pourquoi les humains s'embêtent avec leurs serres. Ils n'ont qu'à faire comme nous et manger des champignons cultivés en cave.
- Ce n'est pas parce que tu adores ça qu'on doit l'imposer à tout le monde. Personnellement j'aime bien les tubercules ou les fruits.
- Les fruits surtout, disposés sur une bonne tartelette telle que les prépare la cuisinière de la résidence si j'ai bonne mémoire.
- Chacun a ses petits travers.» L'elfe redevint sérieux. Il examina rapidement la poitrine nue de son ami. « En tout cas, je peux voir que tu n'es pas blessée. J'en conclus donc que la litière est pour Jalia. C'est grave ?
- Oui et non. Elle s'en remettra mais ses blessures sont étendues.
- Comment prend elle la chose ?
- Comme une punition injuste.
- Aïe, ça doit être dur pour toi.
- Ce n'est pas à moi qu'elle en veut. Viens, je vais te présenter.» Il l'entraîna vers la maison. L'elfe se tourna vers sa troupe et leur donna quelques ordres brefs. Puis il suivit Festor vers l'intérieur.
Dans la pièce commune, Cleriance se reposait, assise sur un fauteuil confortable. En voyant la porte s'ouvrir et les deux hommes entrer, elle se redressa, mais Festor lui fit signe de ne pas bouger. «Elmagen, voici Cleriance.»
L'elfe s'approcha et la salua bien bas. «Madame, je suis honoré de faire votre connaissance, dit il, je constate que vous attendez un heureux événement. Je lui souhaite, ainsi qu'à vous, tout le bonheur possible.
- Je vous remercie. Je constate que les elfes d'Helaria sont civilisé malgré la licence dont vous bénéficiez sur vos îles.
- Licence ? » Son visage exprima son amusement à ce mot. « N'ayons pas peur des mots. Dépravation serait plus exact. C'est un fait avéré. Et j'avoue beaucoup contribuer à cette réputation. Mais si le soleil, la mer et les plages de sable offrent bien des tentations au chasseur, cela n'empêche pas d'être respectueux de sa proie.» Elle éclata de rire. «Me considéreriez vous comme une proie ?
- Non plus maintenant, je suis trop vieux. Mais si j'avais cinq siècles de moins, allez savoir ?» Elle s'adressa à Festor. «Si vous vous étiez présenté ainsi à ma mère, elle serait moins hostile.
- A l'impossible, nul n'est tenu. Festor est un authentique soldat. Jamais une parole de trop. Tout ce qu'il dit sort du manuel du parfait soldat. Il s'est même choisi une femme qui parle peu.
- Ça compense avec ceux qui parlent trop, riposta Festor.
- Et vous, vous n'êtes pas un authentique soldat ?
- Non madame, je fais semblant. Je suis d'ailleurs un assez bon imitateur, personne ne s'en est rendu compte.
- Et moi je crois que vous êtes la personne la plus dangereuse d'Helaria. Votre langue est une arme redoutable.
- Et pourtant, vous n'avez eu qu'un bref aperçu de ce que je peux faire avec. » Elle éclata de rire une seconde fois.
Il leva les yeux et aperçu Deirane en haut de l'escalier qui le regardait. « Mais que vois je, une apparition. » La jeune fille rougit. « Je te présente Deirane, dit Festor, c'est la fille cadette de notre hôte et la responsable involontaire de notre présence ici.
- Est ce un vrai rubis qu'elle porte au front ? demanda l'elfe ou un cristal coloré.
- C'est un vrai. Et elle ne le porte pas. Il fait partie d'elle. » L'elfe plissa les yeux d'étonnement. « Mon ami, dit il, tu devrais t'exprimer plus souvent, tu manques d'entraînement. Tes paroles sont incohérentes.
- Pas d'incohérence là dedans. Le rubis est incrusté dans sa peau, ainsi que les autres pierres.
- Il y en a d'autres ? » Festor invita l'adolescente à les rejoindre. Lorsqu'elle fut à la lumière, il put voir les diamants qui étincelaient sur ses joues et le dos de ses mains. Pour la première fois de sa vie, Elmagen resta muet.
Festor regarda son ami qui restait bouche bée. Cela faisait longtemps qu'il voulait le prendre au dépourvu, sans une réplique toute prête. Il ressentait cela comme une petite victoire. «Aurais tu perdu le sens de la parole, demanda-t-il.
- Point du tout. J'admirai. L'art ne se décrit pas, il s'admire. Et là nous pouvons parler d'oeuvre d'art. Car je doute qu'elle soit née comme ça.
- Sort démoniaque appliquée par un drow.
- Mademoiselle, donnez moi le nom de ce drow. Je voudrais le féliciter. Avant de le tuer bien sûr, car je doute qu'il vous ai demandé votre accord avant de faire cela.
- Je ne sais pas son nom, répondit timidement Deirane.
- Si j'en avais les moyens, je vous achèterai sur l'heure. Malheureusement, quelqu'un a édicté une loi stupide qui interdit l'esclavage en Helaria. Quant à vous épouser, je suis bien trop jeune pour cela. Je n'ai que soixante trois ans. Je n'ai pas encore vécu.
- Elle est trop jeune également pour être mariée, répliqua Festor.
- Trop jeune ? As tu des yeux pour voir. Ce n'est pas une enfants que tu as devant toi, mais une vraie femme. Tu ne connais vraiment rien aux femmes. C'est à se demander comment un lourdeau comme toi à pu capturer un être aussi délicat qui Jalia.
- Un simplet, pour une simple d'esprit, suggéra Festor.» Les deux hommes éclatèrent de rire. Deirane se joignit à eux, un peu timide. Mais Cleriance, qui n'avait vu Jalia qu'endormie et ignorait tout de son handicap ne compris pas la raison de leur hilarité.
Au bout d'un moment ils reprirent leur sérieux. «Je ne voudrais pas te forcer la main, dit Elmagen, mais les paysans que nous avons croisés en arrivant n'avaient pas l'air joyeux de nous voir. Je préférerai partir avant que des idées malsaines ne leur montent à l'esprit.
- Ça m'embête de bouger Jalia dans son état, mais tu as certainement raison.
- Dans son état ! Dans quel mauvais pas as tu fourré cette pauvre fille ?
- C'est de ma faute, plaida Deirane, elle a voulu m'aider, ça a mal tourné. » Elmagen regarda alternativement Deirane et Festor. Puis il monta l'escalier quatre à quatre. Ils entendirent quelques portes s'ouvrir, bientôt suivie d'un rugissement. L'elfe reparu en haut de l'escalier. «Festor, lança-t-il, si tu la ramènes encore de tes expéditions dans un tel état, je ... je ...
- Encore, releva Cleriance, ce n'est pas la première fois ?
- Jalia est incapable d'estimer le danger. Elle a tendance à se mettre dans des situations désagréables. Mais ça reste rare. Jamais ses blessures n'ont été aussi graves. Et d'habitude j'arrive à lui éviter le pire. Et ça, même une forte gueule comme Elmagen le reconnaîtra.» Il avait haussé la voix sur la dernière phrase. L'elfe redescendit l'escalier, plus calme qu'il ne l'avait monté. « J'avoue que sans toi, il y a longtemps qu'elle aurait eu un accident fatal.
- Surtout que là c'est de ma faute, intervint Deirane.
- Nous ne sommes pas là pour nous flageller en public, reprit Elmagen, il faut nous presser. Festor, va chercher Jalia et installe la dans la litière. Pour une raison inexpliquée ta présence a un effet apaisant sur elle alors que moi je l'effraie.
- Tu pourrais essayer de parler moins fort, suggéra Festor.» Il n'en alla pas moins chercher sa fiancé qu'il allongea précautionneusement dans la couche que les marins du Cristal lui avaient préparée. Il avaient pensé à amener un guérisseur avec eux. Celui-ci monta à côté d'elle et commença à lui prodiguer ses soins.
Juste avant de partir, Festor salua toute la famille. Même Daisuren vint assister au départ. Elle était toujours aussi renfrognée, mais la bienséance avait reprit le dessus. Le soldat n'essaya pas d'aller jusqu'à la serrer contre lui comme il le fit des trois autres représentantes féminines de la famille. Après avoir enlacé Deirane, il la prit par les épaules et la regarda dans les yeux. «Je ne sais pas quelle vie tu auras, dit il, mais sache qu'il existe un refuge pour toi où tu seras en paix. N'hésite pas à venir nous rejoindre.
- Je préfère rester au sein de ma famille.
- Je n'en doute pas. Mais on se reverra bientôt, j'en suis sûr.» Il serra une dernière fois la jeune fille contre lui. A travers le tissu, les pointes des petits diamants lui procuraient une sensation étrange, mais il s'y était habitué. Il la lâcha enfin et monta sur son lézard. Il adressa un salut à toute la famille.
Elmagen lança un ordre et la troupe se mit en route. Deirane les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils passent la colline.
Pendant trois jours, rien ne se passa. La vie reprit presque un tour normal. La seule différence était que, si Deirane allait toujours chercher l'eau au lac, elle y allait accompagnée de son père. Elle avait peur de s'y rendre seule depuis ce jour fatidique, moins d'un mois plus tôt et la présence massive armée d'une fourche la rassurait. Tout le plaisir qu'elle éprouvait à accomplir cette tâche avait disparu. Elle surveillait les buissons pour voir si son espion habituel était toujours caché dans les parages, mais il restait invisible. Elle ne se regardait plus dans l'eau non plus. Ce n'était pas la présence de son père qui l'en empêchait, mais elle n'aimait pas ce qu'elle était devenue. La vue de son visage la révulsait. Elle brouillait volontairement la surface en puisant l'eau pour éviter de voir son reflet.
Un soir, sa peste de soeur avait enlevé le drap qui recouvrait le miroir dans leur chambre commune. Ça avait provoqué une crise d'hystérie que Cleriance et Daisuren avaient eu du mal à calmer. Jensen avait entraîné sa plus jeune fille derrière la maison et l'avait corrigée avec son ceinturon. C'était la première fois qu'il levait la main sur un de ses enfants. Depuis, elle en voulait à mort à sa grande soeur et ne manquait pas une occasion de la lui faire du mal.
Un matin, alors qu'ils prenaient le premier repas de la journée, quelqu'un frappa à la porte. Intrigué, Jensen se leva et alla ouvrir. Dehors, se tenaient une vingtaines de personnes. Le boulanger du village voisin était à leur tête. «Lorlon, dit simplement Jensen, que veux tu si tôt le matin.
- Jeten est mort, dit il simplement.» Le visage de Jensen exprima sa peine pour cette mauvaise nouvelle. «Je suis désolé, dit il enfin, ce doit être une grande peine pour ta femme. Comment se porte-t-elle.
- Je suis pas venu pour parler de ma femme, mais de ta fille.
- Ma fille, quoi ma fille ?
- C'est elle la responsable.» Le ton du paysan, avait alerté Cleriance. Elle s'était levée et avait pris la main de sa soeur pour l'inviter à la suivre. Les deux femmes se réfugièrent contre la cheminée. «C'est ridicule, s'écria Jensen. Ma fille a pas tué ton fils.
- Elle a attiré ce drow sur nos terres. Et maintenant ces monstruosités de stoltzt.
- Ce drow habite à côté de chez nous depuis des années. Et si ton fils n'avait pas passé son temps à reluquer ma fille, il ne lui serait jamais rien arrivé.
- Mon fils aurait jamais remarqué ta fille si elle s'était pas comporté comme une traînée.
- C'est pas une traînée. Il se cachait derrière un buisson dans ma propriété pour espionner mon lac. Ton fils n'était qu'un voyeur.
- Ça suffit, je t'interdis de mon fils comme ça, il est mort.
- Alors ne parle pas de ma fille comme ça. Elle est vivante elle, et elle va devoir vivre avec ça.»
Le boulanger, Lorlon, prit un air menaçant. «Elle n'aura pas longtemps à vivre avec ça.» Et il agita de façon menaçante le bâton qu'il avait à la main. « Papa, cria Cleriance pour attirer son attention. » Il rattrapa au vol le tisonnier qu'elle avait lancé et se mit face à la foule menaçante. « Si elle nous suit sans résistance, cette sorcière aura droit à un procès équitable avant d'être brûlée. » Derrière lui, la foule fit écho à ses paroles.
Sans en attendre davantage, Cleriance entraîna sa soeur vers la cuisine. La jeune fille était pétrifiée par la terreur. Elle du la tirer brutalement pour qu'elle suive. Elle referma la porte derrière elles. Elle prit un havresac rebondi pendu à une patère à côté de la porte donnant sur les champs. Elle ouvrit la porte et regarda à l'extérieur. Personne. Rassurée, elle sortit, suivie de Deirane. Elles se précipitèrent vers les serres pour se cacher de la foule au cas ou certains feraient le tour.
Avant de suivre sa soeur aînée, Deirane jeta un dernier coup d'oeil sur l'endroit où elle avait toujours vécu et qu'elle quittait, certainement définitivement.
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