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La paysanne

Boulden

de nos jours

Trois jours après l'assignation à résidence de Deirane, la guerrière libre entra dans la chambre où l'humaine avait élu domicile. Les bâtiments stoltzt étaient toujours trop chauffés pour les humains. Elle était donc rendu au dépôt du consulat prendre une tenue plus adaptée. Elle y avait pris une jupe très courte similaire à ceux que portaient les helarians dans leur lointaine contrée tropicale lors des journées particulièrement chaude, une jupe d'homme apprit elle par la suite. Mais elle n'en avait cure, elle lui convenait et de toute façon n'envisageait pas de se balader à la vue de tous ainsi vêtue de ce seul morceau de tissu. Quand elle ne s'entraînait pas aux armes avec Serton, elle passait son temps libre à lire. Allongée sur son lit, sur le ventre. les jambes relevées, les pieds jouant dans les rayons du soleil, elle avait emprunté à la bibliothèque l'épopée d'un stoltzen dont l'ancienneté se perdait dans les limbes du mythe. Ce genre de littérature la fascinait. Son propre peuple avait été amené par les Feythas lors de leur invasion et les plus longue lignées humaines n'avaient que quelques générations d'existence. Si son père et son grand-père étaient nés de parents humains, les générations antérieures s'étaient développés dans une étrange machine qui reproduisait le fonctionnement de la matrice d'une femme. Et ses plus lointains ancêtres libres, à en croire les documents laissés par les anciens tyrans, valaient à peine mieux que des singes. Son peuple n'avait pas une longue histoire. La plupart de ceux qui avaient vécus les faits marquants de leur civilisation étaient encore vivants. Seuls les peuples anciens pouvaient se prévaloir de héros évoluant dans un lointain passé et d'anciennes civilisation perdues.

L'irruption de Saalyn fit sursauter Deirane qui reposa l'ouvrage. Elle étira le cou pour voir sa visiteuse. Ainsi abandonnée, les cheveux lui tombant devant le visage, elle semblait plus jeune que son âge. On aurait presque dit une gamine. De fait, selon les critères stoltz, elle l'était. Mais les humains vivaient leur vie plus vite et elle avait l'âge d'être grand-mère. Peut être l'était elle d'ailleurs, sa fille aînée, où qu'elle se trouve, était adulte déjà. En fait, trois ans plus jeune qu'Hester, elle était certainement mariée et déjà mère.

«Que se passe-t-il ? demanda Deirane.
- On part, répondit Saalyn, demain au lever du soleil, prépare tes affaires.
- Tu as trouvé ?» Deirane se retourna sur le dos et d'un coup de rein se releva. Elle s'assit en tailleur sur le lit. Saalyn s'installa sur le bord, les jambes repliées sous les fesses. Elle prit le livre que lisait Deirane à son arrivée. «Le prince des eaux de Belden. Intéressant même si sa théorie a été pas mal ébranlée depuis l'arrivée des nouveaux peuples.
- Vas y racontes.
- Il y a trois peuples anciens et trois éléments. Belden professe que ce n'est pas un hasard et que chaque peuple est lié à un élément. Les orcs sont liés à la terre, les stoltzt à l'eau - le fait est que nous nageons comme des poissons - et les démons à l'air. Ils ont des ailes et peuvent voler, tu comprends ?
- Saalyn !» Le ton de Deirane laissait nettement percer son agacement. La guerrière lui sourit et reposa le livre. «Notre drow s'est réfugié dans un château perdu dans la forêt à environs dix longes de la grande route du sud. Nous n'aurons pas trop de deux jours pour y arriver.» L'humaine respira profondément, soulagé.
- Il ne faut pas deux jours pour faire dix longes, remarqua-t-elle.
- Pas dix mais vingt quatre, corrigea Deirane. Six longes pour atteindre le port de Boulden, puis remonter la grande route du sud sur huit et pour finir dix lieues en pleine jungle.
- Une jungle ? Le drow lui même a bien du la traverser pour l'atteindre. Il a certainement du percer une route. Au pire, il suffit de suivre ses traces.
- Tu sais bien que depuis la guerre on n'a plus besoin de tracer des routes pour traverser la jungle. En plus, celle-là est sillonnée de rivières.
- Et pourquoi ne pas y aller nous même en bateau ?
- D'abord parce que nous n'en avons pas de disponible.
- Vous n'avez pas de bateau disponible ? Muy a bien employé un moyen de transport pour arriver ici ?
- Elle est arrivée avec un navire de guerre en effet. Mais il repart vers le sud avec tous les soldats qu'il aura ramassé lors de sa route. Et de toute façon, ce n'est pas un petit bateau et l'affluent n'est pas très large.
- Il ne pourrait pas ...
- Non ! C'est un de nos plus gros navire de guerre. » L'ancienne reine eu l'air déçu. Mais elle se reprit très vite. «Le duc ne pourrait pas nous louer un bateau.
- Peut être, s'il en avait. Malheureusement pour faire des bateaux il faut du bois et pour avoir du bois il faut des arbres.» Deirane changea de position, entourant ses genoux de ses bras. «Le manque de bateau n'est pas la seule raison qui nous oblige à traverser la jungle. Il nous attend. Il sait qui nous sommes. Il est prêt. Et il s'attend à ce que nous arrivions comme d'habitude par la rivière. Nous nous battrons à un contre deux, contre une armée retranchée derrière de solides murailles. En passant par la forêt nous gagnons un élément de surprise qui nous sera indispensable.
- Il y aura des morts ?
- Muy ne nous accompagne pas mais elle a conçu le plan d'attaque. C'est elle qui dirigera l'assaut. Elle nous confie un sensitif, il pourra rester en contact mental avec elle. C'est comme si elle était avec nous. Si tout se passe comme prévu, il n'y aura aucune mort de notre côté.» Les sensitifs, Deirane en avait entendu parler. A l'exception des pentarques, les stoltzt ne possédaient pas de dons télépathiques. Ils ne pouvaient donc entrer en communication avec leurs chefs qu'en attirant l'attention au moyen de signes discrets. Il fallait donc qu'il soit dans le champ de vision du pentarque. Les sensitifs n'étaient pas télépathe. Mais ils avaient la particularité de pouvoir créer avec leurs seigneurs un lien qui persistait sans effort de volonté, même pendant le sommeil. Ils pouvaient donc entrer en contact à tout moment et quelque soit la distance. Bizarrement les meilleurs sensitifs étaient majoritairement des elfes. Ces êtres très rares étaient très précieux au sein de la pentarchie. « C'est marrant, je croyais que Muy ne m'aimait pas, remarqua Deirane.
- Elle ne t'aime pas. Ce n'est pas pour toi qu'elle fait ça, mais pour ses soldats.
- J'aurai du m'en douter.» Saalyn se leva et de sa démarche féline se dirigea vers la porte. «Nous voyagerons léger, continua-t-elle, la traversé de la jungle ne sera pas une partie de plaisir. Aussi ne prend que ce qui est indispensable pour toi et pour ta nièce. Tes autres affaires voyageront seront transférées directement à Sernos.»

Deirane se redressa. «Attend, dit elle.» La guerrière s'immobilisa, la main sur la poignée de la porte, prête à l'ouvrir. «Tu veux quelque chose de particulier ?
- Une promesse.
- Demande toujours.» Deirane hésita un moment avant de formuler sa demande. «Quoiqu'il m'arrive, je veux que tu prenne soin de Cleindorel. Je veux que tu la ramènes chez elle.» Saalyn soupira. Elle alla s'asseoir près de son amie. «Cesse de t'inquiéter comme tu le fais. Tout se passera bien, nous la ramènerons dans son foyer.
- J'ai bien réfléchi ces derniers jours. Je ne survivrais certainement pas à la rencontre avec ce drow.
- Qu'est ce qui t'as fait imaginer une telle idée ?
- Pourquoi voudrait-il me voir autrement ? Il veut me tuer. Détruire son oeuvre quand elle est encore intacte. Il ne veut pas que je dégrade le tableau qu'il a crée en vieillissant.» Saalyn chercha quelques paroles de réconfort. Mais les mots ne lui venaient pas. Une larme coula le long de la joue de l'humaine.

Saalyn enlaça son amie qui posa la tête contre sa poitrine. «Tout se passera bien, murmura-t-elle, tu verras. Pour te tuer toi, il faudra d'abord qu'il me tue moi. Et je suis coriace.» Mais au lieu de la calmer, cela déclencha une série de sanglots convulsifs. Elle tenta maladroitement de la réconforter, lui caressant timidement les cheveux et le dos, sans effets. «J'ai peur, parvint à dire Deirane entre deux sanglots, si tu savais à quel point j'ai peur. Je suis terrorisée rien qu'à l'idée de me retrouver face à lui. J'ai envie de me cacher au fond d'un trou et de ne plus jamais en sortir. Je voudrais, comme quand petite fille je faisais un cauchemar, aller me réfugier au fond du lit de mes parents et sentir les bras de mon père autour de moi.
- Je ne suis pas ton père, mais je peux essayer de le remplacer. Réfugie toi en moi.» Doucement, Saalyn allongea près d'elle le corps secoué de sanglots. Elle l'enlaça aussi étroitement qu'elle le pu. L'opération était rendu difficile car l'ancienne reine s'accrochait à la guerrière comme une noyée à sa planche.

Le soir tombait et Deirane dormait quand Saalyn pu se dégager. Elle étira ses muscles endoloris par la pause, grimaça quand une articulation protesta. Elle allait devoir se changer, son chemisier était trempé de larmes. Incroyable qu'un corps aussi petit puisse perdre autant d'eau sans se dessécher. Doucement pour éviter de réveiller son amie, elle quitta la pièce.



Le lendemain, quand Deirane sortit du consulat, toute une troupe l'y attendait. Outre une trentaine de soldats, sans distinction d'espèces ni de sexes, participaient Hester, quelques palefreniers qui devaient rester en arrière avec les chevaux une fois l'expédition engagée dans la jungle et un elfe inconnu qui ne semblait pas à sa place et qu'elle pensa être le sensitif. En tout, un peu moins de quarante personnes. Les helarians étaient en train d'examiner leur monture, ne se préoccupant pas de la nouvelle arrivée. Saalyn n'était visible nulle part. Elle était certainement avec la pentarque pour mettre au point les derniers détails.

Ce fut Hester qui la vit le premier et vint la rejoindre. «Bonjour mère, dit il en l'embrassant sur la joue.» Elle lui fit une légère caresse, écartant une mèche de cheveux qui lui cachait le front. «C'est notre troupe ? Il ne sont pas un peu nombreux, Muy m'en a promis vingt.
- Il y aussi l'escorte de Muy. Elle profite de notre voyage pour rejoindre le port.
- Elle n'a pas confiance en moi. Bien, bien.
- Elle ne t'aime pas, c'est flagrant. Mais sa méfiance ne va pas jusque là. J'ai cru comprendre qu'elle veut renforcer son lien avec le sensitif.
- Et eux, ils sont dans quelle disposition ?
- Ils ne partagent pas le sentiment de leur reine, mais c'est leur reine. Tant qu'elle sera là, ils se comporteront avec hostilité. Les choses changeront dès qu'elle sera hors de leur vue.
- Espérons le. Je ne comprend pas très bien pourquoi elle me rend responsable de tout ça.
- Je crois qu'elle est folle.
- Tu confonds. C'est Wotan qui est fou. C'est pour ça qu'Helaria est une pentarchie et pas une monarchie.
- A mon avis, les cinq pentarques sont fous. Muy est une tueuse et elle aime ça. Si tu avais vu son visage le soir de la fête, tu aurais eu peur.
- Possible. Dargiel caltheris, les jumelles tueuses, c'est ainsi qu'on les surnomme elle et sa soeur. Mais elle est capable.
- Pour un peuple qui prône le pacifisme, ça fait un peu tâche je trouve.» Pour toute réponse, elle se contenta d'un sourire. Mais elle était du même avis que son fils.

Deirane se dirigea vers son cheval. Quelques jours plus tôt, un palefrenier était allé le chercher à l'écurie des voyageurs à l'entrée de la ville. C'était une jument noire avec des reflets bleutés. On la lui avait offerte quelques mois plus tôt et elles ne s'étaient pas séparées depuis. Un soldat s'en occupait, vérifiant son état. Au moins, ils étaient méticuleux. Même ses fontes avaient été préparées et la jument harnachée . Elle installa son ballot derrière la selle. Cette dernière était luxueuse, avec des arabesques gravées dans le cuir et des dessins en fil d'or. Un travail de toute évidence orc. C'était aussi un cadeau, comme la plupart de ses possessions d'ailleurs. Par acquis de conscience, elle vérifia les sangles mais elle ne trouva rien à redire. «Belle bête, remarqua le soldat, elle vient de Mustul n'est ce pas.
- Elle est de cette race, mais elle est née dans un élevage à l'est de Sernos.
- Elle est magnifique. Je suppose que cette séductrice à un nom.
- Je vois qu'elle a déjà usé de son charme sur vous, dit Deirane d'un ton rieur. Je l'ai nommé Calen.
- Calen, comme notre doyenne ?» Le soldat la regarda attentivement. «Sa robe a en effet la même teinte que les cheveux de notre dame. A une aussi jolie demoiselle, le nom de la plus belle dame d'Helaria convient parfaitement.» Comprenant qu'on parlait d'elle, la jument releva la tête et fit quelque pas de trot d'un air fier avant de revenir bousculer affectueusement sa cavalière de la tête. Le soldat éclata de rire. «Quand je vous disais qu'elle était une séductrice.
- Tu devrais avoir honte ma fille, ce n'est pas ainsi qu'une demoiselle se comporte.» Le hennissement qu'elle lança avait un air légèrement moqueur. Deirane lui flatta les naseaux de la main et quand la jument posa la tête sur son épaule, elle appuya la joue contre elle.

Saalyn et Muy sortirent enfin. Le consulat était quasiment vide. Ne restait que le personnel nécessaire pour tout nettoyer avant de fermer derrière eux. Avec la situation actuelle, nettoyer signifiait détruire tous les documents et le matériel qu'ils ne pouvaient emporter avec faute de moyens. La monture de la pentarque était un lézard dragon mâle. Sachant la peur que les chevaux éprouvaient pour ces animaux, elle y vit une marque d'hostilité. Elle se morigéna, se disant qu'il fallait bien qu'elle reparte avec celle qui l'avait amenée, mais l'impression demeurait. En tout cas, la petite stoltzin passa devant elle en ne lui adressant qu'un simple salut de la tête, sans aucune parole. Saalyn fut heureusement plus volubile. Elle au moins semblait heureuse de la voir. «Alors, comment te sens tu ? demanda-t-elle.
- Nerveuse, répondit Deirane, j'ai presque hâte que ce soit fini.
- Ne t'inquiète pas, nous serons à la hauteur.» Elle aurait continué à parler davantage si un palefrenier n'avait amené le cheval de la guerrière. Saalyn avait remis une tenue similaire à celle qu'elle avait lorsqu'elle l'avait rencontré à la taverne quelques jours plus tôt, une ample chemise beige et un pantalon moulant de cuir brun. Elle semblait avoir retrouvé tout son allant. Mais aujourd'hui, elle avait un bras immobilisé par une écharpe. C'était son bras d'épée, elle n'avait donc pas d'arme sur elle, elle aurait été inutile. Elle était aussi incapable de monter seule. Le palefrenier lui tint sa monture par les rênes le pendant qu'un autre l'aidait à grimper sur le dos du cheval. Les autres guerriers étaient aussi en train d'enfourcher leur monture. Deirane les imita. Le guerrier commandant le détachement vérifia que tout le monde était prêt. C'était le cas. Il donna le signal du départ.

La route devant le bâtiment était large parce qu'Helaria avait acheté les maisons d'en face et les avait détruites, pour raison de sécurité. Mais pour rejoindre l'avenue, il n'y avait pas le choix, il fallait traverser les venelles de la ville basse. Aucune n'était assez large pour permettre le passage d'une troupe ordonnée. Ils se divisèrent donc en groupes de cinq cavaliers qui en empruntèrent chacun une, en file indienne et lentement. Quelques minutes plus tard, ils atteignaient l'artère principale, prévue pour les chevauchées. Il s'arrêtent juste de le temps de se réorganiser. Les deux groupes, guerriers libres et soldats restèrent mélangés. Ils se disposèrent en deux files. Muy pris la tête. A sa grande surprise, elle invita Deirane à la rejoindre. «Merci de cet honneur, dit elle.
- C'est un honneur dont je me passerai bien, répondit Muy, mais vous êtes la représentante officielle d'un pays étranger. Je n'ai pas le choix. Bien que vous n'ayez pas voulu dire lequel.
- Je vois que Serton à parlé.
- Les rapports de ma soeur Vespef sont plus fiables que les rumeurs. Mais il m'a rapporté votre discussion.
- Vous saviez dès le début qui j'étais alors ?» Mais Muy ne répondit pas. Elle ne voulait pas discuter avec Deirane.

Muy donna l'ordre de marche. La troupe commença à descendre la route, lentement, comme à la parade. Les gens se massaient sur les bords pour les regarder passer. Parmi eux, des nobles qui de toute évidence enviait la force qui semblait émaner de ce groupe. Deirane comprit soudain que la pentarchie faisait une exhibition à destination des Bouldenites. Elle voulait marquer durablement les esprits. Et surtout, elle voulait montrer que les helarians ne partaient pas en vaincus pour essayer de sauver ce qu'ils pouvaient, mais en vainqueurs qui allaient massacrer leurs ennemis et les chasser de leurs foyers. Cela expliquait pourquoi Hester, qui ne savait monter que depuis quelques mois, avait reçu un entraînement intensif d'équitation; il ne devait pas déparer lors de cette chevauchée. Il y avait aussi un autre message : les soldats d'Helaria étaient venus assez nombreux pour conquérir la ville Boulden était toujours libre. Quand les Yrianii viendraient, ce sera en conquérant. A la sortie de la ville, les gardes les laissèrent passer sans difficulté. Les portes étaient grandes ouvertes. Instinctivement, ils se mirent au garde à vous et leurs officiers saluèrent les cavaliers.

Une fois hors des murailles, ils prirent un trot soutenu sans perdre leur ordonnancement. Au bout d'une demi longe, la plaine environnante laissa place à un marécage. Seule la route dominait les eaux. Le talus qui la supportait avait nécessité le travail de centaines d'esclaves juste après la guerre. A l'époque, les poisons les avaient lentement tués. Ceux qui avaient survécus avaient donné vie à des enfants malformés, la plupart étaient mort à la naissance ou en bas âge. Aujourd'hui, leurs descendants continuaient à patauger pour entretenir la chaussée afin d'éviter sa dégradation, la survie de Boulden dépendait de son état. Mais leur espérance de vie avait bien augmenté. Uv Polin guérissait lentement des blessures qui lui avait été infligées.

Muy rapprocha sa monture de celle de Deirane qui manifesta sa peur. Il fallu toute l'habileté de l'ancienne reine pour calmer Calen. «Je crois que j'ai été injuste avec toi, dit Muy.» Si les paroles marquaient une certaine contrition, ce n'était pas le cas du ton qui restait dur. «Je suis heureuse que vous le reconnaissiez, répondit Deirane, qu'est ce qui vous a ouvert les yeux ?
- Saalyn, tu as la chance d'avoir une amie comme elle. Fidèle malgré le peu d'empressement que tu as mis à la revoir ces dernières années.
- Saalyn ? Que vous a-t-elle dit pour vous faire changer d'avis ?
- Elle m'a passé sacré un savon. Elle m'a reproché mon comportement à ton égard. Elle n'avait pas totalement tord.» Deirane eu du mal à retenir un sourire. «Un savon ?» Muy hocha la tête. «Il y a beaucoup de rois qui n'auraient pas toléré une telle chose dans le monde.
- Je connais ce genre de rois. Personne ne leur dit jamais de choses désagréables, ceux qui osent sont vite remplacés par des flatteurs. Et un jour, ils ont un soulèvement ou bien leur armée se fait écraser au combat et ils ne savent pas pourquoi ?
- Je suis heureuse que les choses soient différentes en Helaria. Maintenant, nous allons pouvoir nous apprécier.
- J'ai reconnu mes torts, je n'ai pas dit que je t'appréciais. Partout où tu passes, tu sèmes le chaos. Tu as détruit plus de dynasties et fait plus de morts que toutes les guerres d'Helaria.
- Je n'en suis pas responsable.» Deirane hésita. «Tu crois que je suis heureuse de tout les crimes qui ont été commis en mon nom ? Je n'ai jamais eu le contrôle de rien. Toute ma vie, je n'ai jamais eu le droit à la parole. J'ai été traité comme un objet, j'ai été vendue, échangée ou volée, sans jamais avoir eu le moindre choix de mon propriétaire. Des hommes ont tué pour m'acquérir, mais je n'ai jamais demandé à ce qu'ils le fassent. Tout ce que ça m'a valu, c'est une vie d'esclavage. Quand au seul homme que j'ai aimé, je ne sais même pas où est sa tombe pour me recueillir dessus.
- Je sais.» Muy écarta son lézard dragon. La conversation était finie. Mais Deirane n'était pas calmée pour autant. «Et tu sais aussi que malgré vos beaux principes, votre société soit disant parfaite où tout le monde est égal et où le pouvoir s'obtient au mérite et pas par la naissance. Pourtant j'ai eu des propriétaires helarians. Oh, ils ont pris soin de ne jamais mettre le pied sur le territoire de la pentarchie. Mais certains de vos commerçants entretiennent des harems hors de vos frontières.» Cette dernière tirade semblait avoir ébranlé Muy. «Est ce la vérité ?
- Pourquoi mentirais je ?
- Une enquête sera faite et les coupables châtiés.» La pentarque hésita un instant avant d'ajouter. «Saalyn sait où se trouve celui que tu cherches, c'est elle qui l'a mis en terre.» Puis elle se referma sur elle même. Elles n'échangèrent plus un mot de tout le reste de la chevauché.



Un peu moins d'un monsihon après le départ, ils arrivaient au port. Le long de la rive, une langue de terre émergée séparait le fleuve du marécage. Elle était étroite, à peine plus d'une centaine de perches, et haute du quart de cette largeur. Mais grâce à elle, des bâtiments et des jetées avaient pu être construits. Le fleuve Unster, s'il était loin d'atteindre la taille qu'il aurait à son embouchure en Helaria, était déjà impressionnant. La rive d'en face était loin, à plus d'une longe. A une telle distance, on ne distinguait pas la Grande Route du Sud qui courait sur sa berge. En revanche, la forêt à l'arrière plan semblait impénétrable, mais ce n'était qu'une impression due à la distance. Des elfes arrivaient à s'y déplacer et en vivre sans problèmes.

Toutefois ce qui impressionna le plus Deirane et Hester fut le navire qui mouillait devant le port. D'où ils étaient, ils avaient une vue plongeante sur lui. Il était si long qu'il occupait tous les emplacements disponibles à l'extrémité des quais. Il faisait plus d'une centaine de perches de la proue à la poupe et presqu'autant de large. Deux coques parallèles étaient reliés par des ponts communs, une structure que les helarians appelaient catamaran. Cela permettait d'obtenir une immense surface plane presque carrée d'où émergeaient les deux proues à l'avant et fermé à l'arrière par un château sur lequel la roue de gouvernail était installée. Quatre mats étaient alignée dans l'axe, mais à l'avant il y avait deux beauprés qui portaient chacun leur jeu de focs. Les voiles, pour le moment ferlées, étaient bleues ciel, la coque de la couleur de la mer, il était conçu pour être discret malgré sa taille. L'armement n'était pas en reste. Une baliste sur chacune des proues, trois sur le château et trois catapultes de chaque côtés. Les balistes pouvaient tourner dans toutes les directions ou presque, les catapultes avaient un débattement nettement plus réduit, mais leurs projectiles étaient plus lourds et destructeurs. Sur le pont du navire, les soldats déjà à bord étaient alignés pour l'inspection. A vue d'oeil, Deirane estima leur nombre à deux cents. Pas étonnant que le duc de Boulden soit si complaisant avec la pentarchie. Il y avait là plus de puissance que n'en possédait son petit état. La moitié des royaumes d'Ectrasyc étaient dans ce cas. Et la pentarchie avouait quatre navires de ce genre. Que la Ligue des Princes Marchands ait osé entamer une guerre contre Helaria était surprenant.

Les deux groupes qui jusqu'à présent avaient voyagé de concert se séparèrent. Muy et son détachement continuèrent jusqu'au navire alors que les guerriers de Saalyn restaient en arrière. Le détachement s'arrêta au début de la jetée. Pendant que les palefreniers prenaient les montures en charge en vue de leur embarquement, les soldats démontèrent . Ils se disposèrent en deux files autour de leur pentarque quatre devant, six derrière. Encore une fois, ils cherchaient à en mettre plein la vue aux bouldenites, dans leur royaume insulaire ils ne se comportaient pas en respectant un tel protocole. Ils étaient plus naturels.

Une fois à bord, Muy monta sur le pont supérieur pendant que les soldats de l'escorte prenait place parmi leurs compagnons. Les surplombant de la hauteur du château, la pentarque leur fit face. Elle s'appuya légèrement sur le garde corps. Elle les regarda un moment avant de prendre sa respiration.

«Le 7 kepoï 1217 - date qui restera marquée d'une honte éternelle - Helaria a été l'objet d'une attaque soudaine et préméditée de la part des forces navales de la Ligue des Princes Marchands

Helaria étaient en paix avec ces nations et avait établi des relations commerciales profitables pour les deux bords. En fait, une heure après que les escadres de la ligue eurent commencé à attaquer Lumensten, leur ambassadeur près Helaria, et son collègue, transmettaient au pentarque une réponse officielle à un récent message helarian. Bien que cette réponse affirmât qu'il semblait inutile de poursuivre les négociations diplomatiques en cours, elle ne contenait ni menaces, ni allusions à une guerre ou à une attaque armée.

On se souviendra que la distance entre Helaria et les plus proches royaumes de la Ligue montre clairement que cette attaque a été préméditée il y a bien des jours ou même bien des semaines. Pendant ce temps, leur représentant a délibérément cherché à tromper Helaria en faisant de fausses déclarations et en exprimant l'espoir que les relations avantageuses qui nous unissaient perdurent.

L'attaque sur la province de Lumensten a infligé de graves dommages aux forces militaires et navales helariales. Un grand nombre d'Helarians ont perdu la vie. En outre, on annonce que des bateaux helarians ont été détruits en mer d'Helaria et en baie de Kushan entre la Tour et Honëga.

Les jours qui ont suivi, le gouvernement de la ligue a déclenché une attaque contre la communauté religieuse pacifiste de Draconia
Les jours qui ont suivi, les forces de la Ligue ont attaqué Kisangani
Les jours qui ont suivi, les forces de la Ligue ont attaqué Honëga.
Les jours qui ont suivi, les forces de la Ligue ont attaqué Antibes.
Les jours qui ont suivi, les forces de la Ligue ont attaqué Kushan.
Les jours qui ont suivi, les forces de la Ligue ont attaqué Mustul
Il y a quelques jours, les forces de la Ligue ont attaqué Ystreka.

La Ligue a donc déclenché par surprise une offensive qui s'étend à toute la pentarchie. Après ce qui s'est passé hier, tout commentaire serait superflu. Le peuple d'Helaria s'est déjà fait une opinion et comprend bien la portée du danger qui menace la vie même et la sécurité de nos peuples.

Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit. D'un acte motivé par la haine et le racisme. Helaria a été fondé par les stoltzt. Et rien de cela ne serait arrivé si nous étions restés seuls sur nos îles. Mais nous avons accueilli les autres peuples en notre sein. Les démons tout d'abord, qui ont crée leur temple sur Draconia. Puis les elfes qui ont fondé une puissante communauté à Honëga. Les nains également, qui nous ont offert leur savoir faire technique dans la métallurgie. Et enfin, tout récemment les humains qui ont entrepris la difficile colonisation de Demonëpros et qui ont subit une attaque féroce alors qu'ils n'ont même pas fini de bâtir leurs foyers.

Cette union des peuples a donné naissance à un royaume extraordinaire. Vous tous avez donné naissance à un royaume extraordinaire. Nous ne sommes ni le royaume le plus puissant, ni le plus riche, ni le plus peuplé. Mais nous sommes le seul a être puissant, riche et peuplé. Et nous sommes celui qui grandit le plus vite. C'est notre vitalité qui a poussé les royaumes de la ligue à nous déclarer la guerre. Notre vitalité, mais aussi notre insouciance.

Parce nous avons été insouciants. Nous avons protégé nos convois en oubliant de surveiller nos terres. Nous avons dispersé nos forces au lieu de les regrouper. Nos ennemis nous ont trouvé presque sans défense. Nous avions cru que nous étions intouchables. Nous avons été orgueilleux. Nous ne referons plus jamais une telle erreur.

L'ensemble du gouvernement d'Helaria : les pentarques, les gouverneurs des sept provinces et les archontes des corporations avons décidé de ne pas baisser les bras. Quoi qu'il arrive nous n'allons pas capituler et nous allons prendre toutes les mesures nécessaires pour reconquérir le territoire perdu. Peu importe les efforts que nous aurons à fournir. L'ennemi sera chassé hors de nos frontières et la paix ne sera rétablie que lorsqu'il capitulera sans condition. Et nous ferons un exemple, au yeux de tous les royaumes, principautés et république d'Uv Polin, de ce qu'il en coûte de nous agresser, de s'en prendre à nos foyers, à nos enfants.

Moi, Muy, pentarque quarte d'Helaria, déclare au nom du peuple d'Helaria qui m'a élue que la pentarchie d'Helaria se trouve en guerre avec la Ligue des Princes Marchands à compter du 7 kepoï 1217, une date que jamais nous n'oublierons.»

Le discours fut suivi d'un moment de silence. Puis peu à peu, les cris de la foule, d'abord timides, s'enflèrent de plus en plus et se transformèrent en acclamation. La pentarque fit face à la foule, levant les bras en l'honneur de la future victoire.

De leur point de vue, Deirane et ses guerriers avaient assisté au discours. S'ils ne participèrent pas à l'euphorie générale, ils n'en manifestèrent pas moins leur fierté. «Elle pourrait bien mener ses hommes à la victoire, remarqua Deirane, elle a du talent.
- C'est une excellente générale en effet, acquiesça Saalyn.
- Je parlais du discours.
- Ce n'est pas elle la politicienne, c'est Wotan ou Vespef. A mon avis l'un des deux l'a prononcé à sa place.
- Mais. » Deirane tourna la tête vers son amie. «Je l'ai vu le prononcer. Comment ...
- Télépathie, répondit elle simplement.
- J'aurai du y penser, remarqua Deirane. Ils peuvent aussi loin ?
- Même beaucoup plus, s'ils ont suffisamment de puissance.» En y réfléchissant, les quelques centaines de longes séparant Boulden d'Helaria ne semblaient pas être un obstacle si insurmontable. Le physique de gamine à peine pubère de la pentarque faisait facilement oublier qu'elle était une des magiciennes les plus puissante du monde.

Les hurlements de la foule se calmèrent peu à peu. La pentarque recula tout en restant face à elle jusqu'à ce qu'elle soit hors de vue. Elle s'esquiva alors par la dunette dans les profondeurs du navire. Peu à peu, les marins et les soldats reprirent leurs esprits. Ils se dispersèrent, chacun retournant à la tâche qui lui était assignée.

Deirane se retourna et regarda enfin la troupe que lui avait confiée la pentarque. Lors du départ, elle n'avait pas pu faire la différence entre l'escorte de Muy et ses propres hommes. Et pendant la chevauchée, elle était en tête. Comme elle s'y attendait, elle était multiraciale. Le gros de la troupe était représenté par les stoltzt, quatre femmes et six hommes, en comptant Saalyn. Néanmoins, elle était étrange à plus d'un titre. Si tous les sexes et les peuples étaient représentés, ils étaient tous taillés dans le même moule. Ils étaient de taille moyenne, à mi-chemin entre l'elfe et le stoltz, et tous arboraient une musculature impressionnante. La plus fluette des femmes aurait pu en remontrer à des athlètes accomplis. Leur uniforme aussi, loin des standards helarians, était constitué d'un pantalon et d'une tunique verts et d'un chapeau de forestier de même couleur surmonté d'une courte plume argentée. Leurs chaussures en cuir noir tenaient de la bottine en plus massif. Quant à leurs armes, tous avaient une épée courte, un couteau à la chaussure et un autre à la ceinture. Pas de boucliers, pas d'armure. Deirane les soupçonnait d'appartenir au même régiment et que leur volontariat se situait au niveau du groupe et pas à titre individuel. A ces vingt quatre hommes, s'ajoutaient deux palefreniers. Avec Saalyn et le sensitif, Deirane et son fils portaient leurs forces à une trentaine de personnes. La monture était la même pour tous, des chevaux. Ceci avait été jugé préférable pour éviter les problèmes de cohabitation entre les mammifères et les reptiles. Et Saalyn avait prévu la possibilité d'une retraite rapide. La vitesse apporté par les équidés était dans ce cas nettement préférable à l'endurance des lézards-dragons. Quatre chevaux supplémentaires avaient été prévus pour transporter leurs affaires, mais aucun pour l'esclave qu'ils allaient récupérer. Vu son âge et son origine, il était peu probable qu'elle soit une cavalière émérite, capable au besoin d'assurer une chevauchée rapide. Il était prévu qu'elle soit prise en croupe par une des femmes.

Saalyn était maintenant chef de l'expédition. Elle ordonna à un elfe de se mettre en route. Celui ci leva le bras pour donner l'ordre de marche. La troupe descendit la colline en file indienne. Mais ils n'allaient pas au port de commerce. Ils passèrent devant les jetées sans s'y arrêter. Leur objectif était l'embarcadère des bacs qui traversaient le fleuve, beaucoup plus haut vers nord. L'un d'eux venait d'aborder et avait débarqué ses passagers.

Le courant entraînait toujours ces embarcations peut manoeuvrables vers l'aval. Après l'accostage, il fallait leur faire rejoindre l'amont. Sur chaque rive, des chevaux étaient consacrés à cet usage. Le remorquage se faisait à vide pour éviter trop d'effort aux animaux. La langue de terre qui hébergeait le port était relativement courte, aussi c'est sur la rive orientale que la plus grande partie du trajet s'effectuait, le quai d'embarquement y était plus au nord et celui de débarquement beaucoup plus au sud que du coté de Boulden. Le bac qu'ils rattrapaient serait à quai dans cinq ou six calsihons au plus.

Les quais étaient construits en bois. Il y avait de la place pour plus d'une dizaine de bacs, mais il n'y en avait que la moitié de présents. Le côté opposé au chemin contenait quelques rares échoppes mais il était surtout consacré aux passagers qui attendaient leur embarquement. Il n'y avait qu'une seule zone d'embarquement, un ponton situé tout au nord, juste en face du poste de garde. Un bac s'y trouvait en cours de chargement, mais vu la foule qui attendait, ils n'auraient pas de place dans celui là, ni même dans les trois suivants. Il y avait un départ toutes les trois calsihons environ, ils auraient au moins un monsihon à attendre. Les soldats mirent pieds à terre. Saalyn prit la bourse que lui avait remise Muy et alla négocier avec le chef de quai. Sa cahute était en face de la zone d'embarquement.

Quand elle revint quelques minutes plus tard, elle avait un air joyeux. «Alors ? l'interrogea Deirane.
- On a une place dans le quatrième bac.
- Combien ? demanda un elfe.» Deirane se remémora son nom, Faal.
- Sept cels.
- Un quart de cel par cheval. Les tarifs augmentent.» Saalyn haussa les épaules, elle n'y pouvait rien. Mais le chef de quai s'était montré intraitable. Il avait été insensible au charme de la stoltzin et appliqué le tarif officiel, refusant tout marchandage. «On a combien a attendre, demanda Deirane.
- Un peu plus d'un monsihon.» Deirane fit la moue. «Ça fait long.» Saalyn fouilla dans ses fontes et en sorti un petit jeu d'échec minuscule. «Ne soit pas si impatiente. Nous ne pouvons pas nous engager dans la jungle dans la nuit. Il vaut mieux bivouaquer en chemin de la route et n'entrer dans la forêt qu'au petit matin. C'est d'ailleurs ainsi que nous avons prévu d'opérer, en faisant une escale au dernier refuge avant la frontière avec l'Yrian. Que nous prenions le premier, le quatrième ou le dernier bac, cela ne changera rien au déroulement des opérations. D'ici là ... » Elle agita son jeu.

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