Cleriance tirait Deirane plus qu'elle ne l'accompagnait. La jeune fille, en larme, était incapable de faire un pas, et sans la solide poigne de sa soeur, elle se serait effondré sur place. Derrière, elle entendait les rugissements de la foule et les réponses aussi violente de Jensen qui leur faisait face, un tisonnier à la main comme seule arme. Son frère était blessé au front par une pierre, gravement peut être. Passé les serres, elles étaient raisonnablement à l'abri des regards. Par chance, les blés était suffisamment haut pour les cacher.
Elles décidèrent ... Cleriance décida de contourner le village par le haut. Il leur fallu quelques calsihons pour atteindre l'Alcyan. La rivière n'était pas large mais elle posait un obstacle. Plonger dans cette eau sans protection aurait signifiait une mort lente et douloureuse pour les deux femmes. Heureusement, l'aînée avait prévu ce cas. Elle avait eu le temps de saisir des sacs étanches en cuir avant de quitter la ferme familiale. Assez grand pour protéger les pieds jusqu'à mi-mollet. Il restait à trouver un endroit suffisamment peu profond pour que cela suffise. Elle le trouvèrent un peu plus de trois cent perches vers l'amont. Une petite barre rocheuse qui formait un barrage. Pas assez large pour qu'une route ait été construite, mais suffisamment pour leur offrir le passage. Le courant était rapide et le rocher glissant. Mais dans sa jeunesse, Cleriance l'avait traversé des dizaines de fois pour aller retrouver les garçons des villages voisins.
Cleriance s'enveloppa les pieds et serra la fermeture de cuir presqu'à couper le sang. Voyant que Deirane ne réagissait pas, elle la secoua. «Enfile ça en vitesse, nous devons nous dépêcher.» Vu l'absence de réaction, elle lui attrapa la jambe pour la préparer. Comme une automate, Deirane s'assit. Cleriance lui passa alors la protection. Elle serra les lacets violemment pour obtenir une réaction, sans succès. Une fois prêtes, elles traversèrent prudemment le gué. L'eau froide sembla réveiller la jeune femme. Une fois de l'autre côté, elle semblait s'être un peu reprise.
Cleriance se laissa tomber par terre. Elle s'allongea un instant. «On peut souffler, dit elle, même s'ils nous trouvent, ils ne pourront pas traverser. Ils devront passer par le village pour nous rejoindre, un détour de presque trois longes. On serra ailleurs bien avant qu'ils arrivent.
- Et après, demanda Deirane.
- Après nous irons jusqu'au fleuve et tu embarqueras à bord du navire d'Helaria.
- S'il est encore là.
- Il sera encore là. Ne t'inquiètes pas. Le sort ne peut pas être continuellement contre nous.»
Brusquement, Deirane craqua. Les sanglots qu'elle retenait depuis qu'elles avaient fuit la ferme sortirent d'un seul coup. «Mais qu'est ce qui se passe, dit elle, pourquoi font il ça ?» Péniblement, Cleriance s'assit, elle posa les mains sur les épaules de sa soeurs. «Parce que ce sont des imbéciles et des ignorants, répondit elle. Ces gens sont du style à tuer le porteur de mauvaise nouvelles plutôt que celui qui en est à l'origine.» Puis elle serra sa soeur contre elle et la câlina comme un bébé.
La douceur de Cleriance finit par avoir raison des larmes. Deirane finit par se reprendre. Elle renifla, sécha ses larmes, puis se libéra de l'étreinte de sa soeur. «On repart ? demanda-t-elle
- Ça va aller, répondit Cleriance, je tiendrai.» Deirane regarda le ventre rond, Cleriance était encore loin du terme, mais son bébé devait déjà être bien lourd. Avec l'aide de sa cadette, elle se remit sur ses jambes. Puis elles repartirent.
Heureusement, Gué d'Alcyan était petit. Le contourner fut rapide. Elle prévirent large. Quand elles atteignirent la route, le soleil venait de passer le zénith. La grande route du nord longeait le fleuve Unster sur la rive gauche. Par chance, Gué d'Alcyan était du bon côté. Elle n'aurait pas à traverser un fleuve caractérisé par sa largeur et son manque chronique de ponts.
En remontant vers le village, elles trouvèrent sans peine l'endroit où le navire helarian avait accosté, la berge avait été piétinée par les centaines de membres d'équipage et de soldat. Le village était trop pauvre pour s'offrir le luxe d'un quai utilisé une fois par an. Un bosquet d'arbre avait permis au Cristal de s'amarrer, l'écorce de certains avait été éraflée par les aussières. Mais il n'était plus là. il était parti. Les navires helarians étaient réputés pour leur rapidité, il avait en plus le courant pour lui. Elles n'avaient aucune chance de le rattraper.
Deirane se laissa tomber à genoux. «Qu'allons nous faire, demanda-t-elle.» Cleriance s'assit pesamment à côté d'elle et la prit par les épaules. «Toi, tu vas aller au sud. Sernos est à une quarantaine de longes
1. Trois à quatre jours de marche devrait suffire. Une fois là bas, présentes toi à l'ambassade d'Helaria et demande Festor. Il s'occupera de toi. Il l'a promis.
- Et s'il n'est pas là bas ?
- Sers toi de son nom. Ça devrait marcher.
- Et toi ?
- Moi, je pense que je vais faire une petite sieste à l'ombre des arbres et attendre la nuit avant de rentrer.
- Tu ne viens pas avec moi.
- Ma vie est ici. Je suis mariée, j'attend un enfant. Je dois rester avec son père. Et puis dans mon état, je ne pourrais jamais parcourir une telle distance.
- Les villageois ?
- Maintenant que tu es partie, ils vont se calmer. Je ne pense pas qu'ils s'en prendront à une femme enceinte.
- Mais je ne veux pas te quitter, je ne veux pas partir. Je veux retourner à la maison.» Les larmes recommencèrent à couler, silencieusement. Cleriance la serra contre lui. «Tu ne peux pas rentrer à la maison, les villageois te tueront. Tu dois rejoindre l'Helaria. Là bas, ils sauront s'occuper de toi. Ces gens n'ont pas peur de la différence. Tu y seras la bienvenue .»
Les deux soeurs restèrent enlacée un moment. Puis Cleriance secoua affectueusement Deirane. «Il faut que tu y ailles. Je ne penses pas qu'ils te poursuivront, mais il vaudrait mieux que tu mettes de la distance avec le village. Avant, tu vas m'aider à m'allonger là bas.» Deirane se releva. Elle tendit la main à sa soeur. Puis elle l'aida à s'installer à l'ombre d'un arbre au tronc large. Elle enlaça sa soeur une dernière fois. Puis se releva. «Attend, la retint Cleriance.» Elle fit passer la sangle par dessus la tête et lui tendit le sac. «La dedans, tu auras de quoi boire et manger.» Deirane le prit. «Pour l'argent, tu as ce qu'il faut ?
- Papa m'a passé une bourse en me disant de toujours la garder sur moi au cas où.
- Cache la bien. Maintenant vas y.» Deirane s'éloigna en reculant. «Dès que je peux, je reviens, dit elle. Je ne resterais pas longtemps absente.» Cleriance lui envoya un sourire un peu triste.
Deirane fit enfin demi tour. Elle commença son voyage vers Sernos. Cleriance la regarda s'éloigner. Des larmes coulaient silencieusement sur ses joues. Brutalement, elle se mit à pleurer. Elle resta la à sangloter jusqu'au soir. Puis, elle sécha ses larmes et renifla un bon coup. Elle se releva péniblement et entrepris de rentrer à la ferme.
La route qui reliait Gué d'Alcyan à Sernos était récente. L'ancienne route construite par les Feythas avait été abandonné pendant plus de cinquante ans et avait été entièrement rénové lorsque la ville d'Ortuin avait été fondée, quelques années plus tôt pour servir de chef lieu à province éponyme au nord de l'Yrian. Elle était aussi large que la Grande Route du Sud qui reliait Sernos aux royaumes du sud et logiquement elle avait été nommé Grande Route du Nord. Toutefois, Ortuin était encore petite et sa bourgeoisie peu développée. La route était donc quasiment déserte. Depuis qu'elle avait quitté la ferme, Deirane n'avait croisé personne.
La jeune fille marchait sous un soleil de plomb. C'était une fille de ferme, solide, mais elle était jeune ce n'était pas une marcheuse entraînée. Sa soeur Cleriance avait tablé sur trois jours pour atteindre la capitale, quinze longes par jour. A condition de ne pas traîner en route. Elle mettrait certainement plus, à voir la façon dont elle était essoufflée alors qu'elle n'avait même pas marché un monsihon et parcouru trois longes. L'état de bouleversement dans lequel elle était rendait sa démarche cahotante et n'arrangeait rien.
Elle trébucha et s'étala de tout son long. Les larmes qui couvaient depuis qu'elle avait quitté sa soeur éclorent soudain. Elle resta là, allongée sur la route, à pleurer. C'est la brûlure du soleil qui l'incita à trouver un abri. Il y avait un arbre isolé quelques dizaines de perches sur le bas côté, devant elle. Elle s'y traîna à quatre patte et se roula en boule à son ombre.
La fraîcheur de la nuit la réveilla. La faim aussi. Elle fouilla le havresac que lui avait passé Cleriance. La jeune femme avait prévu les complications, elle avait tout préparé pour un départ précipité. Mais dans son égarement, Deirane n'en prit pas conscience. Le sac contenait de quoi manger en quantité suffisante pour le voyage. Pour la boisson, il n'y avait qu'une gourde qu'elle vida presque pour étancher sa soif. Mais elle avait inclus un purificateur de voyage. C'était un système qui nettoyait l'eau par décantation, les particules empoisonnées, lourdes, tombaient au fond, l'eau de surface était consommable. Ce système n'était pas aussi efficace que le système de distillation utilisé à la ferme, mais il pouvait subvenir au besoin d'une personne en bonne santé pendant quelques dizaines de jours. Au delà, le peu de poison restant finissait malgré tout par rendre le buveur malade. C'est par réflexe que Deirane alla le remplir dans l'eau du fleuve.
Elle prit la première chose qu'elle trouva pour se nourrir. C'était des oeufs de jurave, ce petit reptile bipède qui tenait lieu de volaille aux stoltzt avant l'arrivée des Feythas et qui avait remplacé le poulet dans les basse cours humaines quand celui ci avait disparu lors du conflit final. Sans réfléchir, elle cassa la coquille. Par chance, il était dur. Elle mangea tout ceux qu'elle trouva. Puis elle se roula en boule et s'endormit.
Le lendemain, même si le poids sur sa poitrine n'avait pas disparu, elle avait les idées plus claires. Sa première action fut de transvaser l'eau du purificateur dans la gourde. Elle aurait au moins de quoi boire pour la journée.
Ne bois surtout pas l'eau des rivière, ni ne mange les plantes sauvages. Les pluies de feu ont pu les empoisonner, lui avait dit Cleriance. Elle savait cela depuis qu'elle était toute petite. Même sans l'avoir su, la végétation n'engageait pas à sa consommation. Ces plaines qui s'alignaient du nord au sud le long de la channe de montagne étaient suffisamment éloignées du désert empoisonné, loin à l'est, pour que ses habitants puissent s'en accommoder. Les plantes cultivées étaient choisies pour leur résistance autant que pour leurs qualités nutritives, les plus fragiles étaient cultivées sous serre. Mais les plantes sauvages portaient les stigmates de cette folie qui avait embrasé le monde, soixante ans plus tôt. Elles étaient déformées, maladives, à l'image du monde.
Son petit déjeuner se limita à un quignon de pain rassis qu'elle mouilla pour l'amollir. Puis elle fit le décompte de ses biens. Son sac contenait de la nourriture. Quelques lanières de viande séchées, du pain enveloppé dans du papier huilé, des fruits, quelques tubercules et un fromage. Il y avait aussi un couteau, deux bols en terre cuite avec un jeu de lanières de cuir pour en suspendre un au dessus d'un foyer, un briquet à amadou, le purificateur, une gourde et quelques bandes de tissu -seule une femme aurait pensé à ce dernier article. Elle pouvait ajouter à cela les vêtements qu'elle portait et une bourse contenant douze cels. Pas grand chose pour débuter une nouvelle vie. Mais ces douze cels devait représenter des années d'économie. Elle rangea ses affaires, ses seules possessions désormais.
En passant le sac à son épaule, elle remarqua une bosse dans l'épaisseur du cuir qu'elle n'avait pas remarquée alors. Elle n'arriva pas à l'identifier. Elle renversa le contenu du sac sur le sol et le fouilla. Elle découvrit une poche secrète. Elle en tira un bijou qu'elle reconnu aussitôt. C'était un camé sur une monture en or, il représentait un visage de profil, en blanc sur fond rose foncé. Il était suspendu à une fine chaînette. Cleriance ne s'en séparait jamais, elle y tenait plus que tout. Que sa soeur ait pensé à lui laisser un souvenir l'ému. Elle le garda un moment, serré contre son coeur.
Elle allait le ranger quand elle se ravisa. Elle ramena ses cheveux en arrière pour pouvoir le mettre sans qu'ils se prennent dans les maillons. Puis elle glissa le médaillon sous ses vêtements. Le sentir reposer contre sa peau entre ses seins lui remonta un peu le moral. Elle remis à nouveau toutes les affaires dans le sac et reprit la route.
Il faisait chaud, elle transpirait, la chemise de lin qu'elle portait pour le voyage lui collait à la peau. Elle s'arrêta un instant pour boire. Elle se protégea les yeux du bras pour regarder le soleil, Fenkys, qui brillait presqu'au zénith. Elle avait l'impression que quand elle était plus jeune, le temps n'était pas aussi lourd. Quand elle s'en était confié à Festor quelques jours plus tôt, il l'avait confirmé. Juste après la guerre, le ciel s'était assombri et la température baissé. Quelques années plus tard, le ciel s'était dégagé et les températures étaient remontées. Mais elles avaient déjà dépassées ce qu'elle étaient avant la guerre et continuaient à monter. Certains savants n'avaient pas exclus l'hypothèse que le monde avait été trop gravement blessé et que cela continuerait indéfiniment jusqu'à ce qu'il fasse trop chaud pour que l'on puisse y vivre. Ce serait alors la fin du monde. D'autres prédisaient que dès que les immenses forêts du continent, qui avaient brûlé lors du conflit, auraient repoussées, la situation s'inverserait. Deirane accrocha la gourde à sa ceinture et reprit la marche.
Elle marcha jusqu'au soir. Déjà la végétation changeait. Les pluies qui l'arrosaient ne traversaient pas les plaines empoisonnées, situées très au nord. Elle avaient depuis longtemps lessivé les poisons et la vie sauvage avait repris ses droits. Yrian constituait une zone préservée au centre de la dévastation. A Sernos même, les forêts ne portaient quasiment plus aucun stigmate de la guerre. A vingt longes au nord de la capitale où elle se trouvait, si la végétation n'était pas resplendissante, elle avait bien meilleure allure qu'à Gué d'Alcyan. Les bosquets étaient plus nombreux et plus épais et le tapis d'herbe qui couvrait le sol était plus vert et plus fourni.
La jeune fille prépara son foyer. Elle plongea les lanières de viande dans l'eau pour les faire ramollir. Pendant ce temps, elle se prépara un foyer Elle sacrifia le reste de sa gourde pour faire cuire les légumes. Il y avait suffisamment de bois mort sous les arbres pour allumer un petit feu. Et comme le bosquet d'arbre se trouvait directement sur le rivage, elle n'eut pas a chercher des pierres pour le circonscrire. Un vague trou dans le sol creusé avec son couteau fit l'affaire. De petites brindilles lui permirent de l'allumer facilement. Quelques minutes et elle avait une belle flamme.
Pendant que le repas cuisait, elle regarda le fleuve avec envie. Elle avait bien transpiré de la journée et elle se sentait sale. Mais elle ignorait si l'eau était empoisonnée. L'Alcyan l'était. Et quelques autres petits affluent. Mais elle ne savait pas s'ils s'étaient suffisamment dilué dans l'Unster, relativement pur, pour avoir perdu tout danger. L'eau ne pouvait pas être bue sans précaution, elle le savait. Mais pour la baignade, elle l'ignorait. Elle décida finalement d'attendre Sernos.
Le repas fut rapidement avalé. Les légumes n'étaient pas assez cuits, filandreux et la viande coriace. Elle s'en contenta. Seul la portion de fromage, qu'elle étala sur une épaisse tranche de pain, était bon. Elle prépara le purificateur pour avoir de l'eau pour le lendemain. Dans l'immédiat, elle étancha sa soif avec l'eau de cuisson des tubercules. Puis elle rangea ses affaires pour être rapidement prête et s'allongea sous un arbre pour dormir.
Le lendemain, le soleil la réveilla. Après deux jours de marche, elle avait les jambes douloureuses. Elle se leva avec difficulté. Le petit déjeuner expédié et ses affaire emballées, elle repris sa marche. Le soleil était déjà haut quand un nuage de poussière à l'horizon attira son attention. Il indiquait la présence d'une troupe nombreuse qui venait à sa rencontre. La prudence lui conseillait de fuir. Mais où ? Elle n'avait aucun endroit où se cacher. Quelques maigres buissons ne la dissimulerait pas aux regards de ces cavaliers. Pas d'arbres à escalader. Juste la route, la rivière et un paysage plat à perte de vue. Elle envisagea de plonger dans l'eau pour se cacher. Mais elle se ravisa. On était en Yrian, à guère plus d'une dizaine de longes de Sernos, au coeur d'un empire civilisé. Les dangers représenté par des voyageurs étaient peu nombreux. Alors que ceux du fleuve qui étaient presque certains. Elle continua sa route.
La troupe mit un calsihon à la rejoindre. Elle était constituée de huit cavaliers qui allaient au pas. Elle les vit bien avant de les entendre. Ils ne tardèrent pas à l'apercevoir. Au fur et à mesure qu'ils s'approchaient, elle pouvait mieux les distinguer. C'étaient des hommes, tous humains, vêtus de tunique et pantalon de cuir. Ils avaient une dague passé à la ceinture et une épée longue fixée à la selle. La plupart portaient des bracelets de force hérissés de pointes de métal. Tous étaient couverts de bijoux, bracelets, médaillon ou boucles d'oreilles. Celui qui semblait être leur chef, c'est à dire celui qui marchait en tête, portait les cheveux longs, nouée en catogan et une barbe courte mais fournie. Il semblait très jeune, peut être quatre ou cinq ans de plus que la jeune fille. Il avait sa tunique entrouverte, il y avait quelque chose dedans, nichée contre sa poitrine, quelque chose de blanc qu'elle ne parvint pas à distinguer.
Ils furent rapidement sur elle. Ils se disposèrent en demi cercle devant elle, lui barrant le passage. Ils se dévisagèrent mutuellement un long moment. Puis le chef prit la parole. «Qui es tu petite, et que fais tu seule ici loin de tout ?
- Je suis Deirane et je vais à Sernos, répondit elle. Et vous ? Qui êtes vous ?» Le chef se retourna, regardant la route derrière lui. «C'est par là, à quatorze longes.
- Merci, je vais reprendre ma route alors, j'ai du chemin à faire encore.» Elle allait avancer d'un pas quand un cavalier lui barra le passage. «Attend, jeune fille, tu ne vas pas nous quitter comme ça, la conversation vient à peine de commencer.
- Je suis pressée monsieur, je veux arriver en ville avant ce soir.
- Monsieur.» Il regarda ses hommes d'un air goguenard. «Voila qu'elle me donne du monsieur.» Ils éclatèrent de rire, ce qui étrangement ne la rassura pas. Bien au contraire. «Tu n'arriveras pas à Sernos ce soir. Quatorze longes c'est une longue route à faire à pied avec des jambes fines comme les tiennes. Tu arriverais devant les portes en pleine nuit. Elles sont fermées la nuit. La campagne est dangereuse, les bonnes gens s'enferment pour s'abriter des brigands. Tu te vois à l'extérieur des murailles sans personnes pour te protéger ? Tu risquerais de faire de mauvaises rencontre.» Sa sortie déclencha un nouvel éclat de rire général. «Il y a un petit bosquet d'arbres à une demi longe derrière nous. Tu devrais y passer la nuit et ne repartir qu'à la première heure. Nous resterions avec toi pour te protéger. Tu es d'accord ?» Deirane réfléchissait. Elle devait trouver un moyen de refuser leur offre sans les vexer. «En fait, je ne vais pas à pied jusqu'à Sernos, Festor m'attend un peu plus loin.
- Festor ? Qui est Festor, ton amoureux ? Je ne pense pas c'est un nom stoltz et tu es humaine.
- C'est un ami, il est soldat à Kushan.
- Kushan est loin.
- Il n'est pas à Kushan. Il est à bord du Cristal. Un navire. Il ...
- L'Intello, que sais tu sur le Cristal ?
- Pas grand chose, répondit l'interpellé. C'est le dernier né des navires d'apparat helarians. Sorti il y a moins de trois mois des chantiers navals de Neiso. Nouvelles techniques, encore à l'essai. Il possède trois coques au lieu de deux. Les helarians ont beaucoup de problèmes avec. Apparemment il n'est pas très fiable, mais très rapide. Il a été observé à vingt neuf longes par monsihon.» Le chiffre déclencha une série de sifflement admiratif dans la petite troupe. «Peu d'armement, reprit l'Intello.
- Avec une telle vitesse, c'est inutile. Le navire qui pourra le rattraper n'est pas encore construit.
- En fait si, le Topaze est plus rapide. Mais il est helarian, il n'a aucune raison de se lancer à sa poursuite.» Le chef se tourna vers ses hommes. «Les gars, parmi les navires qu'on a croisé en remontant, l'un d'eux avait il trois coques.» Tous secouèrent la tête. «Il semble que ton ami Festor ne t'ai pas attendu, conclut il, il ne te reste que nous. Acceptes tu notre offre ?»
Deirane baissa la tête. Elle réfléchissait, cherchait un moyen de se sortir de ce mauvais pas. «Mais au fait, je manque à tous mes devoirs, je ne me suis pas présenté, reprit le chef. Mon nom est Stranis, mais on me connaît plus sous le nom du poing.» Le nom était inconnu de Deirane. Ce qui sembla décevoir l'homme.
Les jambes de la jeune fille se mirent à trembler. Son coeur battait violemment dans sa poitrine. De frayeur, elle laissa tomber son sac. Le chef fit un sourire en constatant sa réaction. qu'il interpréta faussement. «Je vois que ma réputation est arrivée jusqu'à toi, dit il, elle est très exagérée. Mon offre d'assistance était sincère. Tu as besoin de protection et moi seul peut te l'offrir. Il y a des brigands et des assassins dans le coin. » D'un geste large, il désigna la troupe derrière lui. «Je peux te protéger d'eux. Mais ce n'est pas gratuit.
- Vous allez me tuer et me détrousser de toute façon.
- J'ai dit que je te protégerai et je n'ai qu'une parole. Ils ne te feront rien si je m'interpose. Mais naturellement ce n'est pas gratuit.
- Que ...» Sa voix tremblait. Elle essaya de l'affermir. «Disons, un rubis et quelques diamants. Ça me conviendrais bien. Et vous les gars, le tarif vous satisfait ?» Des murmures d'acceptation parcoururent la troupe. «Voilà, tu nous donnes tous tes bijoux et il ne t'arriveras rien et tu pourras même garder ton or si tu en possèdes. C'est promis.
- Je ne peux pas, répondit Deirane, au bord des larmes.
- Fais attention, mon offre ne durera pas éternellement.
- Je ne peux vraiment pas, dit elle, ils sont maintenu par un sort démoniaque. Ceux qui ont essayé de les enlever sont morts.
- Dans ce cas je suis désolé, je ne peux rien faire pour toi.»
Il regarda Deirane d'un air triste. Mais personne ne bougeait. Ils attendaient silencieusement les ordres de leur chef. Elle commença à reculer doucement. Puis les voyant toujours immobile, elle se retourna et se mit à courir. Elle s'était déjà éloignée d'une centaine de perche quand il donna le signal. Aussitôt, deux brigands lancèrent leur cheval au galop. Ils la rattrapèrent en quelques vinsihons. Chacun l'empoigna par un bras, ils la soulevèrent du sol. Ils parcoururent encore quelques perches, puis l'un d'eux la lança à l'autre qui la mit en travers de l'encolure de son cheval. Ils rejoignirent leur groupe au pas. «Vous avez vu, dit il en relevant la robe jusqu'en haut des cuisses. Elle en a sur tout le corps. Il y en a plus d'un millier. Et de l'or aussi.
- Laisse tomber, dit Stanis, si elle n'a pas menti, c'est mortel.
- Mais on va pas laisser passer ça.
- Fais ce que tu veux, mais tu prends tes risques seul. Maintenant amène la au bosquet.» L'homme obéit. Il remonta au galop vers Sernos jusqu'à un petit bosquet d'arbre peu touffus à coté de la route à une demi longe de là. Le chef se pencha pour ramasser les affaires de Deirane, puis sans se presser, rejoignit ses hommes.
Stanis avait étalé les affaire de la jeune fille devant lui : le sac et son contenu, la robe que ses hommes lui avait arrachée, la petite bourse de cuir, le médaillon. Cela faisait un moment qu'elle ne criait plus. Elle n'était pas morte, il s'en était assuré. Mais elle avait tout simplement atteint les limites de ce qu'elle pouvait endurer. Quelque chose s'était cassé en elle. Elle le réagissait plus. Elle se contentait de respirer, plus par habitude que par volonté, laissant les hommes lui infliger les pires outrages sans plus esquisser le moindre geste de défense. Elle n'était plus qu'une poupée, déchirée dans sa chair, brisée dans son esprit.
Il ouvrit la bourse, compta les seize cels qu'elle contenait. Une fortune pour une telle paysanne. De quoi manger pendant plus d'un mois. Il rajouta quatre cels - un demi pour chacun d'entre eux - qu'il préleva sur son propre pécule et la rangea dans le sac. Il remit tout en place, sans rien oublier, ni garder pour lui,même le bijou fut restitué.
Une explosion le projeta au sol. Il se releva, légèrement étourdi. Il compta ses hommes, ils étaient tous là, allongé comme lui. Mais ils reprenaient leur esprit. Sauf un. Il était à moitié allongé sur sa victime, la recouvrant presque complètement. Un des brigand alla voir. Il retourna le corps, un cadavre, le visage et la poitrine complètement carbonisés. «Cette salope a tué Golen, s'écria-t-il.» Il sortit son couteau et se prépara à l'égorger. «Suffit, s'écria Stanis, elle vous avait prévenus.» Mais l'homme n'écoutait pas. Il plongea le couteau pour l'égorger.
La lame ne s'enfonça pas dans la chair. Elle rebondit, le laissant qu'une légère entaille, douloureuse mais inoffensive. «On ne peut pas la tuer, dit il, son or la protège.» Il prit son arme pour frapper d'estoc. La main valide de son chef immobilisa son poignet. «J'ai dit : ça suffit. Range ton arme et laisse la tranquille.
- On va la laisser s'en tirer comme çà ?
- Je n'ai pas eu mon tour, tu veux m'en priver ?» Priver Stanis d'une part de son butin était une chose fortement déconseillée. Il n'était pas devenu chef de bande à seize ans par la douceurs. Quelques têtes séparées de leur corps l'y avaient aidées. L'homme dégagea son poignet et rejoignit ses camarades qui reprenaient leurs activités brutalement interrompues.
Stanis dégagea la jeune fille de sous le cadavre calciné. Il la regarda un long moment. Elle était vraiment belle, malgré les hématomes qui marbraient son corps et les griffures. Des pierres et et des fils d'or, il ne savait que penser. C'était étrange, mais elle était déjà jolie sans cela. Deirane tourna la tête vers lui. «Pitié, dit elle d'une voix presque éteinte.
- Ne t'inquiètes pas, je ne vais pas te tuer. Mais je suis un homme, j'ai des besoin.» Il posa la robe de Deirane, soigneusement pliée, à côté d'elle. Il sortit alors l'objet à l'abri dans sa tunique. C'était un chat. Plus exactement, un chaton. Vu sa taille, il n'avait que quelques jours d'existence. Et il dormait. Il le posa délicatement sur la robe et replia le tissu sur lui pour le garder au chaud. Puis il baissa son pantalon et s'allongea sur la jeune humaine.
Il fut presque doux avec elle. En d'autres circonstances, elle aurait peut être aimé. Mais là, tout ce qu'il obtint comme réaction, fut de provoquer une crise de sanglot. La seule sensation qu'éprouvait Deirane lui parvenait de son bas ventre et ce n'était que douleur.
Elle est donc encore consciente pensa Stanis,
elle s'en sortira peut être. Quand il eut terminé, il resta allongé sur elle, appuyé sur les coudes.
Il se releva et remonta d'un pantalon. Puis il s'accroupit, pris le chaton dans sa robe et la posa sur la poitrine de la jeune fille. Il se remit en boule. «Je crois qu'il sera mieux avec toi qu'avec moi. Sa mère est morte, il a besoin de quelqu'un pour s'occuper de lui. Mais une vie de pillage n'est pas faite pour un nouveau né, même un chat.» Il se releva. «J'ai mis du lait et une tétine dans ton sac, pour lui. Penses à le nourrir.» Il s'éloigna de quelques pas, se retourna. «La prochaine fois que nous nous croiserons, je ne serai pas aussi généreux, lança-t-il.». Enfin, il se retourna définitivement.
Il rejoignit ses hommes. «On repart, dit il.
- Et elle ? demanda un homme.
- Quoi elle ? Tu n'en as pas eu assez. Retournes y, mais dépêche toi.
- On pourrait la vendre. Elle est mignonne et avec ses diamants, on pourrait en tirer un bon prix.
- C'est une gamine. Moi vivant, jamais nous ne ferons du trafic d'enfant.
- De toute façon, elle n'est plus vierge, sa valeur a beaucoup baissé, conclut un autre.
- Et pour Golen, on laisse faire, demanda celui qui avait voulu l'égorger, elle va s'en tirer comme çà ?
- Golen était un imbécile cupide. Elle l'avait prévenu, il ne l'a pas cru. Les imbéciles ne vivent pas longtemps à mes côtés. Elle m'a épargné la corvée de le tuer moi-même un jour prochain. Maintenant on y va. Nous devons rejoindre le reste de nos compagnons avant ce soir. Alors à cheval ! Tous !» Les hommes habitués à obéir à leur chef remirent leur paquetage en place sur la croupe de leur monture. Quelques minutes après ils quittaient le bosquet, laissant Deirane seule avec son chat, nue et ensanglantée sous les arbres.
L'instinct de conservation fut le plus fort. La fraîcheur de la nuit l'incita à chercher de la chaleur. Sa main rencontra la petite boule de poil blottie sur sa poitrine. Péniblement, elle s'assit. Elle prit le chaton pour le porter à son visage. Les larmes se mirent à couler. Le bébé, brutalement réveillé, poussa un miaulement inaudible et chercha maladroitement une nouvelle position dans le creux de la main.
Elle devait d'abord se mettre debout. Elle posa le chaton sur sa robe et essaya de se lever. C'est tout juste si elle pouvait bouger les jambes. A chaque mouvement, des ondes de douleur vrillaient son bas ventre. Ses cuisses étaient douloureuses et refusaient de lui obéir. C'est en rampant qu'elle atteignit l'arbre devant elle. S'aidant de son tronc, elle se mit debout. La douleur était intolérable, mais bienvenue. Elle focalisait tout son attention, l'empêchant de penser à ce qui venait de se passer.
Elle voulut faire un pas et ne réussit qu'à tomber. A genoux sur le sol, elle se mit à pleurer. Elle s'allongea finalement et resta là, sans volonté, le corps secoué de sanglots. Elle voulait rester là et mourir. Mais le chat. Sans elle il était condamné, elle n'avait pas le droit de laisser tomber.
Au bout d'un moment, les sanglots se calmèrent. Elle sembla reprendre le dessus. Elle regarda autour d'elle. Avant de partir, Stanis avait laissé une tisane à coté de ses affaire. Elle l'atteignit à quatre pattes. Le breuvage avait refroidit et il était devenu presqu'inbuvable d'autant plus qu'il était très fortement sucré à la limite de l'écoeurement. Mais il lui fit du bien. Il réveilla la douleur que le froid avait en partie anesthésié mais il lui donna aussi de la force.
Dans son sac, elle trouva le matériel que Stanis avait laissé pour le chat. Elle retourna vers lui pour le nourrir. Elle se déplaçait déjà plus facilement, mais elle n'y fit pas attention. Le petit animal, blotti contre sa poitrine en train de téter déclencha une nouvelle crise de larme. Cela ne le dérangea pas. Une fois celui-ci rassasié, elle enfila sa robe et s'appuya contre le tronc d'arbre le plus proche. pour dormir.
Le lendemain, c'est distraitement qu'elle rangea ses affaires. Après avoir nourri son nouveau compagnon, elle reprit la route. Elle marchait difficilement, mais elle n'avait pas le choix. Sans cette rencontre avec ces brigands, elle aurait atteint Sernos dans la journée. Mais après les sévices qu'ils lui avaient infligée, elle était obligé de se reposer tous les quarts de longes pour reposer les muscles tétanisés de ses cuisses. A ce rythme là, il lui faudrait bien trois ou quatre jours pour arriver à destination.
En milieu d'après midi, elle entendit une cavalcade derrière elle. Elle l'ignora, ne se retourna pas pour voir qui arrivait. Peut être qu'en niant leur existence, ils cesseraient d'exister. Elle ferma les yeux en priant pour qu'ils l'ignorent.
Son voeux ne fut pas exaucé. La troupe ne s'arrêta pas, mais elle se mit au rythme de sa marche. «Où vas tu, jeune fille, demanda une voix mâle à côté d'elle.» Deirane ne porta aucune attention à la question. Elle continua à marcher. «Jeune fille, reprit la voix.» Elle jeta un bref coup d'oeil à côté, remarquant à peine l'uniforme militaire du jeune homme qui l'avait interpellé. «Tu ne veux pas répondre, mais je suis patient, dit il enfin.»
Il ne mentait pas, il ne dit plus rien, mais resta à côté de Deirane pendant plusieurs centaines de perches. C'est alors qu'une nouvelle voix retentit,sèche, impérative. Et féminine. «Que ce passe-t-il, demandait elle, pourquoi avons nous ralenti. Nous devons être à Sernos avant ce soir.» Deirane s'arrêta de marcher. Un geste du jeune soldat et toute la troupe s'immobilisa. Elle dévisagea la nouvelle arrivante. C'était une jeune fille, à peine plus âgée que Deirane, avec une superbe chevelure aile de corbeaux qui tombaient en cascade jusqu'au bas du dos. Mais c'était son seul titre de beauté. Elle était trop maigre pour sa taille et sa poitrine plate ne soulevait même pas sa tunique. Son visage était creux et ses yeux profondément enfoncée dans les orbites. Ce qui ne l'empêchait pas de s'habiller comme si elle était la plus belle femme du monde. Elle ne portait pas de cuir, mais du tissu et ses vêtements bien coupé témoignait une grande aisance financière. Une tenue qui aurait été superbe sur Jalia, ou sur Cleriance avant sa grossesse, mais qui ne faisait que ressortir son côté osseux. Son attitude hautaine ne faisait rien pour compenser l'ingratitude de ses traits.
«C'est à cause de ça que nous perdons du temps, s'écria-t-elle, pour une souillon ? Une malpropre habillée de haillon.
- Mademoiselle, répondit le soldat, si cette jeune fille était née dans une grande maison, elle ne serait certainement pas habillée de haillons. Et son état actuel, je pense qu'elle ne l'a pas choisi.
- Quand même, elle pourrait faire un effort.
- Je ne crois pas qu'elle ait choisi de se présenter à nous dans cet état.
- Enfin, ce n'est qu'une paysanne, elle ne mérite pas qu'on s'y intéresse. On reprend la route tout de suite.
- Je ne suis moi même qu'un paysan. Vous oubliez que c'est grâce à ces paysans que vous pouvez manger tous les jours. Votre père l'a bien compris lui, et prend soin des gens de ses terres.
- Mon père s'occupe de ces gens sans intérêts alors qu'il ferait mieux de s'intéresser à autre chose.
- Le fait est que les seigneurs qui s'occupent de toute leur population fonctionnent mieux que les autres.
- Foutaise. Mais ...» Elle venait de remarquer le chaton roulé en boule qu'elle portait serrée contre sa poitrine . «Qu'est ce qu'elle a sur elle ? On dirait ... Mais c'est un chat, quelle horreur. Débarrassez moi de ce monstre.
- Mademoiselle, je ne peux pas tuer le compagnon de cette jeune fille uniquement parce qu'il vous déplaît. Ce serait de la cruauté.
- Alors, éloignez moi d'ici. Tout de suite.
- Dois je vous rappeler que j'ai prêté serment au roi d'Yrian et que je dois obéir à ses préceptes avant d'obéir à vos ordres. J'ai juré sur mon honneur de protéger la population du royaume. Et cette jeune fille est la population du royaume. Une partie tout au moins. Et elle a visiblement besoin d'aide.
- Je m'en fous de vos serments. On repart c'est un ordre.» Mais le soldat ne bougea pas, ni ne prononça un autre mot. Il se contenta d'attendre.
Au bout d'un moment, la gamine fit faire demi tour à son cheval. «Faites ce que vous voulez. Mais j'en parlerai à mon père. Il vous châtiera comme vous le méritez.» Puis elle lança par caprice son cheval au galop sur la route, en cet endroit caillouteuse, au risque de le blesser. Un moment, le jeune soldat envisagea de se lancer à sa poursuite pour lui donner la raclée qu'elle méritait. Mais un autre soldat quitta les rangs pour la rattraper. Il attendait avec impatience la confrontation avec son père. Nul doute qu'elle aurait une surprise.
Il reporta son attention sur Deirane. «Alors jeune fille, comment t'appelles tu ? demanda-t-il.
- Deirane, murmura-t-elle.» Le soldat devait avoir l'ouïe fine parce qu'il comprit la réponse. «Ne te préoccupe pas de cette pimbêche, dit il, elle crie beaucoup, elle donne des ordres. Mais elle n'a pas les moyens de te faire du mal. Alors, où vas tu comme ça ?
- Helaria, répondit elle aussi doucement.
- Helaria, ce n'est pas la porte à côté. Il y a plus de cinq cents longes. Tu n'y arriveras jamais. Tu es sûre de vouloir y aller.
- Helaria, répéta-t-elle.
- Va pour Helaria. Nous allons à Sernos, mais là bas tu trouveras certainement un moyen de transport. Ils ont une ambassade, ils te diront quoi faire. Tu viens avec nous.» Deirane secoua doucement la tête. «Je comprend que tu ne veuilles pas te retrouver au milieu de nous. Mais es tu sûre de vouloir rester seule sur la route. Avec ton visage attrayant et les bijoux que tu trimbales ce n'est peut être pas une bonne idée.» Deirane était indécise. Aucune des deux solutions ne lui inspirait confiance. Son esprit était comme vide, elle n'arrivait pas à réfléchir. «Je ne t'imposerai pas l'épreuve de chevaucher en croupe derrière un de mes hommes si c'est ça qui t'effraie. La personne qui te prendras avec lui est un jeune garçon de six ans. Il est très gentil mais il ne te feras rien de plus que de te rebattre les oreilles car il est un peu bavard. Alors tu acceptes ?» Elle hocha la tête.
Quelques minutes plus tard, ils repartaient. Le soldat avait raison. Le gamin était bavard. Il l'avait tout de suite adopté sans se préoccuper de sa mise. Aussi parlait il de tout ce qui lui passait par la tête. Mais son babil, loin de la déranger, la distrayait. Elle parvint même à répondre à quelque question. Mais la chevauché était longue. Aussi finit il par appuyer sa tête contre la poitrine de la jeune fille et par s'endormir. Elle l'entoura de ses bras, comme elle l'aurait fait de son frère.
Le soleil était bas sur l'horizon quand ils atteignirent Sernos. Toute sa vie, elle avait rêvé de voir cette ville, la plus grande du monde, mais dans son état elle porta à peine attention à l'agencement extraordinaire de l'ancien fief des Feythas. Le passage de la porte ne posa aucun problème, les gardes se contentèrent de leur jeter un bref coup d'oeil sans les arrêter. Ils s'engagèrent sur le pont, un chef d'oeuvre technologique que le royaume entretenait soigneusement car il serait bien en peine de le reconstruire si nécessaire. Il était suspendu à une série de câbles qui eux même s'accrochaient à deux énormes câbles qui dessinaient une courbe gracieuse entre les deux arches qui reposaient sur la rive.
Une fois dans la ville proprement dite, la troupe quitta la route principale pour s'engager dans un dédale de ruelles étroites qui de temps en temps croisaient une avenue plus large. Les rues étaient propres, les maisons en bon état, aucune n'était misérable et certaines étaient luxueuses. Partout une population dense constituée de gens à l'apparence aisé et de domestiques se pressait vers sa destination. Pas de mendiants ni de pauvres, ceux là devaient certainement fréquenter d'autres quartiers. De temps en temps, une troupe de soldat en formation leur coupait la route.
Ils finirent par arriver à une grande place noire de monde sur laquelle convergeaient une bonne dizaine de routes, dont deux larges avenues. Tout autour, des tavernes bien achalandées s'étaient installées. D'un côté, un grand panneau était placardé d'édits royaux plus ou moins anciens. Au centre, une grande estrade, actuellement vide, servait aux crieurs à haranguer la foules. Des arbres et des bancs un peu partout complétaient l'ensemble. L'endroit devait être agréable pour flâner et se reposer et de tout évidence la plupart des gens n'étaient là que pour ça.
Tout un coté de la place était occupé par un mur en pierres de taille haut deux fois comme un homme. Au centre une large porte était grand ouvert et des représentants de tous les peuples la passaient sans que personne ne fasse attention à eux. Les gardes, un couple, flirtaient au lieu de surveiller la foule. L'homme, avait coincé sa collègue contre le mur, il était occupé à lui voler moults baisers et caresses. Celle ci ne se défendait d'ailleurs pas trop, ses protestations manquaient singulièrement de convictions.
Le soldat arrêta son cheval à côté de celui de Deirane. «Vous voilà arrivé, dit il, voici l'ambassade d'Helaria.» Il montra la porte. Deirane déposa un baiser sur le front du jeune garçon endormit. Le soldat la débarrassa en faisant bien attention à ne pas la toucher, lui permettant de démonter. «Bonne chance Deirane, souhaita-t-il.
- Merci dit elle.
- Au fait, je m'appelle Darmar.» Elle hocha la tête mais elle ne pu déterminer si elle avait entendu.
La troupe se remit en branle, quittant la place par la route par laquelle ils étaient entré. De toute évidence, ils avaient fait un détour pour elle. Une fois les soldats partis, elle hésita. Elle regarda la porte tentante, mais n'osa y aller. Elle préféra s'asseoir sur un banc et attendre. Elle observa ceux qui traversaient.
Il y avait des gens de toute race et de tout niveau social. Certains étaient helarians, c'étaient chez eux après tout. Mais ils étaient loin de constituer la majorité. La plupart étaient à pieds, certains venaient avec un véhicule ; pour ceux là, les gardes interrompaient leur activité le temps d'un contrôle. La plupart venaient de toute évidence pour affaires. Beaucoup ressortaient de là avec leurs achats. Ceux en chariot avaient souvent une tapisserie roulée avec eux. Une de ces oeuvre d'art qui était à l'origine de la richesse de la pentarchie quand elle n'était qu'un tout petit royaume insignifiant sur le plan politique et qu'elle ne disposait pas encore de sa flotte ; un temps déjà révolu à l'arrivée des Feythas.
Elle hésitait toujours quand son attention se porta sur le couple de garde. L'homme la touchait et la femme ne semblait pas détester ça. Bien au contraire, elle riait, elle avait l'air heureuse. Elle riait ! Deirane se décida. Elle enfouit son petit compagnon dans son corsage et avança d'un pas résolu vers la porte.
Au fur et à mesure qu'elle s'approchait, sa volonté semblait l'abandonner. Elle ralentissait, diminuant le rythme et la longueur de ses pas. Elle n'avait plus que quelques perches à parcourir quand elle s'arrêta. Elle jeta un coup d'oeil aux gardes qui ne se préoccupaient pas d'elle. Le rire cristallin de la femme lui redonna un semblant de courage. Elle prit une grande respiration, et lentement, pas à pas, reprit sa marche. Au dernier moment, elle ferma les yeux et continua à avancer. Quand elle les rouvrit, elle s'aperçu qu'elle était entrée.
Elle avança un peu pour ne pas gêner la foule et regarda autour d'elle. Elle était dans une grande cours carrée au sol en terre battue. Devant elle, se dressait une maison immense et magnifique. Elle était construite en pierre blanche, un étage, les murs étaient percés de nombreuses fenêtre s en vitrail coloré, étroites et haute mais si rapprochées que la pierre entre elle disparaissait presque complètement. L'intérieur devait certainement être très clair. Un escalier permettait d'accéder à la porte. A son pied, deux licornes de marbre - le symbole animal de la pentarchie - veillaient. A l'étage, un balcon qui courait sur toute la façade permettait à une personne de s'adresser à la foule. Il était soutenu par une série de colonnade qui faisaient une galerie couverte à hauteur du rez de chaussé. Le reste de la cours était occupée des deux côtés par une rangée de bâtiments qui fournissaient les divers services nécessaires au fonctionnement de l'ambassade. A sa gauche, les cuisines et la caserne s'avançaient jusqu'au mur d'enceinte. Mais à sa droite, l'écurie en était séparée par un passage d'une vingtaine de perches qui permettait d'accéder à tout un quartier d'échoppes, d'ateliers et de petites maisons. C'est là que se rendaient la plupart des visiteurs.
Deirane regardait autour d'elle, ne sachant où aller. On lui avait dit qu'elle serait bien accueillie, mais on ne lui avait pas dit à qui se présenter. Une voix mâle la fit sursauter. «Petite, tu cherches quelqu'un ?» Elle se retourna. Le garde avait un instant délaissé sa compagne pour s'approcher d'elle. Un instant elle eut peur. Mais comme la femme s'approchait, elle osa répondre. «Je veux voir Festor, dit elle.
- Festor ? Il n'y a personne de ce nom ici. Tu connais ?» La garde secoua la tête de dénégation. «Désolé, aucun Festor ici. Tu devrais passer à l'infirmerie pour te faire soigner et te reposer. C'est là bas.» Du bras il désigna une porte entre le réfectoire et la caserne. «Festor n'est pas là ? Festor de Jetro, lieutenant de la garde de Kushan. Il était à bord du Cristal.
- Cela fait plusieurs jours que le Cristal est reparti. Il doit être presque arrivé à destination maintenant.
- Jetro dis tu, intervint la stoltzin. J'ignorai que dame Calen avait un frère. Si tu es une amie de son frère, tu es forcement une amie de Calen, tu pourras la voir dans quelques jours, on nous a annoncé sa venue. Elle pourra t'aider à le rejoindre. Tu verras, c'est une grande dame mais elle est très gentille.
- D'ici là, tu devrais te reposer, reprit son compagnon.» Il désigna à nouveau la porte de l'infirmerie. «On trouvera quelqu'un pour s'occuper de ton petit compagnon, dit la femme.»
Puis les deux gardes retournèrent à leur poste, ne s'occupant plus de Deirane. La jeune fille fut soulagée. Elle n'avait pas été mise dehors, on lui proposait même de rester pour se reposer. Et si l'accueil n'était pas très chaleureux, au moins avait il l'air sincère. Après une longue hésitation, elle se dirigea vers la porte que lui avaient montrés les gardes.
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