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La paysanne
Sernos
Vingt ans plus tôt
«Il y en a marre, il faut que ça cesse, ça ne peut plus durer !»
L'ambassadeur d'Helaria rentrait d'une petite visite dans la ville quand l'éclat le surpris dans ses réflexions. La voix était parfaitement reconnaissable. C'était celle de la cuisinière de la caserne. Son ton qui descendait bas dans les graves la rendait plus coléreuse qu'elle n'y paraissait. La plupart des gens étaient surpris de découvrir que cette voix de basse appartenait à une stoltzin blonde et mince à l'allure séduisante et pas à un adjudant chef au féminin. Cela n'avait rien d'anormal. La cantinière était un soldat comme les autres. Elle était affectée à la garnison actuellement en poste à l'ambassade, partait en campagne avec elle, s'entraînait et se battait dans ses rangs. Elle était d'ailleurs très habile avec son arc.
La raison de son énervement était connue. La même depuis plus de douze jours. Mais il alla quand même aux nouvelles. Les soldats qui n'étaient pas de gardes profitaient du beau temps pour s'entraîner à l'épée. Ils avaient adoptés une tenue décontractée, torse nu, ou avec juste une bande autour des seins pour les femmes, sans rapport avec un uniforme. Ils paradaient, ils exhibaient leur talent et leurs avantages physiques pour la galerie. Tout autour, installés sur les bancs disposés le long des murs ou en petits groupes, quelques spectateurs désoeuvrés les regardaient. La plupart étaient la pour le plaisir. Mais certains regards laissaient supposer qu'il n'était pas indifférent au charme d'un combattant. En traversant la cours, l'ambassadeur en profita pour jeter un bref coup d'oeil à une épéiste débutante mais à la silhouette avenante.
En le voyant arriver, la cantinière se campa sur ses jambes, les mains sur les hanches. «Alors, commença-t-il, que vous a-t-on volé aujourd'hui ?
- Un pain de viande, s'écria-t-elle, volé ici, dans ma cuisine. Je l'avais posé sur la table hier soir.» L'ai outré, elle désignait la table derrière elle sur laquelle s'alignait une trentaine de pains similaires. Largement de quoi nourrir les six douzaines de soldats stationné dans l'ambassade. «La disparition de ce pain est si grave ? Je peux faire venir des victuailles des cuisines de l'ambassade si vous êtes en manque.
- Ce n'est pas le problème, lança-t-elle, j'ai largement assez pour tous mes hommes. Mais c'est le principe. Quelqu'un est entré dans ma cuisine et m'a volé. Et ce n'est pas la première fois.» Les éclats de voix de la cantinière étaient presque quotidiens en effet. Un moment, Trejez se demanda quand un autre volontaire allait se charger des cuisines pour qu'elle puisse reprendre son entraînement. Peu probable, elle cuisinait vraiment très bien. Certaines personnes, qui avaient pourtant droit à la luxueuse table de l'ambassade s'éclipsaient pour rejoindre la cantine de la garnison et se régaler des bons petits plats qu'elle préparait. Quant à espérer que sa garnison soit relevée dans un futur proche, il avait peu d'espoir. Il était dur de trouver des volontaires qui acceptaient de quitter l'Helaria, ses plages de sable doré, sa mer, son climat tropical, sa douceur de vivre. Les avantages que procuraient l'ambassade à ses habitants et le fait d'habiter la plus grande ville du monde ne faisait pas le poids en comparaison. «L'enquête sur ces vols est en cours, mais le voleur est habile. Et l'ambassade est grande. Il faut du temps pour tout fouiller.
- Et bien accélérez le rythme, vous avez là soixante douze soldats qui ne font rien d'autre que de faire joujou avec leur épée et d'exhiber leurs muscles.
- La garde n'est pas là pour ça, riposta Trejez.
- Elle est là pour quoi alors ?
- De toute façon, elle ne dépend pas de mon autorité.
- Donc ce voleur va continuer à voler, sans qu'on ne fasse rien.
- Écoutez, nous sommes dans une grande ville avec beaucoup d'individus pauvre qui meurent de faim. Des gens qui volent ça arrive tous les jours, partout dans Sernos. L'enquête est en cours et nous la rattraperons un de ces jours. En attendant, nous avons assez de ressources pour supporter ce chapardage. Alors patience.» L'ambassadeur avait haussé la voix, ce qui lui ressemblait assez peu. Cela sembla calmer la stoltzin.
Il salua la cantinière et s'éloigna d'un bon pas. Regardant autour de lui, il reconnu de l'autre côté de la cours, une femme d'apparence jeune installée sur un banc devant l'écurie. À elle seule, elle suffisait à expliquer le comportement exhibitionniste des jeunes recrues venues des provinces isolées de la pentarchie. Cette stoltzin, en effet, était exceptionnellement belle. Beaucoup de ceux qui rencontraient Calen pour la première fois éprouvaient un choc devant tant de beauté. Certains ne s'habituaient pas. Et personne n'était blasé.
C'était une stoltzin de grande taille, ce qui était rare au sein de ce peuple, les cheveux longs qui descendaient jusqu'au milieu du dos, noirs comme la nuit, elle avait le teint mat aux très légers reflets bleutés - couleur, qui avec le vert, était associée à une grande douceur de peau chez les stoltzt. Son visage ouvert aux pommettes hautes, les lèvres pleines au sourire facile, ses yeux de félin, tout en lui exprimait en grande gentillesse. Sa croissance s'était arrêtée à un moment où elle bénéficiait encore la beauté de la prime jeunesse tout en ayant acquis la prestance que procure la maturité. L'ambassadeur l'avait connu adolescente. A l'époque, il y a ... plus d'un siècle déjà, elle était mignonne mais rien ne laissait présager qu'elle deviendrait ainsi.
Certains allaient même jusqu'à dire qu'elle était la plus belle femme du monde. D'autres considérait que ce titre revenait à la pentarque Vespef. Dans un cas comme dans l'autre, leurs admirateurs exagéraient, la beauté était une notion si subjective. D'abord, les orcs n'étaient pas d'accord avec une telle affirmation, leurs propres femmes étaient bien plus belle. Ce peuple trouvait répugnant une peau lisse et une femme telle que Calen l'était d'avantage à leurs yeux. Les nains aussi, s'ils n'étaient pas aussi catégoriques que les orcs, la trouvaient trop grande, les démons la trouvaient trop pale et les elfes trop sombre, même s'ils admettaient que sa silhouette et ses traits étaient remarquables. Ensuite, les deux femmes étaient trop différentes pour être comparées. Calen était aussi sombre de teint que Vespef était lumineuse, les formes épanouies de la première contrastaient avec la finesse de la seconde, la première mettait son corps en valeur alors que la seconde le cachait la plupart du temps. Mais le plus amusant était que ce match entre elles ne mettaient en jeu que leurs admirateurs, les intéressées n'éprouvaient aucune rivalité entre elles. Il faut dire que les ressemblances étaient plus nombreuses encore que les différences. Par exemple, elles étaient l'une comme l'autre discrètes dans leurs amours. Vespef n'avait aucun amant connu, quant à Calen, on savait qu'ils existaient - forcement puisqu'elle était plusieurs fois mère et même depuis peu grand-mère - et qu'ils étaient même très nombreux, mais seuls deux ou trois étaient connus. Quoi qu'il en soit, si on lui demandait si elle avait un compagnon elle répondait oui et donnait toujours le même nom.
Toutefois, ce qui attirait l'ambassadeur en elle, ce n'était pas son physique, bien qu'il aurait été malhonnête de dire qu'il n'avait pas d'effet sur lui. C'était tout le reste. Calen était née pendant les heures les plus sombres de la pentarchie. Elle avait connu l'attaque des pirates qui avait failli anéantir le petit royaume avant même qu'il ait réellement commencé à exister, la guerre contre les démons qui avait fait d'elle une orpheline, la révolte contre les Feythas qui avait détruit plus de neuf individus sur dix dans le monde, la débâcle écologique qui avait suivi et manqué de peu d'exterminer le reste de la civilisation, la peste qui lui avait enlevée ses deux plus jeunes enfants. Elle était l'une de celle qui s'était le plus investie pour améliorer les choses. Dans toute cette agitation, elle était toujours allé de l'avant, jamais elle n'avait baissé les bras. Cela lui avait valu un destin exceptionnel. Elle avait même été un temps reine d'Helaria, quand après la guerre on avait cru les pentarques morts. Mais la consécration était arrivée presque soixante ans plus tôt quand les maîtres de la corporation des savants et inventeurs l'avaient nommé archonte, ou doyenne de l'université - les deux termes désignaient la même fonction. Elle avait pris la place de Braton à sa mort. Et à ce poste elle s'était révélée plus brillante que lui. De l'institut qui avait marqué quelques indiscutables réussites - la mise au point des multicoques en était le pinacle - mais à mais à la démarche désordonnée et peu efficace, elle avait fait une machine de recherche hautement performante. La mission que lui avait assignée le pentarque Wotan était d'avoir en permanence au minimum vingt ans d'avance technologique sur leurs concurrents et elle avait remporté le défi haut la main, elle avait même dépassé cet objectif alors qu'elle n'avait que le campus de Jimip sous son autorité. C'est un de ses élèves qui avait compris la première que les pluies étaient responsables de cette nouvelle maladie mortelle apparue après la guerre. On les avaient nommées pluies de feu même si les termes qu'elle avait employés à l'époque était "cancer" et "retombées radioactives". C'est elle aussi qui avait imaginé l'alphabet qu'utilisaient actuellement les helarians et était en passe de devenir celui de tous les peuples. Mais sa réussite la plus insigne était d'avoir remplacé les numéros de modèles des nouveau peuples crées par les Feythas par des noms. Elle aurait puisé dans les légendes de contrés lointaines pour les trouver. En quelque sorte, les elfes, les nains, les humains et les drows lui devaient leur existence. Grâce à elle, ils avaient cessés d'être des créations pour devenir des êtres à part entière. Aujourd'hui, Calen était, après les pentarques, la personne la plus puissante et la plus respectée en Helaria. Cette réussite forçait d'autant plus le respect que la stoltzin était handicapée. En effet, depuis cette nuit fatidique lors de son seizième anniversaire, en pleine guerre contre les démons, Calen était aveugle.
Et c'est la raison pour laquelle l'ambassadeur trouvait amusant les efforts des jeunes soldats pour attirer son attention.
La stoltzin s'était installée pour profiter du chaud soleil de la matinée. Les stoltzt ne bronzaient pas, mais ils aimaient bien se dorer au soleil comme les lézards - leurs lointains cousins - et accumuler la chaleur. Elle s'était assise sur un banc, appuyée contre le mur de l'écurie, les jambes allongées devant elle, les yeux fermés. Elle avait enlevé sa tunique, ne gardant que le vêtement de dessous qui lui découvrait largement le haut de la poitrine mais restait quand même décent. De la soie, constata Trejez. Au cours des années, il s'était aperçu que la texture des tissus qu'elle portait était importante pour elle. De même qu'elle s'était installée là, non pas pour exciter les mâles de la garnison mais parce qu'elle avait besoin d'entendre les gens vivre autour d'elle, elle supportait mal la solitude, comme tous les stoltzt, mais chez elle cette phobie était accrue. Ça et ses nombreux amants. Il se demanda dans quelle mesure sa cécité en était responsable. La perte de la vue n'entraînait elle pas un besoin de compensation sur les autres sensations. Elle avait également remonté sa jupe haut sur les cuisse pour se réchauffer. En revanche elle avait gardé son foulard noué autour du cou, par coquetterie. Ce fameux soir d'il y a cent ans, elle n'avait pas seulement perdu la vue, elle avait aussi pris un coup d'épée que ni la faculté de régénération des stoltzt, ni la magie des pentarques n'avaient pu effacer. Depuis elle portait ces foulards pour masquer la cicatrice. L'ambassadeur qui avait eu l'occasion de la voir trouvait qu'elle n'était pas si terrible que ça, même si sa longueur témoignait de la chance qu'elle avait eu d'y survivre. Les guerrières en prenaient de pires. Mais il est vrai que les guerrières guérissaient et pas Calen.
Quand il fut à quelques pas, elle releva la tête et lui sourit. «Kifupke le ukiiden maître Trejez, le salua-t-elle.» Ceux qui l'entendait pour la première étaient surpris pas sa voix rauque et cassée, une voix bien peu en accord avec sa beauté. Mais après tout, elle avait été égorgée, elle en était presque morte, cela n'aurait donc du rien avoir de surprenant. «Kefupke li ukeiden Doyenne Calen, répondit Trejez, j'ignorai que vous étiez arrivée.
- Tard dans la nuit.
- Vous êtes installée dans la suite seigneuriale ?
- Elle est trop grande pour moi, trop d'obstacle, je m'y perds. Je préfère des pièces plus petites parce qu'un mur est toujours proche pour me guider. Mais il est plus facile de l'accepter que supporter un sermon de Wotan.
- J'imagine ses paroles : «Calen, tu es un des chefs de l'Helaria, tu dois tenir ton rang et en avoir l'apparence ...»
- L'apparence du pouvoir est aussi importante que le pouvoir lui même, compléta-t-elle.
- Il m'a servir un discours similaire quand je suis devenu ambassadeur.» Elle éclata de rire, un rire franc, sans malice derrière, juste de la joie. «Que me vaut l'honneur de votre visite, demanda Trejez, votre missive ne le précisait pas.
- Toujours le même problème. Les dragons du continent sud, récemment découverts, sont ils des animaux ou un peuple à part entière. Des représentants de tous les peuples doivent venir en débattre à Sernos au palais.
- Helaria ne participe pas à ces discussions. En quoi l'université est elle impliquée ?
- Pour la caution scientifique. Les dragons nous sont apparenté donc sont à classer dans les anciens peuples. Mais tout porte à croire qu'il s'agit du modèle 20 des Feythas, donc nouveau peuple. Enfin, avant de les classer comme peuple, il faudrait d'abord prouver qu'ils soient intelligents et rien n'est moins sûr. Les comptes rendus que j'ai reçu les montrent comme des animaux à peine évolué et si ce débat à lieu c'est uniquement parce qu'ils ressemblent à nos légendes. Mais j'ai une autre raison de venir personnellement.
- Ah, dit il d'un air entendu. Je suppose que Mustul envoie une délégation qui comprendra un certain cavalier brun...» Le sourire qui s'était dessiné sur les lèvres à l'évocation du cavalier, lui avait donné la réponse.
Après un moment de silence où elle était perdu dans ses rêves, elle reprit la discussion. «J'ai cru comprendre que vous aviez un problème de vol.
- Depuis un peu plus d'une douzaine, de la nourriture disparaît, en effet.
- Beaucoup.
- Non. Nous pouvons nous permettre ce vol. Nous avons assez de ressources.
- Comment ce fait il que vous ne l'ayez pas encore attrapée ? L'ambassade est grande, mais il n'y a pas tant d'endroit que ça où se cacher.
- Parce que nous ne la cherchons pas.
- La ? C'est donc une femme. Vous savez donc qui s'est.
- Blenys m'en a donné une assez bonne description. Une jeune humaine d'une dizaine d'années. Elle est rentrée dans l'ambassade il y a quatorze jours et depuis plus personne ne l'a vu. Personne ne l'a vu ressortir, ce qui n'est pas une preuve, la garde s'est beaucoup relâchée ces derniers temps et nous avons tendance à faire plus attention à ceux qui entrent qu'à ceux qui sortent. Mais il y a de fortes chances que ce soit elle la responsable.
- Vous savez donc à qui vous avez affaire, mais je ne comprend pas pourquoi vous ne la cherchez pas.
- On attend qu'elle se dévoile d'elle même.
- Ah bon, pourquoi ?
- Parce que si elle éprouve le besoin de ce cacher alors que nous offrons l'asile à tous ceux qui viennent se réfugier ici, c'est qu'elle n'est pas prête à se mêler à la société. La rechercher comme une criminelle ne ferait que la braquer d'avantage.
- Je trouve étrange qu'un individu sain d'esprit ne veuille pas se mêler à ses semblables.» Au fur et à mesure qu'elle prononçait cette phrase, son débit ralenti, comme si la compréhension se faisait peu à peu dans son esprit. «Dans quel état était elle en entrant ?
- Un sale état. Sa route avait du croiser celle de quelques hommes peu recommandables.
- Vous voulez dire que ... Dix ans aviez vous dit ?
- A peu près.
- Comment des humains peuvent ils infliger cela à une gamine aussi jeune, s'écria-t-elle véhémente, ils n'ont aucun sens moral.
- Calmez vous. D'abords les humaines se développent plus vite que les stoltzint. A dix ans, elles ont des seins, des hanches et peuvent enfanter. Une humaine de dix ans à l'apparence d'une stoltzin de quinze ans. Ensuite les humains ne sont pas tous comme ça. La plupart sont très respectables, leur sens de l'honneur est aussi développé que le notre. Mais les humains sont le peuple le plus nombreux d'Uv Polin, forcement les criminels sont en majorité des humains. Quand il n'y avait que nous dans ce monde, nous étions aussi doué qu'eux pour faire le mal.
- Vous avez raison, je me suis emportée. Mais j'imagine ce que cette fille a du souffrir.
- Et nous en sommes là parce qu'une garde n'a pas fait son travail.
- Comment ça ?
- En voyant une enfant arriver seule dans cette état, elle aurait du la prendre en charge et la conduire à une infirmière qui l'aurait soignée. Au lieu de ça, elle s'est contenté de lui indiquer l'infirmerie. Se présenter à un docteur homme a du être au dessus de ses forces. Elle a préféré se cacher.
- Ce qui est compréhensible. Et Blinys, vous savez pourquoi elle n'a pas fait ce qu'il fallait.
- Elle était de garde avec son nouveau fiancé.
- J'en conclus que c'est une personne peu farouche. Céder aux avances d'un homme n'a rien de répréhensible, mais cela ne doit en aucun cas perturber son travail. Vous avez pris des sanctions contre elle.
- Contre elle et son fiancé oui. Je l'ai prêtée au roi du Salirian pour assurer la garde de son harem pendant son séjour à Sernos. Un mois avec que des femmes autour d'elle, aucun homme, devrait la calmer.
- N'y a-t-il pas des hommes dans le harem ?
- Si, des eunuques.» Calen émit un petit rire. «N'est ce pas un peu cruel ?
- Oh si. Mais la prochaine fois, elle fera ce qu'il faut.
- En espérant qu'il n'y aura pas de prochaine fois.
- Malheureusement, le monde dans lequel nous vivons est violent. Et les choses ne sont pas près de s'arranger. Tous les ans, nous voyons une jeune femme violée se réfugier chez nous et j'ai bien peur que nous voyions encore beaucoup.» Il se leva pour prendre congé. «J'aimerai bien bavarder encore un moment avec vous, mais malheureusement j'ai du travail. Le roi s'imagine encore au temps des Feythas et considèrent que Sernos est la capitale du monde. Je vais devoir lui expliquer en termes diplomatiques que l'Helaria est un état indépendant et pas une province de son empire.
- Bonne chance, répondit elle.
- Au fait, un dernier détail, cette jeune fille avait une particularité remarquable qui a impressionné Blenys.
- Laquelle ?
- Elle avait un rubis vissé au milieu du front.» Il esquissa un salut avant de souvenir qu'elle ne pouvait pas le voir. Puis il partit, comme à regret, vers le bâtiment principal de l'ambassade.
Calen n'était pas d'accord avec la façon de faire de l'ambassadeur. Qu'il ne veuille pas brusquer cette jeune fille - dans la mesure ou elle était bien responsable de ces vols - était compréhensible. Mais elle estimait qu'il fallait la chercher activement. C'était maintenant qu'elle avait besoin d'aide. Le fait qu'elle ne se soit pas montré au bout de quinze jours montrait à quel point sa détresse était grande et son discernement faible. Elle prit la résolution de la trouver. Son handicap l'empêchait de mener les recherches elle-même et elle n'avait aucune autorité sur le personnel de l'ambassade. Mais dans quelques jours la délégation de Mustul arriverait. Elle n'avait officiellement pas plus d'autorité, mais en pratique elle pourrait les convaincre de l'aider. Et l'ambassadeur ne pourrait exercer aucune sanction sur eux pour désobéissance : ils n'étaient pas Helarians.
Sa décision prise, elle se leva. Trois jours à peu près avant qu'ils arrivent. Elle avait du temps devant elle. Dans l'immédiat, elle résolu d'aller rendre une petite visite à un sculpteur qui travaillait dans le quartier adjacent. Elle espérait pouvoir retrouver sa boutique. Dans le cas contraire, un siècle de cécité lui avait appris à ravaler sa fierté et à demander de l'aide. Elle enfila sa tunique prit sa canne et descendit le long de l'écurie.
Dans la Résidence où elle avait grandi, ou dans son fief de Jimip, elle pouvait se déplacer facilement. Elle connaissait tous les trajets par coeur. Le personnel prévenu prenait soin de ne laisser rien traîner qui aurait pu constituer un obstacle et ses assistants anticipaient les problèmes avant qu'ils ne surviennent. Elle avait de l'assurance dans sa démarche. Le résultat était que ses interlocuteurs mettaient parfois très longtemps à s'apercevoir qu'elle était aveugle. Il n'en allait pas de même dans l'ambassade de Sernos. Elle était plus hésitante, ignorant ce qui avait pu changer depuis sa dernière visite ou ce que l'on avait pu abandonner sur sa route. Sans compter les habitants de la ville qui pouvaient entrer librement dans l'enceinte, ils ne la connaissaient pas et pouvaient la bousculer, la faire tomber sans le vouloir, par simple ignorance. C'est pour ça qu'elle préféra longer le mur de l'écurie, le suivant d'une main pour se guider.
Dans un monde où les pluies pouvaient se révéler mortelle, une tuile fendue pouvait contaminer toute une pièce. Aussi, la tendance depuis les soixante dernières années était elle de faire de nombreuses petites pièces plutôt qu'une seule grande. Ainsi, en cas d'accident, la contamination restait limitée. L'écurie, récente, respectait ce principe. Au lieu d'une seule grande, il y en avait plusieurs petites accolées les unes aux autres contenant chacune une douzaine de stalles. La deuxième était vide. L'odeur de paille moisie lui fit comprendre que la toiture fuyait, enlever la litière pourrissante était dangereux sans l'équipement adéquat et s'en débarrasser difficile. Il y avait de forte chance que cette tâche soit dévolue à un service municipal de la capitale yriani. Et tant qu'ils ne seraient pas venu, aucune réparation n'était envisageable.
Un bruit venu de l'intérieur attira son attention. Elle s'immobilisa devant la porte et écouta. Rien. Elle était sûre de n'avoir pas rêvé. Les chocs des épées de bois des soldats qui s'entraînaient la gênaient. Elle ouvrit la porte, entra et la referma derrière elle. Maintenant qu'elle avait obtenu le silence, elle pu se concentrer sur tous les sons qui l'entouraient. Elle n'entendait rien mais elle était sûre qu'elle n'était pas seule. «Il y a quelqu'un ? demanda-t-elle en helarian.» Elle répéta la question en yriani, sans obtenir de réponse. Prudemment, elle avança pas à pas, cherchant les éventuels obstacle avec sa canne. N'importe quoi pouvait se trouver devant elle, un seau abandonné, une selle. Personne ne toucherait à rien tant que les spécialistes n'auraient pas tout nettoyé. Sauf un fou suicidaire. Au bout de quelques pas, sa canne cessait de s'enfoncer dans le sol mou sous la paille pour retrouver un terrain dur. La contamination était visiblement limitée à quelques perches devant la porte.
Elle s'arrêta et écouta à nouveau. Il y avait quelqu'un. Elle entendait sa respiration et les petits gémissement que la peur lui arrachait. Il était dans la dernière stalle à sa droite. Elle se remit en route, lentement, se dirigeant vers l'origine du bruit. Derrière elle, la porte se rouvrit, une silhouette se dessina en ombre chinoise face à la lumière extérieure. «Dame Calen, dit une voix, que faite vous ici, vous ne devriez pas être là, c'est dangereux.» D'un geste impératif, elle lui fit signe de se taire. Puis elle reprit sa marche.
L'intensité des gémissement augmentait, signe que la personne commençait à paniquer. Dans cet état, elle pouvait être dangereuse. C'est avec prudence qu'elle fit les derniers pas. Doucement, elle commença à prononcer des paroles rassurantes, en helarian. Il était possible que son interlocuteur ne comprenne pas, mais c'était le ton qui comptait, pas les mots.
Brusquement une forme claire surgit de la cachette et bouscula la stoltzin qui perdit l'équilibre. Elle tenta de se rattraper, en vain. Elle tomba contre une poutre de soutien. Elle sentit plusieurs pointes s'enfoncer dans la chair de son bras et son sang couler avant de toucher le sol. Sous la douleur et la surprise, elle poussa un cri. Les bruits dans la cour cessèrent aussitôt. Tout une foule s'encadra dans la porte.
Voyant la sortie bouchée, la fugitive se précipita vers une échelle qui menait à l'étage ou le fourrage était entreposé et commença à grimper. Mais une stoltzin la rattrapa. Elle était furieuse. Elle lui prit la cheville et la tira brusquement. Le choc contre le sol lui coupa la respiration. Puis la stoltzin s'empara de l'outil qui avait blessé la doyenne, une fourche posée contre un poteau de soutènement. Elle allait transpercer la jeune fille qui prise de panique tentait de se protéger le visage de ses deux bras. Deux hommes empoignèrent la stoltzin par un bras et la retinrent avant qu'elle mette son geste à exécution. «Arrête Saalyn, regarde la, s'écria l'un d'eux, c'est une gamine.»
Pour la première fois, Saalyn vit réellement ce qu'elle avait capturé. Elle découvrit une jeune humaine d'à peine dix ans complètement terrorisée, sale, vêtue de haillons, le corps couvert d'hématomes. Elle reprit peu à peu son calme. «Elle a tué Calen, dit elle au bout d'un moment.
- Je suis bien vivante, dit la voix de la doyenne.» Juste à côté Calen s'était assise. De sa main, elle pressait son bras blessé. Sa robe était pleine de sang au point que s'en était effrayant, mais elle était bien vivante en effet. Tout juste un peu pale, sous l'effet de la douleur. Un troisième soldat alla l'aider à se relever. «Conduisez moi auprès d'elle, ordonna-t-elle.» Le soldat obéit.
Quand elle s'accroupit auprès de la voleuse, c'est toute garnison qui les avait rejoints. Elle s'était disposée en cercle autour d'eux. Calen approcha la main pour tâter les contour du visage de la jeune fille. Elle sentit les petits diamants sur les joues «Oh seigneur, dit elle, que t'a-t-on infligé là ?» Sans atteindre la réponse, elle continua. «Comment t'appelles tu petite, dit elle en yriani.» La jeune fille ravala ses larmes. «Deirane, répondit elle enfin.
- Bienvenue Deirane, je suis Calen, fille de Jetro.
- Festor ?
- Tu connais Festor ?
- C'est le nom qu'elle a demandé quand elle s'est présenté, expliqua un soldat.» Le compagnon de Blenys qui était de garde avec elle en conclut Calen. «L'ambassadeur ne me l'a pas dit, remarqua-t-elle.
- On n'a du oublier de lui dire, ça n'a pas paru important.
- Festor est mon jeune frère, reprit la stoltzin plus doucement, qu'est il pour toi ?
- Un ami, répondit elle.
- Dans ce cas, nous sommes amies aussi.» Elle lui tendit une main que la jeune fille prit. Ensemble, et avec l'aide de quelques guerrières, elle se releva. «Conduisez la dans la chambre libre de mon appartement, ordonna-t-elle, nettoyez là et laissez là se reposer.
- Mon chat, dit Deirane d'un air triste.» Un soldat se précipita dans la stalle qui lui avait servit de cachette. Quelques instant plus tard, il revint avec le petit animal qu'il tendit à la jeune fille.
Pendant ce temps, un autre soldat examinait la fourche. «Je crois que vous devriez aller à l'infirmerie, dit il, et faire nettoyer cette blessure.
- C'est une égratignure, un peu de désinfectant, un bandage et il n'y paraîtra plus rien.
- Cette fourche a servit à manipuler le fumier. Les miasmes peuvent être dangereux si on n'est pas soigneux.» Le ton de la voix semblait vraiment inquiet. Cela la fit céder. Et puis l'honnêteté l'obligeait à s'avouer que ça lui faisait vraiment très mal. «D'accord je vais y aller, dit elle.» Elle avait cassé sa canne dans sa chute. Un soldat la prit par le bras et la guida à la suite du petit groupe qui s'occupait de Deirane.
Le surlendemain, Calen ne se sentait pas en forme. Elle paressa un moment au fond du lit. Puis décida de prendre un bain pour se détendre. Elle repoussa les draps et le leva. Contre le mur à sa gauche, elle savait qu'il y avait une chaise avec posé dessus sa robe de chambre. Elle la trouva rapidement, et l'enfila tout aussi vite. La salle de bain était tout à côté. La pièce était luxueuse malgré son agencement. Elle était construite dans l'espace résiduel entre les deux chambres de l'appartement et le couloir qui traversait la résidence dans toute la longueur, de petite taille, mais intelligemment agencée. Naturellement, elle n'éprouva pas le besoin de faire de la lumière. Elle se dirigea directement vers la baignoire et ouvrit les robinets. Le luxe la remplissait d'aise, ces installations si communes en Helaria étaient quasiment absentes dans les autres royaumes - les Yrianii par exemple utilisaient des baquets mobile sans pièce dévolues à cet usage, sauf peut être au palais royal. Les voyages qu'elle avait fait hors des frontières de la pentarchie avaient souvent été éprouvants à cause de ça.
Elle mit sa main sous le jet pour vérifier sa température. Puis elle retourna dans la chambre. Entre la tête de son lit et le mur, de chaque côté, il y avait une petite porte. Elle passa dans la pièce voisine. Totalement emmitouflée sous les couverture, Deirane dormait. Calen se dirigea vers les fenêtres. Elle trébucha sur les chaussures que la jeune fille avait laissé traîner au milieu de la pièce. Fort heureusement, le tapis épais amortit sa chute. Elle se releva et continua plus prudemment. Elle tira les rideaux. Maladroitement. Elle n'avait pas l'habitude de se préoccuper de la lumière des locaux qu'elle occupait. Le soleil inonda la chambre.
Elle retourna vers le lit. «C'est le matin, lève toi, dit elle en yriani.» Deirane grogna et se cacha la tête sous les draps, mais la stoltzin, impitoyable, les lui arracha. La jeune fille poussa un cri de frayeur avant de se souvenir que son hôte ne pouvait pas voir sa nudité. «Suis moi, ordonna Calen.
- Je suis toute nue, protesta Deirane, je dois m'habiller.
- Pas la peine, nous allons prendre un bon bain.» La perspective n'était pas pour déplaire à Deirane. On pouvait compter sur les doigts des mains ceux qu'elle avait pris chez elle alors qu'ici cela semblait quotidien. Elle ne fit aucune difficulté pour suivre la stoltzin jusqu'à la salle d'eau. Il y avait une entrée dans cette chambre même qu'elle empruntèrent.
Calen plongea le bras dans l'eau pour apprécier sa hauteur. Satisfaite, elle coupa l'arrivée. Puis elle tâtonna pour chercher les bocaux qui contenaient les sels de bains. Elle en choisit un dont l'odeur lui plaisait et en versa dans la baignoire. Puis elle invita la jeune fille à entrer. La stoltzin enleva sa robe de chambre. Plus jeune, elle l'aurait laisser tomber au sol, mais elle avait vite compris qu'une aveugle ne pouvait pas se permettre de laisser traîner ses affaires n'importe où. Elle risquait à la fois d'avoir du mal à les retrouver et de trébucher dedans. Elle chercha une patère qu'elle savait fixée sur le mur et y pendit son vêtement.
Dans son bain, Deirane la regardait, les yeux grands ouverts par l'admiration, quand elle s'approcha. «Vous êtes si belle, dit elle, je n'ai jamais vu de femmes plus belle que vous.
- Merci, dit Calen en entrant précautionneusement dans l'eau, mais je n'y suis pour rien.
- Je voudrais bien être comme vous plus tard.
- Je ne te le souhaite pas.
- Mais pourquoi ? Ce doit être merveilleux.
- Quand on a de la chance, oui. J'ai eu de la chance. Mais pour la plupart des femmes, la beauté est une malédiction. Elle attire les convoitises. Il vaut mieux souhaiter un visage pas trop laid plutôt que la beauté.
- Quand même ...
- Celui qui t'a fait ça sur le corps, t'aurait il choisi si tu avais été laide.
- Non.» Calen ferma les yeux et se laissa alanguir par la chaleur. «Quand même, reprit Deirane, ...
- C'est toujours pareil avec vous, les humains, la coupa Calen d'un ton irrité, ça commence à être lassant à la fin.
- Comment ça ?
- Je suis belle. Et alors. Si tu veux m'admirer, fait le pour des choses sur lesquelles j'ai eu un rôle, pas sur je quoi je n'ai aucune implication. L'invention de l'écriture moderne par exemple, ça c'est une chose dont je suis fière. Au lieu de te perdre dans des évidences, intéresses toi à de vrais problèmes.
- Lesquels ?
- Cette baignoire par exemple, comment a t-on amenée l'eau jusqu'à elle.
- Par des tuyaux qui aboutissent à ces robinets.
- Mais encore. Cherche, et là tu auras vraiment appris quelque chose. Et ça te feras un point de départ pour le jour ou tu auras un autre problème similaire à résoudre Quelque chose dans son attitude fit comprendre à la jeune fille qu'elle désirait la tranquillité. Elle se tut. Elle réfléchit au défi que lui avait posé Calen, se demandant si la question était purement académique ou si elle attendait qu'elle cherche la réponse. Vu l'air distrait qu'avait la stoltzin en posant la question, elle estima que la bonne solution était la seconde.
Sa réflexion à terme, elle s'intéressa à la stoltzin. Elle détailla la partie de son corps qui émergeait de l'eau. Elle s'attarda un moment sur les seins plus lourds que les siens et à son avis beaucoup plus beaux. Elle remonta jusqu'aux épaules et leur musculature fine qui se dessinait sous la peau. Puis elle atteignit le cou. La cicatrice qui le barrait était impressionnante. Elle n'était pas très large, un bourrelet que l'on pouvait à peine sentir sous les doigts. Mais il faisait presque le tour du cou, elle avait faillit être décapitée ce jour là. Cette constatation la conduisit à jeter un coup d'oeil sur son bras droit. Un bandage l'enveloppait de l'épaule au coude. Il faudrait certainement le changer après le bain.
Brusquement, le corps de Calen s'arqua. Elle resta tendu un moment, presque émergée avant de retomber dans l'eau. Un gémissement sourd sortait de ses lèvres. Deirane, paniqua mais se reprit rapidement. Elle s'approcha pour essayer d'entendre si elle disait quelque chose. C'était le cas, mais les mots étaient si faibles et si déformé qu'elle ne put les comprendre. Elle sortit de l'eau, enfila la robe de chambre de la stoltzin et se précipita hors de l'appartement. Sur le palier, elle appela au secours.
En quelques seconde toute la domesticité était autour d'elle. Elle essaya de s'expliquer, mais ses propos entrecoupé de larmes étaient incohérents. Un domestique, entra pour savoir ce qu'il en était et fouilla l'appartement. Il ne tarda pas à trouver la doyenne, inconsciente dans son bain. Il appela, quelques helarians accoururent. Avec l'aide d'un stoltzen, ils la sortirent de l'eau et l'allongèrent dans son lit pendant qu'une femme de chambre allait chercher le médecin.
Deirane avait été expulsée de la chambre de Calen pour laisser le champ libre aux médecins qui s'étaient regroupés à son chevet. Avant de sortir, elle avait pu voir le bras, dégagé de son bandage. La plaie s'était enflammée, gonflée, des lignes rouges remontaient presqu'à l'épaule. Puis Saalyn était venu lui dire de prendre ses affaires pour l'installer ailleurs. Ça avait été rapide, elle n'avait rien. Elle n'avait eu qu'à transporter son ami félin jusqu'au bout du couloir. Hormis l'appartement seigneurial, les appartements ne comportaient qu'une chambre. Elle avait donc pris celui qui se trouvait en face de celui de Saalyn. L'endroit restait luxueux et elle se rendait compte qu'elle bénéficiait de ce luxe uniquement parce que le grand bâtiment était presque vide. Après avoir pris possession de son nouveau domaine, elle s'était installé avec son chaton sur le balcon de la villa. L'endroit lui avait tout de suite plu parce qu'elle pouvait tout surveiller sans être vue. Côté extérieur, elle dominait la cours avec les casernements et les soldats qui s'entraînaient, vers l'intérieur elle voyait le hall de l'étage avec les couloirs qui y débouchaient, celui du rez de chaussée et le palier de l'appartement seigneurial.
Elle remarqua une soudaine fébrilité en contrebas. Un coursier venait d'arriver porteur d'un message. Aussitôt, les gardes dégagèrent la cour pendant qu'une autre troupe en uniforme - tunique et pantalon de daim - les remplaçaient. Quelques uns se chargèrent d'écarter les badauds et firent un barrage pour les empêcher de passer. Les autres se disposèrent en haie d'honneur du mur d'enceinte jusqu'à la résidence. Presque toute l'armée stationnée sur place était là. L'ambassadeur lui même se plaça en bas de l'escalier.
Une troupe de cavalier pénétra alors dans la cours en deux colonnes parallèles. Tous étaient des hommes. Ils étaient grands, bien qu'il s'agissait de stoltzt, très musclés, noirs de cheveux et bruns de peau. Leur tenue était constituée d'une tunique qui laissait les bras et les épaules nues, un pantalon et des bottes, le tout en cuir noir. Un couteau était passé dans chaque botte et ils avaient tous une grande épée dans le dos. Chacun portait ses cheveux, long et nattés. Les chevaux étaient également noirs. A leur tête, il y avait trois cavaliers. Celui qui menait la troupe était une femme, une très grande femme. Elle faisait presque deux perches de haut, même les elfes ne pouvaient la regarder dans les yeux, très musclée aussi, même si elle l'était moins que les hommes; elle était pourtant belle bien que d'un style différent de Calen; sa chevelure, sombre avec des reflets dorés tombait librement sur ses épaules. A part cela elle était vêtue exactement comme ses hommes sauf que sa tunique s'ouvrait très largement sur une poitrine avantageuse. Bizarrement cela n'atténuait en rien l'impression de force virile qui se dégageait d'elle. L'homme qui chevauchait à sa droite, légèrement en retrait était également un colosse, presqu'aussi grand qu'elle mais beaucoup plus musclé. Son visage aux traits carrés ressemblait à celui de la femme, ils étaient visiblement parents, frère et soeur peut être estima Deirane, ou père et fille, voire mère et fils. Comment savoir avec les stoltzt, le plus âgé n'était pas forcement celui qui paraissait l'être. Le troisième cavalier de tête était presque insignifiant en comparaison. C'était une femme aux les cheveux dénoués, signe - ainsi que l'apprit plus tard Deirane - d'une reine en titre. Parmi les helarians elle aurait paru grande, mais face à ses compagnons elle semblait minuscule. Sa tunique près du corps révélait une silhouette longiligne et élancée, aussi fine et souple qu'une liane. Détail particulier, elle était la seule du groupe, et d'une manière générale, la seule stoltzin dans l'ambassade, à avoir les cheveux frisés.
L'ambassadeur s'avança face à la femme de tête. «Reine Satvia, au nom des pentarques, je vous souhaite la bienvenue en Helaria.
- Mitre Trejez, commença l'homme sur un ton apparemment solennel.» Puis un sourire éclaira son visage et c'est sur un ton léger qu'il continua. «C'est donc toujours vous qui dirigez ce taudis.
- Régent Jergen, mon pentarque vous a offert l'hospitalité pendant votre séjour ici, qu'y puis je si vous êtes trop barbare pour l'apprécier.» Jergen éclata de rire, imité par la femme. «N'insiste pas, dit elle, tu sais bien que ni toi ni moins ne pouvons gagner contre ce vieux forban.» Jergen avait sauté à bas de sa monture et s'était précipité à la rencontre de l'ambassadeur avec qui il échangea une accolade comme avec un vieil ami. Le reste de la troupe et la seconde femme démontèrent également. Mais Satvia resta en selle. Jergen se dégagea de l'étreinte et s'approcha d'elle pour l'aider à les rejoindre. Trejez alla proposer son aide à la seconde femme. «Reine Cherlio, dit il en lui tendant la main, je constate que l'adolescente s'est transformé en une belle jeune femme. C'est un honneur pour moi de vous accueillir en ce lieu.» Elle lui sourit timidement, le compliment avait touché même si cela faisait un moment qu'elle ne se faisait plus d'illusion sur sa beauté.
Alors que Satvia passait la jambe par dessus l'encolure de sa monture, Deirane vit distinctement ses mâchoires se contracter et ses lèvres esquisser un rictus de souffrance. Trejez aussi le vit et son attitude changea aussitôt. Son visage exprima la consternation. Il la rejoignit et la prit par les bras. «J'ai appris que tu avais été blessée, mais j'ignorai que c'était si grave.
- Ce n'est rien, répondit elle, ça ne m'empêche ni de chevaucher, ni de tenir une épée.
- Pour toi j'ai fait préparer une grande tente dans les jardins, avec tout le confort possible. Mais il faudra traverser la maison pour l'atteindre, tu penses y arriver.
- Je n'aime pas les maisons en pierre, mais je peux rentrer dans l'une d'elle sans paniquer.» Trejez se dit que de toute façon, même si elle avait peur, elle préférerait se faire découper en petits morceaux que de l'avouer.
Deirane comprit soudain qui étaient ces gens. Il n'y avait que trois pays stoltzt civilisés, l'Helaria, le Mustul et la Melia. Ferleren ne comptait pas, ils étaient stoltz, mais au niveau civilisation on pouvait repasser. Même les orcs étaient plus cultivés. Et la Melia était si loin qu'on les voyaient pour ainsi dire jamais en Yrian. Comme les cavaliers n'étaient pas Helarians, ils étaient donc Mustuans. Les deux pays étaient de plus si proches qu'ils partageaient beaucoup d'infrastructures. Il n'était pas rare que les ambassadeurs soient communs entre les deux pays. Après la guerre, ils avaient crées un grand empire sur le continent sud au sein duquel ils vivaient en nomade. Le continent sud n'était pas du tout organisé politiquement comme Ectrasyc. Alors qu'au nord la vie politique était dominée par la rivalité entre Helaria et Yrian, chez leurs cousins méridionaux, les états avaient élevé la plus ancienne ville au rang de capitale et crée un parlement dans lequel chaque royaume était représenté. La ville à l'origine était mustuane, mais ils avaient accepté de la céder pour réaliser ce grand projet. Seulement, ils avaient tendance, quand la politique continentale leur déplaisait, à l'investir, ce qui était à l'origine de beaucoup de problèmes. Mais globalement, ça marchait. Les mustuans étaient appréciés, ils protégeaient les abords de la capitale et les caravanes qui traversaient leurs terres arrivaient toujours à destination. Et ils avaient une réputation d'honnêteté et d'incorruptibilité. On disait d'eux que si une personne laissait tomber une pièce d'or au milieu de la place centrale d'un de leur village, en repassant dix ans plus tard il pourrait la retrouver à la même place. Exagérations bien sûr, mais qui en disait long sur leur réputation.
L'arrivée des mustuans avait crée une certaine fébrilité dans l'ambassade, ce qui fait que Deirane était laissé à elle même. Elle avait donc entreprit d'explorer le bâtiment pour trouver la réponse à la question de Calen. Elle avait vite découvert qu'aucune pièce n'était interdite tant qu'elle n'était pas occupée. Cela excluait naturellement les appartement attribués à un visiteur et le bureau de l'ambassadeur. Elle intégra donc très vite le plan assez simple de la villa.
Au rez de chaussé, la porte d'entrée, en bois vitré, s'ouvrait sur un hall immense. Au dessus d'elle, il n'y avait pas de plafond, un balcon bordait tout le premier étage. A sa droite, un couloir longeait la façade. Il donnait sur un certain nombre de pièces fonctionnelle, le bureau de l'ambassadeur, la bibliothèque, un petit salon, et une salle a manger. Il se terminait par un escalier qui partait du sous sol - où se trouvaient les dépendances telles que la cuisine où la buanderie - et montait jusqu'au comble qui ne contenait pas un réservoir comme elle l'avait cru tout d'abord mais des chambres qui sans être luxueuses étaient confortables. Les domestiques bénéficiaient des mêmes facilités que leurs maîtres comme des salles de bains et des toilettes. Le mur de gauche du hall était aveugle, mais il était décoré de tableau et de tapisserie. De part et d'autre du hall, montait un escalier monumental. Arrivé au deux tiers de la hauteur, ils se coudaient pour longer le mur du fond et se rejoignait au premier étage. Il était fait d'un matériaux transparent comme du verre et semblait si fragile qu'il semblait impossible de l'utiliser, pourtant Deirane l'avait emprunté et savait que ce n'était qu'une illusion. Dans le mur du fond, s'ouvrait une double porte. Elle donnait dans une antichambre. De là on allait à droite dans le bureau d'apparat de l'ambassadeur, une sorte de petit salon où il recevait ses invités de marque. La double porte de gauche quant à elle donnait accès à une pièce indispensable en Helaria, la salle de bal. Elle occupait plus du tiers du bâtiment en longueur sur la totalité de sa largeur. Elle était luxueusement décorée, largement éclairée par des fenêtres et des lustres en cristal qui portaient des dizaines de globes lumineux.
Toutefois ce n'était ni à droite, ni à gauche que Deirane était allé mais tout au fond. La dernière porte de l'antichambre donnait dans le jardin. C'était un espace aussi grand que la villa elle même, limité par un mur sur trois côtés et par la résidence sur le quatrième. Il était conçu pour que les visiteurs qui arrivent par bateau puissent faire une entrée grandiose par là aussi. Une large allée centrale gravillonnée était bordée de part et d'autre par un jardin touffu traversé par de multiples sentiers et contenant de nombreux bancs ou s'asseoir et des coins discrets ou s'isoler. Dans le mur du fond; s'ouvrait une large grille qui donnait sur une esplanade qui s'étendait jusqu'à l'Unster et le débarcadère. C'est la que la reine Satvia avait monté sa tente, un édifice circulaire de toile qui montait aussi haut que le premier étage et faisait bien la moitié de la largeur de la salle de bal.
Devant l'agitation ambiante, elle avait trouvé refuge dans ce jardin, choisissant un endroit bien isolé. C'est là que Jergen la débusqua. Sa voix grave la fit sursauter.
« Je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un ici, dit il, je croyait être seul.
- Toute cette agitation, commença Deirane ...
- Je sais, c'est pour ça que je suis là. Si j'ai le malheur de me montrer, on va bien trouver une corvée à me refiler.
- Mais vous être régent de Mustul ...
- Sous la domination de deux reines. Fait confiance à une femme pour trouver du travail à une personne désoeuvrée. » Il s'arrêta un instant sur le rubis fixé à son front. « Ainsi donc c'est toi Deirane, commença-t-il. C'est à cause de toi que ma compagne est malade. »
Il n'y avait aucune menace dans le ton. Malgré tout elle éprouva le besoin de se défendre.
« Je ne savais pas qu'elle était aveugle quand je l'ai bousculé, se défendit elle.
- Elle fait tout pour que ça ne se remarque pas. Tu n'as rien à te reprocher la dessus.»
Il s'assit sur un banc juste à côté d'elle.
«C'est grave, demanda Deirane ? Personne ne m'a rien dit, on m'a même expulsé de la chambre.
- Elle s'en remettra. Nous sommes solides nous autres stoltzt. Mais ce n'est pas pour parler de Calen que je te cherchait. » Elle le regarda, l'air intriguée. «Je suis venu pour parler de toi.» Un début de panique commença à submerger Deirane. « Finalement, on a quand même réussi à me refiler un travail. »
Jergen continua. «Tu as dix ans, tu es presque adulte. Tu dois te trouver une activité.» Deirane respira, ils n'allaient pas la mettre dehors. Pas dans l'immédiat.
- Je ne sais pas, je ne sais rien faire.
- Tu as vécu pendant toute ta vie dans une ferme, je doute que tu ne saches rien faire.
- Traite les vaches et entretenir les cultures de légumes sous serre, lâcha-t-elle.
- C'est déjà quelque chose. Moi je ne sais pas traire une vache. Il ne vaudrait mieux pas que ma vie en dépende.
- Me servir d'une arme serait plus utile, je pourrai me défendre.
- C'est vrai, mais tu ne passeras pas toute ta vie qu'à te défendre. Et qu'est ce qui t'empêche d'apprendre. C'est déjà un but. Un petit, mais un but quand même.
- Comment ça ?
- Va trouver l'entraîneur des gardes et demande lui de t'entraîner.
- Il ne voudra jamais.
- Pourquoi cela ?
- Parce que je suis une femme.
- Et alors ?
- Ça ne se fait pas.
- Comme tu as pu remarquer, l'instructeur lui même est une femme. En Yrian peut être que les femmes ne peuvent pas faire ce genre de choses, mais tu es en Helaria. Un petit morceau et bien éloigné de la métropole, mais ici ce sont les coutumes et les lois de la Pentarchie qui ont cours. Les coutumes sont différentes. La seule chose qui t'empêchera de tenir une épée est ta volonté. Exprimes en le désir et tu recevras toute l'aide nécessaire pour y arriver. Reste dans ton coin, personne ne viendra t'y chercher. On ne te laissera pas mourir de faim, mais je doute que tu trouves la vie intéressante comme ça.
- C'est vrai ?
- Bien sûr.» Elle hésita un moment, jouant à tracer des symboles dans le sable de l'allée avec un bâton. «Je ne sais pas à qui m'adresser, dit elle enfin.
- Depuis la maladie de Calen, c'est Saalyn qui t'a pris en charge il me semble. Lui parler pourrait être un bon début. Ensuite.
- Ensuite quoi ?
- Apprendre à te défendre est un premier pas. Ce n'est pas un métier. Qu'envisages tu de faire ?
- Je ne sais pas. Je suis une paysanne. Je ne sais pas ce que je peux faire.
- Tu as une bibliothèque bien fournie au rez de chaussé. Tu y trouveras le dictionnaire des corporations. Jettes y un coup d'oeil. Tous les métiers y sont décrits. Tu pourras faire ton choix.» Elle rougit avant d'avouer. «Je ne sais pas lire, dit elle enfin.» Jergen lui sourit. «Je m'y attendais, dit il enfin, ce n'est pas un problème. Demanda à Saalyn de t'apprendre.
- Elle acceptera ?
- Elle n'a rien à faire. Comme Calen, elle est en convalescence. Ça l'occupera. Elle a besoin qu'on l'occupe. Ou demande à Calen quand elle ira mieux. C'est elle qui a inventé l'écriture que nous utilisons actuellement. Ça lui fera plaisir que tu t'intéresses à quelque chose dont elle est fière.» Les paroles de la belle stoltzin dans le bain lui revinrent à l'esprit. «Je lui demanderait quand elle ira mieux, dit elle enfin.
- A la bonne heure.»
Le stoltzen prit la baguette de bois des mains de la jeune fille. «Première leçon. » Il traça des symboles dans le sable. «Les lettres de l'alphabet moderne helarian sont inscrite dans des carrés. Chaque lettre comporte trois barres qui relient un côté à celui qui lui est opposé. Donc un tel trait est légal, mais celui là est illégal.» Il illustrait chaque parole par un exemple dans le sable. «Les traits qui ne vont pas d'un bord à l'autre ne sont que des éléments de décoration et doivent être ignorés. Chaque côté comporte trois points de contact possibles, les deux bords et le centre ...» Tout le reste de la matinée, Jergen continua ses explications sous le regard fasciné de Deirane.
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