La pièce était brillamment éclairée malgré l'absence de fenêtre. Au centre, deux individus se battaient. Attaques, parades, feintes, esquives, tout indiquait en eux de bons guerriers. Pourtant, à première vue, le combat n'était pas très équitable. L'un des deux était de taille moyenne, musclé et très viril alors que son adversaire était plus petit, plus frêle et à la silhouette indéniablement féminine. Elle semblait d'ailleurs en difficulté. Fort heureusement, ils ne semblaient pas combattre à mort, malgré la violence des assauts. Meton et Saalyn étaient deux des cent soixante quinze soldats qui protégeaient le petit royaume insulaire d'Helaria contre les envahisseurs.
Un coup en pleine poitrine projeta Saalyn en arrière. Elle tomba assise et elle y resta à essayer de reprendre son souffle. Meton enleva son masque de protection.
« Ça va ? demanda-t-il. »
Il semblait vraiment inquiet pour sa partenaire. Le choc qu'elle avait reçu au sternum avait été très violent. Le geste qu'elle lui fit de la main était destiné à le rassurer sur son état mais il eut l'effet inverse. Il s'accroupit à côté d'elle.
« Montre moi où tu as mal, dit il. »
Il essaya d'écarter ses vêtements. Elle le repoussa d'une petite tape sur le bras. Prestement, il se leva et lui tendit une main qu'elle accepta avec reconnaissance. Debout, elle enleva son masque révélant un visage magnifique. Ce n'était peut être pas le plus beau visage du monde - Meton avait d'ailleurs repéré quelques jeunes filles avenantes lors de ses virées sur les plages - mais celui-là aurait largement eu de quoi satisfaire un peintre ou un sculpteur difficile.
Elle respira à fond pour faire passer la douleur, ce qui amena l'attention de Meton sur d'autres parties de son anatomie.
« Il semblerait que j'ai gagné, dit il.
- Un coup de chance, normalement j'aurai du gagner.
- Chance ou pas, j'ai gagné. »
Saalyn lui renvoya un sourire, un rictus plutôt. Il faut dire que cette défaite avait de quoi l'empoisonner. Jamais Meton ne l'avait vaincu pendant l'entraînement. Et pour ce combat, elle avait proposé un peu inconsidérément, elle s'en rendait compte maintenant, un enjeu : une caisse d'hydromel qu'elle convoitait contre une nuit. Il fallait bien ça pour que Meton consentit à se séparer de son nectar. Et maintenant, elle allait devoir s'exécuter. Elle pouvait lui faire confiance pour ne pas oublier. Elle aurait du se douter qu'avec une telle récompense à la clef, le jeune guerrier (il avait moins du dixième de son âge) allait se surpasser.
La femme salua son adversaire et s'éloigna. Elle déposa son épée d'entraînement dans son râtelier. Son partenaire la rejoignit.
« Tu nous quittes déjà ? demanda-t-il.
- Je suis de repos.
- Quel dommage, moi qui envisageait avec plaisir de guerroyer encore avec toi.
- Tu guerroieras tout seul. Cet après-midi, je compte le passer sur plage.
- Mais pourquoi ne prend tu pas tes jours de repos en même temps que nous ? Tu ne nous laisses aucune chance de te prouver que nous avons d'autres talents que l'épée.
- Pour que j'envisage un jour d'utiliser tes talents de mon plein gré, reprit-elle, il faudra que tu apprennes à te servir d'autre chose que de ça, dit elle en désignant l'épée de bois que tenait Meton. »
Ces épées intriguaient beaucoup la stoltzin. Elle ne comprenait pas que les pentarques insistent tant pour que les guerriers apprennent à les utiliser en plus des armes traditionnelles en pierre taillée. Non que Saalyn critiqua leur politique. Après tout, ils avaient victorieusement repoussé l'attaque des pirates le mois dernier, bien qu'un quart de la population de l'île soit encore manquante, la pentarque Vespef parmi eux. Mais des épées, d'authentiques armes de cuivre ou de bronze comme en avaient les soldats de l'empire Ocarian, autant rêver. Où la pentarchie trouverait elle les richesses pour se les procurer ? De plus, Saalyn doutait sérieusement que, dans le cas improbable où elle arriverait à en obtenir une, l'entraînement avec un fac-similé de bois lui ait donné la capacité de s'en servir.
« J'ai une idée, je vais prendre aussi mon jour de repos et on ira à la plage ensemble. Je te montrerai ce que je sais faire.
- Meton, je vois ta tête tous les jours. Laisse moi la possibilité d'en voir d'autres pendant mon repos. »
Le soldat prit un air penaud qui arracha un sourire à la stoltzin. Elle fut bien près de lui donner sur le champ une avance sur ses gains au combat.
« On se voit demain alors, demanda-t-il plein d'espoir.
- Hélas non. Je suis de garde sur l'îlot pendant un mois.
- Aïe c'est dur ça.
- Je te crois. »
En fait Saalyn n'était pas du tout de cet avis. Pour beaucoup de guerriers, la période de garde sur le caillou qui émergeait au milieu du gué qui reliait l'île au continent pouvait passer pour une corvée, mais pas pour la stoltzin. Pour une femme aussi courtisée qu'elle, c'était même plutôt un moment de repos. Elle en profitait pour écrire les chansons qu'elle interprétait lors des fêtes. Et puis en compagnie de la caisse d'hydromel qu'elle aurait du gagner, le temps aurait semblé beaucoup moins long. Enfin, il était possible qu'à son retour, Meton ait oublié leur pari et son enjeu. Elle déposa un baiser sur la joue du jeune guerrier avant de s'éloigner.
La ville de Neiso, où elle habitait, était, comme toutes les villes de l'Helaria, une cité troglodytique. Son logement était situé non loin de la salle d'entraînement de la corporation des guerriers. C'était un appartement helarian typique : un chambre creusée dans la paroi de la falaise, avec une fenêtre pouvant être bloquée par un lourd volet de bois. Peu de meubles, juste un lit, un coffre pour ranger ses vêtements, peu nombreux au demeurant et quelques étagères aux murs. Une porte donnait vers une salle de bain fonctionnelle. Vue la richesse en eau de l'île, pourquoi se priver ? Elle se débarrassa de ses vêtements, les semant à tous vents et se plongea dans l'eau jusqu'au nez. La chaleur détendit ses muscles noués par l'exercice.
Elle ne resta pas longtemps immergée. C'était son après-midi de repos après tout, elle envisageait d'aller le passer sur la plage pour nager, lézarder au soleil et aguicher quelques beaux mâles. Elle espérait même en ramener un avec elle pour la soirée. Peut-être Meton finalement. Il n'était pas mal après tout. C'était juste le fait d'être contrainte par sa parole qui la rebutait. De toute façon, quoiqu'elle décide, elle était quasiment sûre d'y arriver. Elle sortit de la salle d'eau. Dans sa chambre, un pan de mur avait été tant poli qu'il jouait le rôle d'un miroir. Elle s'y arrêta pour s'examiner dans les moindres détails.
Son mode de vie et son ascendance s'étaient combinés de façon particulièrement harmonieuse en elle. C'était une stoltzin d'âge moyen, elle allait bientôt finir son troisième siècle d'existence
1, de taille moyenne comme tous ses concitoyens, à la silhouette élancée. Son métier de guerrière lui avait donné un corps tonique. La pauvreté du royaume lui avait évité de grossir. A cela, s'ajoutaient un visage attrayant et une chevelure dorée qui lui descendait au milieu du dos. Seule fausse note, au milieu de la poitrine, un hématome marquait l'endroit où Meton l'avait touchée, il lui arracha une grimace. Elle allait devoir trouver un moyen de le cacher. Cela devrait pouvoir se faire avec un peu de fond de teint. A moins d'éveiller le docteur qui dormait en chaque homme et d'en profiter pour se faire bichonner.
Elle s'habilla rapidement, une tenue décontractée, chemise et pantalon en silt, une étoffe grossière obtenue à partir de la paille des céréales. La pentarchie était pauvre, le plus pauvre et le plus arriéré des royaumes d'Ectrasyc, elle ne pouvait pas se procurer mieux. Elle se coiffa soigneusement et sortit.
Elle n'avait pas fait une douzaine de pas qu'elle entendit quelqu'un courir derrière elle. Elle se retourna. C'était un jeune homme, un apprenti certainement, mais elle n'arrivait pas déterminer sa corporation. Le garçon s'arrêta essoufflé devant elle.
« Maîtresse Saalyn, dit-il sur un ton interrogatif.
- Elle même. Pourquoi ?
- J'ai un message pour vous. Vous devez aller voir Wotan à la Résidence.
- Un rendez vous avec le pentarque prime ? Mais pourquoi ?
- Je ne sais pas, il n'a pas dit.
- Et quand je dois y aller ?
- Il a dit «séance tenante».
- C'est mon jour de repos. Il ne peut pas me demander ça.
- Je crois pas que ce soit une bonne idée de lui désobéir. »
Là, elle ne pouvait qu'être d'accord. Elle avait déjà assisté à une crise de colère du seigneur de l'île, elle ne souhaitait plus jamais en voir une.
« Alors vous venez ? »
Saalyn réfléchit un instant. Pas à la réponse qu'elle allait faire. C'était évident, Wotan n'aurait jamais violé le caractère sacré du repos hebdomadaire si cela n'avait pas été important. Mais elle se demandait ce qui pouvait motiver cet ordre. Ce n'était pas une nouvelle attaque, sinon il ne l'aurait pas convoqué juste elle mais il aurait sonné l'alarme. Sur un signe, le garçon s'élança ; elle le suivit posément. Voyant qu'il la distançait, le jeune garçon ralentit pour s'adapter à son pas.
Neiso était le seul village de la côte sud. En cet endroit, un grand renfoncement pénétrait les terres à la façon d'une flèche presque jusqu'au centre de l'île. La calanque, large et profonde, aurait fait un port idéal si la pentarchie avait possédé une flotte. Elle possédait bien trois navires confisqués aux pirates. Mais ils avaient été démontés pour en comprendre leur assemblage. Neiso avait été creusée dans la falaise du côté est de la baie et s'étendait un peu sur sa face sud. Du sommet du plateau qui occupait presque toute l'île, on voyait l'océan à perte de vue. Saalyn savait que quelque part dans cette immensité se trouvait le continent de Shacand, mais elle aurait été bien en peine d'en donner la direction.
Un objet mobile à la surface de l'eau attira son attention. Elle regarda plus attentivement. C'était un bateau. Un petit bateau, de la taille d'une barque de pêche. Mais ce n'était pas un pêcheur qu'elle voyait. Ça ressemblait plus à ces étranges engins à deux coques que Braton, un original qui vivait dans le village de Jimip, au nord de l'île, essayait de fabriquer. Cela faisait trente ans qu'il travaillait dessus. Il était souvent rentré au port à la nage. Mais celui qu'elle voyait ne donnait pas l'impression de vouloir couler. Au contraire, il avait l'air de progresser plutôt bien. Aurait-il réussi ? Saalyn l'espérait, cela ouvrirait des perspectives innombrables à la pentarchie qui pourrait quitter son isolement pour intégrer le club des royaumes commerçants. La richesse était peut-être en vue.
Il fallu toute la persuasion de son guide pour qu'elle s'arrache à cette vision et le suive en direction de la Résidence. Cette partie de l'île était très boisée. Ils contournèrent un village entouré de champs de céréales. et traversèrent le petit pont qui emjambait la seule rivière de l'île pour atteindre ce qui s'apparentait le plus à une route dans la pentarchie, un chemin juste assez large pour que deux personnes puissent marcher de front. Ils obliquèrent vers l'est en direction du petit volcan dont les souterrains abritaient la Résidence, siège du pouvoir.
Ystrkn, le châtiment. C'est ainsi que l'ancien peuple d'Honëga appelait cette île par le passé. Mais pour Saalyn vivre ici n'était pas un châtiment. Bien au contraire. Bien que pauvre, les habitants n'étaient pas misérables. La nature généreuse, les eaux poissonneuses, le soleil, tout contribuait à faire de l'endroit un petit paradis. On ne pouvait que regretter que royaume soit si éloigné des centres culturels et l'ostracisme que manifestaient ses voisins à son égard.
À l'entrée de la Résidence, un soldat faisait le planton. Quand il vit Saalyn, son visage s'éclaira.
« Saalyn, s'écria-t-il, quel bon vent t'amène.
- Jetro, c'est un plaisir de te voir. » Elle lui fit une accolade.« Je suis ici pour une convocation. Wotan veut me voir.
- Tu n'es donc pas là pour le plaisir. Quel dommage, ça serait bien si tu pouvais passer de temps en temps, sans attendre un ordre officiel.
- Je sais, je suis coupable. Mais je suis si occupée.
- Occupée ? En Helaria personne n'est occupé. Il y a plus de gens que de travail. »
Saalyn sourit de toutes ses dents.
« A part ça, continua Saalyn, quelles nouvelles de ta petite famille ? Ta femme se porte bien ? Je ne la vois pas avec toi, elle n'est pas malade au moins ?
- Bien au contraire. Elle n'est jamais allée aussi bien. Elle s'occupe de notre fille.
- Une fille ? Je ne savais pas que tu étais père. Quand est-elle née ?
- Il y a un mois, juste après l'attaque des pirates. »
Un mois, Saalyn éprouva des remords à avoir ignoré ses amis au point de rater un tel événement.
« Je suis désolée, dit-elle d'un air contrit, si j'avais su, je serai passée.
- C'est bien ce que je te disais. Tu devrais venir plus souvent. »
Le jeune guide de la guerrière manifestait des signes d'impatience.
« Madame, dit-il d'un ton plaintif, maîtresse Saalyn.
- Il faut que j'y aille, dit Saalyn, Wotan m'attend.
- Tu as raison, ne le fait pas attendre.
- Il est comment aujourd'hui ?
- Il avait l'air calme ce matin. Il semblait même d'humeur joyeuse, voire taquine. »
Rassurée sur ce poin,t c'est le coeur plus léger qu'elle s'engagea dans le tunnel sombre, tout juste éclairé par quelques globes lumineux.
Le pentarque prime était dans son bureau de travail. C'était un homme petit et râblé, mais il ne manquait pas de charme cependant. Sombre de teint et de cheveux, il portait une barbe courte soigneusement taillée. Il n'arborait pas la tresse des guerriers comme son rang lui aurait donné droit, il préférait laisser ses cheveux flotter sur ses épaules. De cette façon aucune corporation ne se sentait favorisée - ou rabaissée - par rapport aux autres. Pour le moment, il était inoccupé (la direction d'un royaume aussi petit que la pentarchie ne prenait que peu de temps) il était accoudé à la fenêtre, regardant la mer à l'est. Au loin, on distinguait le sommet de l'île voisine de Mustul qui émergeait de la brume. Si proche. Et pourtant si différente. Mustul, contrairement à Helaria possédait une flotte de commerce qui la reliait aux plus grands royaumes de l'ouest. C'était un état riche, une puissance maritime avec laquelle ses voisins devaient compter. Mais ce n'étaient pas des guerriers. Pendant l'attaque des pirates, ils avaient du appeler les helarians au secours.
Saalyn toussa pour attirer son attention. Il se retourna.
« Bonjour Saalyn, dit-il,
- Seigneur Wotan. »
Elle fit un léger salut de sa tête mais ne s'agenouilla pas. Certains royaumes avaient cet usage mais pas l'Helaria. Les Helarians restaient debout devant leur roi. A proprement parler, ils n'avaient pas de rois et les cinq pentarques étaient égaux en pouvoir ; mais pour les étrangers c'était Wotan, le seul doté d'un vrai sens politique, qui représentait le peuple d'Helaria.
« Je te remercie d'être venue si vite. Je ne t'attendais pas si tôt.
- J'ai cru comprendre que c'était urgent.
- Pressé, tout au plus, mais pas urgent. Tresej a du faire du zèle. » De la main, il désigna un siège devant son bureau. Il s'installa en face d'elle. « As-tu une idée de la raison pour laquelle je t'ai fait venir ?
- Non aucune.
- Vraiment aucune ? » Saalyn secoua la tête de dénégation. « Il n'y a rien eu de marquant dans la vie du royaume dernièrement ?
- L'attaque pirate, répondit Saalyn.
- Ah. Tu as quand même remarqué ce détail. Et que penses-tu de la façon dont nous nous en sommes sortis ? »
Wotan laissa à Saalyn un moment de réflexion.
« Pas trop mal, répondit-elle, nous avons été victorieux.
- Nous avons subit une défaite, assena Wotan. »
Il se leva et parcouru la pièce de long en large.
« Une défaite ? Mais on les a repoussés, on a tué leur chef, détruit une partie de leur flotte.
- Ces pirates étaient venus pour s'emparer d'esclaves. Ils sont repartis avec des esclaves. Leur but a été atteint. Nous n'avons fait que limiter les dégâts. Que certains y soient restés, c'est le risque du métier de pirate.
- Ils étaient venus pour s'emparer de toute notre population. Ils ont échoué.
- Va dire ça à ceux qu'ils ont emmenés. Ou à leur famille. » Il n'y avait rien à répondre à ça. Aussi Saalyn resta silencieuse.« Un quart des nôtres a été enlevé. Ceux qui restent, ce n'est pas le peuple devant lequel j'ai prêté serment. Ce n'est qu'une partie de ce peuple. »
« Du calme mon fils ! intervint un nouvel arrivant. »
Une voix interrompit brutalement la diatribe de Wotan. Saalyn se retourna vers le nouveau venu. C'était Helaria, le père de Wotan et le fondateur de la tribu à laquelle il avait laissé son nom. Il s'avança et alla s'asseoir sur le divan défoncé qui occupait tout un mur. Les deux hommes ne se ressemblaient pas du tout. Ce qui était tout à fait normal, Wotan ayant été adopté. Mais ils avaient malgré tout beaucoup de points communs. En particulier, l'énergie qui émanait d'eux. Helaria avait plus de mille sept cent ans, c'était le stoltz le plus vieux du monde, le plus vieux à avoir jamais vécu. Pourtant il ne donnait pas l'impression d'être proche de la fin de sa vie. C'était même un bien bel homme, et sa voix de basse, vibrante et sensuelle, déclenchait un raz de marée de sensation chez Saalyn. Il était grand et fort, l'archétype du guerrier de légende. Si on lui donnait une épée, il saurait s'en servir. Pourtant il avait abdiqué, laissant le contrôle de son peuple à son fils et ses filles. Il n'avait pas gagné son dernier combat : la maladie de sa femme qui avait fini par l'emporter dans la tombe. Plusieurs siècles après sa mort, il lui était toujours fidèle.
En voyant son père, Wotan se domina. Il alla s'asseoir sur un coin de son bureau, en face de Saalyn.
« Wotan, elle est consciente du problème. Mais elle le nie parce qu'il est intolérable. L'Helaria est dans une situation intolérable. Et il nous faut la faire cesser immédiatement.
- Mais comment ? demanda Saalyn.
- En allant rechercher ceux qui nous ont été enlevés. »
La discussion devenait intéressante. Chercher ceux qui ont été enlevés. Une mission apparemment impossible. D'une part, la pentarchie n'était pas assez puissante. D'autre part, les Helarians pouvaient avoir été vendus n'importe où, voire séparés en petits groupes et dispersés sur tout le continent. Mais la façon dont le patriarche disait cela semblait indiquer qu'ils avaient une solution. Comme aucun des deux ne semblait vouloir la lui révéler, elle posa la question.
« Comment allons nous procéder ?
- J'ai crée une nouvelle corporation qui se chargera de cette mission, répondit Wotan.
- Une nouvelle corporation ? Cela fait des siècles qu'aucune corporation n'a été créée.
- Jusqu'à présent le besoin ne s'en était pas fait sentir. Je l'ai appelée : la corporation des guerriers libres.
- Ça sonne bien, mais quelle sera son rôle exact ?
- Sa mission sera triple, expliqua Helaria, elle devra rechercher les esclaves helarians partout dans le monde et les ramener parmi nous, elle devra poursuivre les criminels hors des frontières de l'Helaria et les ramener pour leur jugement et elle devra aider les réfugiés qui voudrait nous rejoindre à accéder à notre territoire. »
Les deux premiers points coulaient de source. Mais le dernier l'intriguait. Avant l'attaque, l'île était surpeuplée. De nouveaux immigrants ne pourraient qu'aggraver le problème. Soudain elle comprit.
« L'île que vous revendiquez à l'est. Il faut la peupler et nous ne sommes pas assez nombreux. L'Helaria n'est qu'un petit royaume.
- Je t'avais dit qu'elle était intelligente, lança Wotan à son père.
- Tu as fait le bon choix en effet. Mais elle n'a pas tout compris.
- Qu'est ce que je n'ai pas compris ?
- Je ne revendique pas une île dans l'est de l'archipel. Je revendique tout l'archipel.
- Tout l'archipel ! s'écria-t-elle. Et Mustul ?
- Mustul aussi. Mais j'estime qu'il est inutile de le leur annoncer dans l'immédiat. »
Le sourire de Wotan n'était rien moins qu'engageant. Le royaume voisin était en grande partie responsable de l'arriération de l'Helaria. Mais la situation avait évolué. L'attaque pirate avait bouleversé l'équilibre des forces et diminué l'étau qui enserrait la pentarchie. Wotan ne ferait pas de cadeau à ceux qui les avaient brimés si longtemps.
« En quoi j'interviens là dedans ? reprit Saalyn. »
Wotan se pencha vers elle.
« Tu n'as pas deviné ? demanda-t-il »
Saalyn secoua la tête, par réflexe parce qu'il n'y avait qu'une seule possibilité à ce rendez-vous.
« Tu es maintenant membre des guerriers libres.
- Je m'en doutais un peu. Qui d'autre en fait partie ?
- Pour le moment tu es la seule. »
Saalyn resta sans voix. Une nouvelle corporation et c'est elle qu'on choisissait pour la créer. Cela n'avait pas sens. Elle l'exprima.
« Mais, je ne suis pas la meilleure guerrière. J'ai un bon niveau, mais j'en connais de biens meilleurs que moi.
- Ce n'est pas le meilleur guerrier qu'il nous faut pour cette mission.
- Je ne comprend pas.
- Tu l'as dit toi même. Nous sommes un petit pays. Si nous affrontons nos adversaires de face, nous allons à la catastrophe. Il nous faut une personne rusée, débrouillarde et capable de tirer le meilleur parti des éléments qu'elle possède. Une personne comme toi.
- Comme moi ?
- J'ai vu comment tu t'y es prise pendant l'attaque pirate. Tu as réussi à te débarrasser de tes adversaires quasiment sans les affronter. La plupart de ceux que tu as éliminés, tu les as entraînés dans des pièges. Tu as su prévoir comment ils réagiraient et t'adapter en conséquence. C'est exactement ça qu'il me faut. »
Saalyn n'y croyait toujours pas. Elle leva une dernière objection.
« Une corporation avec une seule personne, ça n'existe pas. Il faut des maîtres, des artisans, des apprentis et un archonte.
- Naturellement, tu intègres la corporation avec rang de maître. On ne va pas te nommer archonte directement. C'est surtout un poste administratif alors que ce sont tes talents sur le terrain qui nous intéressent. En attendant que l'effectif soit plus conséquent, Wuq prendra la fonction en charge. Quand vous serez assez nombreux, vous élirez votre archonte. Quant aux artisans et aux apprentis, tu es maître, c'est à toi de les nommer.
- Pense aux avantages d'une telle situation. Tu es actuellement le seul maître de cette corporation. L'aspect exacte que celle-ci prendra, c'est toi qui le lui donnera, intervint Helaria. »
Saalyn réfléchissait à la proposition. Elle qui trouvait la vie dans l'île ennuyeuse, elle allait être servie. Elle allait en voir du pays. Wotan finit par reprendre.
« Naturellement, tu auras tout le nécessaire pour accomplir ta mission. Le matériel le plus moderne et un droit de réquisition sur tout ce dont tu auras besoin. Tu auras également le droit de te rémunérer en monnayant tes talents dans des affaires annexes. Dans un premier temps, c'est ce que tu devras faire d'ailleurs. Nous ne sommes pas riches, nous aurons du mal à te financer.
- Des affaires annexes ?
- Escorte, recherche de personnes disparues, transport de messages, ce genre de choses. Tant qu'elles n'entrent pas en conflit avec ta mission ni avec les lois des endroits où tu opères.
- Et le matériel ?
- Braton a réussi à mettre au point ses bateaux.
- J'en ai vu un ce matin. »
Le visage de Wotan exprima sa fierté. Il pouvait. Après tout, c'est lui qui avait découvert le potentiel du jeune homme alors qu'il n'était encore qu'un enfant et lui avait permis de s'exprimer.
« Il en a construit plusieurs petits et travaille sur un grand. L'un de ces petits bateaux est pour toi. »
Un bateau, Saalyn n'en revenait pas. C'était ce que la pentarchie avait de plus précieux et Wotan le lui confiait.
« J'aurai vraiment un bateau ?
- Entre autre.
- Entre autre ? Quel autre matériel m'avez vous attribué ? »
Pour toute réponse, Wotan rapprocha la boite posée sur son bureau et tourna la fermeture vers la guerrière. C'était une boite étrange, beaucoup plus longue que large et peu épaisse. Le bois avait été soigneusement poli et verni, mettant ses veines en valeur, mais il n'avait pas d'autres décorations. D'un geste, Wotan l'invita à l'ouvrir.
La guerrière hésita un moment. Puis elle se décida et fit sauter le fermoir. Elle souleva le couvercle et resta bouche bée. Elle était incapable de prononcer un mot tant la surprise était énorme. Elle mit un long moment, très long, avant d'oser sortir l'objet de son écrin.
C'était une épée. Une véritable épée en bronze qui étincelait de mille feux. Elle était superbe, avec une lame longue et fine. Effilée comme les dents d'un requin, elle semblait plus tranchante qu'un rasoir. Elle examina les symboles qui y étaient gravés en caractères ocarians (l'alphabet helarian à base de perles colorées ne se prêtait pas pour un tel travail) :
Un helarian ne s'agenouille jamais, fusse devant son roi, la devise de l'Helaria. La poignée était enveloppée dans du cuir pour lui donner une tenue confortable. Sur le pommeau, l'artiste avait mêlé les symboles animal et végétal de la pentarchie en gravant une licorne tenant une branche de laurier dans la gueule. Seuls les bawcks
2 étaient capables de créer un tel objet. Aucune de leurs tribus n'était installée à proximité, il avait fallu le faire venir de loin. Cela avait du coûter cher.
Elle brandit l'arme et s'essaya à quelque passes. Elle était lourde mais pas autant qu'elle l'avait craint. Qu'importe, quel que soit son poids, elle saurait s'en servir. Elle se musclerait jusqu'à pouvoir la tenir sans fatigue. Elle admira son épée encore une fois, caressant le métal brillant puis elle la reposa dans son coffret. Un dernier coup d'oeil avant de le refermer.
Elle se tourna vers les deux maîtres de l'Helaria, l'ancien et l'actuel.
« Seigneurs, dit elle, je ne vous décevrai pas. J'accomplirai ma mission et délivrerai tous les esclaves helarians.
- J'espérai une telle réponse, dit Wotan.
- Mais seule, je n'y arriverai jamais. C'est une véritable mission impossible que vous me demandez. Il me faudrait du monde.
- J'ai conscience qu'à toi seule tu ne pourras pas faire grand chose, remarqua Wotan. Mais nous allons constituer d'autres équipes. Tu es seulement la première pierre de l'édifice. Mais à mesure que tu nous enverras du monde et que l'armée se développera, une partie des effectifs sera transférée aux guerriers libres. Un jour viendra où ils constitueront une force avec laquelle il faudra compter. A partir de maintenant, les pirates vont comprendre que ce n'est pas parce qu'un raid a réussi qu'ils seront à l'abri pour autant. Ils seront traqués jusque chez eux et nous ne renoncerons jamais. »
Helaria posa trois verres sur le bureau et une bouteille d'hydromel salé, un alcool de luxe à la production limitée. Il servit chacun d'eux pour porter un toast.
« Aux guerriers libres, dit il en levant son verre.
- A Saalyn, ajouta Wotan. »
Tout en dégustant le nectar, Saalyn pensa que l'Helaria avait fini de dormir. Et maintenant, ça allait chauffer.
Tremblez tous ! L'Helaria s'éveille !
1: en Helaria, les siècles durent 144 ans
2: ancien nom des orques avant que les humains les renomment à partir de leurs légendes
Autres Univers - rédaction et publication de romans en ligne.