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Les mines de l'Ocarian
L'évasion
Ils étaient quarante. Quarante proscrits, enchainés au fond d'un couloir sombre, à creuser la roche pour en extraire le cuivre qui enrichissait leur maitre. C'était un travail pénible dans le bruit et la poussière et beaucoup enviaient leurs collègues qui transportaient les seaux pleins de minerai ou les fondeurs qui produisaient les lingots parce que eux au moins voyaient le soleil de temps en temps.
Cette bande d'esclaves était surveillée par des gardes qui faisaient occasionnellement des rondes. L'un d'eux justement, avait osé affronter les conditions infernales qui régnaient pendant le travail pour faire sa tournée. Il examinait les moindres détails, depuis la façon dont ils maniaient la pioche jusqu'à la vitesse à laquelle se remplissaient les seaux, prêt à sévir à la moindre défaillance.
Le plus proche de l'entrée, Meton, surveillait son passage tout en maniant le pic d'une façon crédible bien qu'en réalité il n'arracha pas beaucoup de roche à la paroi. C'était un Helareia, un représentant de ce petit royaume insignifiant des mers du sud. Quelques mois plus tôt, des pirates avaient effectué un raid sur son pays pour capturer des esclaves. Certains d'entre eux avaient été revendus à cette mine, c'est pourquoi il était là. Il avait huit compatriotes avec lui au fond, et trois autres qui assuraient le transport.
Meton regarda le garde-chiourme qui disparaissait au tournant du couloir. La galerie n'était pas longue. Il n'allait pas tarder à faire demi-tour et à revenir. Des cris rageurs leurs parvinrent soudain du fond de la mine, suivis de bruits de coups et de hurlements de douleur. Son voisin de chaine se pencha vers lui. «Je lui crèverai la panse à ce salaud.
- Il faudra attendre ton tour, lui répondit Meton. » Le gardien repassa dans l'autre sens. Sa matraque, qu'il avait accrochée à sa ceinture, était pleine de sang. Il avait mis les tâches bien en évidence, pour que tous les prisonniers les remarquent. Il se dirigeait d'un pas nonchalant vers la sortie. Sa silhouette s'encadra un moment dans la lumière du soleil, le temps pour lui de donner un dernier coup d'œil sur son troupeau. Puis il se détourna d'eux et disparu à leurs regards. Ils étaient tranquilles pour un bon moment.
Le voisin de Meton pu parler plus haut maintenant qu'ils n'étaient plus surveillés. «Ce salaud est responsable de la mort de celui qui occupait ta place avant. Il l'a battu à mort.
- Ca coute cher un esclave. Comment a-t-il pu en tuer un sans que notre maître le réprimande ?
- Il a mis ça sur le compte d'un accident. Comme d'habitude.» Meton ne dit rien, il n'y avait à dire que des lieux communs. «Je m'appelle Zimoa, du royaume de Diacara. Et toi
- Meton, je viens du sud de l'empire Ocarian.
- Pourquoi es tu ici ? continua l'ancien prisonnier.
- Pour vol, répondit Meton, on est venu me chercher chez moi pour m'enfermer ici.
- Tu es un voleur ?
- Je n'ai pas dit ça. Je n'ai jamais rien volé de ma vie. Mais la victime m'a identifié.
- Un condamné innocent. Quelle originalité.» Meton lui adressa un regard agressif qui calma la gouaille de son voisin. «Tu n'es pas de l'Ocarian, reprit Meton, comment es tu arrivé ici ?
- Un raid sur mon village. J'ai été capturé et vendu au propriétaire de la mine.
- Tu es donc innocent toi aussi. Tu n'as commis aucun crime sauf à naître aux frontières d'un empire belliqueux.
- Dans ce monde, c'est puni de mort. Et puis je n'ai été accusé de rien. Juste capturé et vendu.» Zimoa jeta un coup d'œil vers la sortie. «Il faut se remettre au travail, dit-il, si on n'a pas ramassé assez de minerai d'ici ce soir, ils vont nous le faire payer.»
Zimoa leva son pic. Meton l'arrêta d'une main sur l'épaule. «Frappe plutôt ici, lui dit-il
- Ici, mais c'est hors de la veine, il n'y a que de la roche, pas de minerai.
- Justement. Ils veulent que l'on creuse, on va creuser, mais pas question que cela leur rapporte. Ils n'auront que des pierres sans valeur à se mettre sous la dent.
- Ils ne vont pas aimer.
- Nous ne sommes que de simples esclaves achetés au rabais. On ne peut pas nous demander d'avoir la connaissance des roches.
- T'as pas tord. Tu es un malin toi.
- Fais passer aux autres.
- Je vais me gêner» Zimoa se tourna vers son voisin et lui chuchota quelques mots à l'oreille. En un instant le message se répandit jusqu'au fond de la mine. Le travail s'interrompit. «Quand le patron va voir ce qu'on lui envoie, il va être furieux. Il va sûrement envoyer quelqu'un pour voir ce qui se passe.
- Il aura eu plusieurs jours de production de perdus, c'est déjà ça de gagné. Et de toute façon je n'ai pas l'intention d'être encore là quand il s'en apercevra.» La surprise immobilisa Zimoa en pleine action. «Tu veux t'évader ?» Meton posa un doigt sur ses lèvres pour lui intimer le silence. «Ce soir. Quand nous serons enfermés, je te dirai tout.» Zimoa hésita un long moment. «J'y compte bien, dit il.» Puis il reprit son travail.
La lumière du jour baissait quand des gardiens entrèrent avec les clefs. Ils commencèrent à détacher les prisonniers. Ils les faisaient sortir au fur et à mesure pour les confier à la surveillance de leurs collègues à l'extérieur. Les esclaves se disposèrent en deux colonnes. Au signal du sergent, ils se mirent en route en direction de leur campement. Il n'y avait qu'un seul dortoir dans lequel toutes les équipes de la mines, se retrouvaient ; une soixantaine de personnes en comptant ceux du fond et ceux de la surface. La mine avait été percée sur une large corniche à mi-hauteur de la falaise. Le baraquement avait été édifié à son extrémité. Avec sa fenêtre grillagée, il était impossible d'en sortir autrement que par la porte.
Toute l'opération de transfert des prisonniers se fit sans qu'un seul mot soit prononcé. Mais dès que la porte se referma eux, les langues se délièrent. Zimoa fut aussitôt entouré par une dizaine de personnes. Celui qui semblait être le chef était un gars dont les muscles noueux compensaient largement la petite taille. Dans une bataille, il devait certainement être très dangereux. «C'est toi qui t'veux t'barrer, demanda-t-il.
- Pas moi, lui, dit Zimoa en désignant Meton.» Le chef le dévisagea. «Ton nom ?
- Je suis Meton, et Zimoa a raison, je ne vais pas rester ici longtemps.
- Si tu t'barres, s'vengeront sur les autres .» Meton jeta un coup d'œil appuyé aux personnes qui accompagnait le chef. Celui ci comprit le message. Il l'entraina dans un coin pendant que ses hommes faisaient le vide autour d'eux en écartant les curieux. «Alors, d'quoi qu'tu veux causer ?
- J'ai un plan pour m'évader, mais il ne marchera que si nous partons tous.
- D'ac, on s'barre tous. Et après. T'iras où ?
- Dans le sud, un royaume. Un royaume offre un refuge à tous les esclaves en fuite. Il a beaucoup de terres à coloniser, il a besoin d'hommes libres.
- Tu veux qu'on trime encore comme un pourceau. T'as rien de mieux ?
- Ce ne sera plus une vie d'esclave mais d'homme libre. Paysan, soldat, forgeron, ce sera toi qui choisira.
- Où c'est qu'ça coince ?
- Il n'y a aucun piège. Ce royaume manque de bras, il ne veut pas utiliser d'esclave, alors il fait appel à tous les réfugiés du continent.
- D'accord, ça me va. Mais si tu m'as entubé, je te buttes.» Meton rigola. «Je doute que tu y arrives.» Le chef rejoignit Meton dans son rire. «Moi c'est Ancaf, dit-il enfin, et toi.
- Meton, fils de Veton.
- Meton, fils de Veton, dit-il en singeant le ton de l'Helareia, t'accouches ton plan maintenant ?
- Pas tant que tout ne sera pas prêt.
- Tu s'ras prêt quand ?
- Demain, si tout va bien.
- OK. Mais tu balanceras tout. Et t'as pas intérêt à oublier quoi que ce soit.» Ancaf quitta le prisonnier pour rejoindre sa bande.
Zimoa vint aux nouvelles, mais il n'avait pas ouvert la bouche que la porte s'ouvrit. Une jeune stoltzin entra. Elle aurait pu être jolie avec son visage agréable et sa chevelure dorée, si elle n'avait pas été si sale et dépenaillée, les jambes constellées d'ulcères. C'est certainement son aspect répugnant qui lui valait une certaine tranquillité au milieu de tous ces hommes. Elle amenait avec elle une lourde marmite qu'elle déposa au centre de la pièce. Ancaf souleva le couvercle et huma le fumet qui s'en échappait. Dire que c'était appétissant était un peu exagéré, mais la nourriture était copieuse. Ça coutait moins cher de bien nourrir les esclaves que d'en racheter d'autres. Un garde s'encadra dans l'embrasure de la porte. Il observa un instant la jeune fille. Comme elle s'attardait, il la rappela. Docilement, elle fit demi-tour.
Dans le dortoir, la distribution de nourriture avait commencé. Elle était sous le contrôle d'Ancaf, un de ses hommes remplissait les gamelles qu'on lui présentait. Il fut le premier servi, puis ceux de sa bande et enfin tous les autres. Quand ce fut le tour de Meton, il ne tendit pas son écuelle mais plongea la main dans le brouet fumant. «Mais tu fais quoi ? s'écria Ancaf.
- Il y a quelque chose pour moi au fond.» Effectivement, il ressortit un objet volumineux enveloppé dans une peau de cuir soigneusement fermée par une cordelette. «Planque ça, dit Meton en le tendant à Zimoa.
- C'est quoi ?
- Le moyen de nous évader.» Le chef des esclaves s'empara du paquet et l'ouvrit. Dedans il y avait des armes. Une trentaine de couteaux en silex taillé. Pas aussi solide que du métal mais tout aussi mortel. «Tu tires ça d'où ? demanda Ancaf.
- De dehors.
- Et qui les a mis là ?» Devant le mutisme de Meton, il ajouta : «Mais ici, c'est moi qui commande. Rien se fait sans qu' je donne mon accord.
- Je ne conteste pas ton autorité. Je prépare juste notre évasion.
- Tu veux pas le dénoncer ? T'as pas confiance en nous ?
- Je vous connais que depuis ce matin. Comment pourrais-je avoir confiance en vous ?» Ancaf sembla se reprendre. Meton respira de soulagement. S'ils avaient du en venir aux mains, il aurait facilement vaincu son adversaire, mais il préférait éviter les conflits. Il allait falloir faire attention cependant. Ancaf n'allait pas facilement renoncer à son autorité une fois hors d'ici. «Je suppose que tu as des complices à l'extérieur, dont un qui travaille à l'auberge.
- Tu connaitras mes complices quand nous serons loin d'ici.» Ancaf réfléchit un long moment avant de répondre. « Très bien, on s'évadera comme tu as prévu. Mais fais attention, une fois dehors, on fera comme je déciderai.» La discussion était close, Ancaf rendit le paquet à Zimoa qui alla le cacher sous sa litière. Meton jeta un coup d'œil circulaire, tous les regards étaient tournés vers lui. Des regards d'espoir et de méfiance.
Une fois sa marmite récupérée, la stoltzin qui s'occupait du service reprit le chemin du village sis au pied de la falaise. Seulement elle ne s'y engagea pas. Une bonne centaine de pas avant d'y arriver, elle s'enfonça en pleines broussailles vers la forêt toute proche. Juste derrière la lisière des arbres, un amoncellement de rochers formait une petite grotte dont l'entrée était cachée par des broussailles. L'intérieur, s'il n'était par bien grand, était assez clair, en raison de l'espace entre les blocs de pierres qui laissait largement filtrer la lumière. Le sol avait été dégagé des petits cailloux blessants. Et au centre, ligotée et bâillonnée, une jeune fille à moitié nue était allongée. La personne qui l'avait laissé là avait pris le soin de la recouvrir d'une couverture. Elle semblait dormir. Mais le bruit de l'arrivée de la stoltzin l'avait réveillée.
La nouvelle venue se débarrassa rapidement de ses accessoires. Au fond de la grotte il y avait un filet d'eau qu'elle utilisa pour se nettoyer. Une éponge humide effaça les ulcères laissant la peau aussi saine que celle d'une jeune femme. Un brin de toilette fit disparaitre la crasse sur les mains et le visage. Elle ôta sa robe révélant une silhouette bien plus avenante que celle qu'elle avait montrée au garde. Elle se rinça avec son éponge avant d'enfiler une tunique propre. En un instant, la souillon à peine pubère s'était transformée en une belle stoltzin adulte au teint clair, aux cheveux blonds et au corps resplendissant de santé.
Sa toilette terminée, elle s'assit à la tête de la prisonnière. «Je suis désolée de t'avoir infligé ça, mais j'étais pressée et je n'avais pas le temps de t'expliquer.» Les yeux de la jeune fille étaient exorbités par la crainte. «Je m'appelle Saalyn et je suis une guerrière libre. Il faut que nous discutions toutes les deux et il serait bien que tu puisses me parler. Si je t'enlèves le bâillon, tu promets de ne pas crier ? demanda-t-elle.» Elle hésita un moment avant de hocher vigoureusement la tête. Saalyn détacha le morceau de tissu qui lui masquait la bouche. «Comment t'appelles-tu ? demanda Saalyn.
- Elia, répondit la fille d'une toute petite voix.
- Elia, tu es esclave à l'auberge c'est ça.» La jeune fille hocha la tête pour confirmer. «Je suis bien embêtée, reprit Saalyn, que vais je bien faire de toi ? Si je te libère, tu iras me dénoncer ; si je ne te libère pas, ton absence va être remarquée à l'auberge. Une battue va être organisée, l'endroit va grouiller de monde, ce qui va perturber mes plans. Tu as une solution ?»
Les yeux d'Elia roulaient dans leur orbites sous l'effet de la panique. Saalyn prit soudainement un air content d'elle comme si elle venait d'avoir une idée géniale. «Voila ce que je te propose. Je vais te libérer. Tu vas rentrer chez toi et tu ne vas rien dire à personne. Et quand je partirai, je t'emmènerai avec moi.
- M'emmener où ?
- Chez moi.
- Comme esclave.
- Non. Il n'y a pas d'esclave là où j'habite.
- Un tel endroit n'existe pas. Tu mens.
- C'est la vérité. Mon pays n'a jamais possédé d'esclaves et n'en possédera jamais.
- Je ne serai plus une esclave alors ?
- Je viens de te le dire. Tu seras libre. Ce marché te convient ?» La jeune fille tardait à répondre. Il n'était pas difficile de deviner le combat qui se déroulait dans sa tête. La liberté qui lui était offerte était bien tentante. Mais d'un autre côté, elle ne connaissait pas la guerrière. Pouvait-elle lui faire confiance ? Et cela risquait d'être dangereux. Pendant qu'elle réfléchissait, Saalyn lui détacha les bras et les jambes. Une fois libre, Elia s'assit, resserra la couverture autour d'elle et frotta ses poignets endoloris. «Pourquoi vous ferez ça ? demanda-t-elle.
- Parce que c'est mon travail. J'ai pour mission de délivrer tous les esclaves pour les ramener en tant qu'êtres libres dans mon pays.
- Pourquoi ?
- Parce que nous sommes un grand pays avec beaucoup de terres et un tout petit peuple pour le remplir. Nous avons besoin de monde pour s'y installer. Des hommes libres, pas des esclaves.
- Quel pays ?
- L'Helaria.
- C'est où ?
- Au sud. C'est un archipel dans la mer, à l'embouchure de l'Unster.» L'ignorance qu'exprimait le visage d'Elia déçut quelque peu Saalyn. Mais qu'espérait elle ? Un royaume sous développé à l'écart des grands centres de civilisation, personne ne devait en avoir entendu parler. «Je vais avoir un bébé, dit-elle brutalement.» Un enfant, pensa Saalyn, déjà. Elle n'est même pas sortie de l'enfance. «Gestation ou couvaison, demanda-t-elle
- Gestation.» Au moins, il n'y aura pas d'œufs à transporter. «Viens avec moi, il naitra libre.
- Si je viens, qu'est ce que je ferai en Helaria ?
- Comment le saurai-je ? Que sais tu faire ?
- Je n'ai pas de métier, je suis esclave dans une auberge.
- On te trouveras bien une auberge où exercer tes talents. Ou alors, tu apprendras un autre métier. Ce ne sont pas les choix que te manqueront.» L'hésitation de Saalyn a répondre à cette dernière question décida Elia. Si ça avait été un mensonge pour la tromper, elle aurait mieux préparé ses réponses. «Vous me rendez ma robe ?
- Tu acceptes ?
- Je dois être là quand ?
- Demain, au milieu de la nuit. Ici.
- Je serai là. Mais si vous partez sans moi, je préviendrai les gardes.
- Marché conclu. Chacun de nous dépend de l'autre.»
Pendant que la jeune esclave se rhabillait, Saalyn médita sur leur discussion. Elle se sentait vaguement inquiète. Elle était sûre qu'elle ne la trahirait pas par malveillance ou calcul. Mais la peur pouvait la pousser à tout raconter à ses maîtres. Par chance, elle allait avoir un enfant. Un enfant qui pourrait lui être retiré à tout instant pour être vendu. La guerrière libre comptait sur cette motivation pour la décider.
Le lendemain, c'est Elia qui fit la livraison du repas à la mine. Comme la veille, il y avait caché au fond de la marmite un sac avec des armes, ce qui apprit à Meton que la jeune fille était dans la confidence. Tous les esclaves possédaient maintenant un poignard de basalte ou de silex à la lame tranchante. Les gardes étaient mieux équipés, mais ils n'étaient que huit. Et de plus Saalyn comptait sur l'effet de surprise pour libérer les prisonniers.
La journée de travail se passa exactement comme d'habitude. Meton avait bien insisté auprès d'Ancaf sur ce point, les gardes ne devaient se douter de rien. Le chef des esclaves avait fait passer le mot, lui adjoignant un ultimatum : toute personne qui ferait capoter l'opération ne verrait pas le jour suivant se lever.
Le soir, ils furent reconduit dans leur dortoir. Elia vint leur apporter la nourriture. Puis le chef des gardiens ferma la porte. Ils s'assirent sur leur lit et attendirent.
Le camp dormait, à l'exception de deux sentinelles qui veillaient devant le poste de garde. Les propriétaires de la mine avaient prévu une attaque par une troupe nombreuse arrivant par le chemin, pas une personne seule escaladant la falaise. C'est par là que Saalyn entra.
Pour cette mission, elle avait revêtu une tunique et un pantalon de cuir noir et s'était barbouillée le visage et les cheveux de cendres pour les assombrir. Elle avait de plus choisi une nuit sans lune pour l'évasion. Dans le noir, il fallait être très attentif pour la discerner. L'entrainement intensif qu'elle avait suivi ces trois derniers mois, depuis sa nomination à la corporation des guerriers libres, portait ses fruits. Elle était totalement silencieuse. Seul un pisteur de haut vol aurait pu déceler sa présence et les gardes n'en étaient certainement pas.
Elle se dirigea vers le bâtiment administratif. Les locaux n'étaient constitués que d'une petite baraque en bois dressée au bord du ravin. La porte n'était pas fermée. Il n'y avait rien à voler. La mine ne conservait pas de monnaie dans sur place. Toutes les transactions se passaient au domicile du propriétaire, au village.
Il n'y avait qu'une seule fenêtre qui donnait à l'opposé du poste de garde. Saalyn pu donc allumer la lumière. Un bref coup d'œil lui permis de vérifier que la clef n'était pas fixée au mur. Elle posa la chandelle sur le bureau et commença à fouiller les tiroirs, faisant bien attention aux éventuels doubles fonds. Ce qu'elle cherchait, c'était le double de la clef, conservé à l'abri des regards. La clef principale, utilisée quotidiennement, était fixée à la ceinture d'un garde. Elle trouva ce qu'elle cherchait dans le troisième tiroir, négligemment cachée sous des documents. Elle la fit disparaitre dans une poche de sa tunique. Elle reposa la chandelle sur son étagère et l'éteignit. La porte entrouverte, elle dressa l'oreille. Aucun son, ni aucune lueur d'ailleurs. Il n'y avait personne dehors. Elle sortit.
Il ne lui fallut qu'un bref instant pour parcourir la distance de moins d'une centaine de pas jusqu'au dortoir des esclaves. Elle prit la clef et l'introduisit dans la serrure. A l'intérieur, elle entendit les prisonniers s'agiter. Malgré sa discrétion, sa tentative n'était pas passée inaperçue. Elle tourna la clef. Rien. Le morceau de métal resta immobile, refusant de déclencher la gâche. Elle refit une tentative tout aussi infructueuse. Saalyn lâcha un juron. «Que se passe-t-il ? Ouvre nous vite.» Elle reconnu la voix de Meton qui filtrait à travers le panneau de bois. Pour ne pas attirer l'attention de la sentinelle qui gardait l'entrée du camp à un peu plus de deux cents pas de là, elle lui répondit en chuchotant. «Je n'ai pas la clef.
- Tu n'as rien trouvé dans le bureau ?
- J'ai une clef, mais ce n'est pas la bonne. Ca doit être celle de la mine. Je vais y retourner, la bonne ne doit pas être loin.
- Fais vite. On doit être loin d'ici au lever du jour.»
Un bruit de pas hérissa Saalyn. L'intrus ne cherchait pas à dissimuler son approche. Par réflexe, elle crispa les épaules, s'attendant presque à recevoir une flèche dans le dos. Au lieu de ça, c'est une voix masculine qui arriva. «Je crois que c'est ça que tu cherches ?» Lentement ,Saalyn se retourna et dévisagea le nouveau venu. C'était le chef des gardes. Dans la main gauche, il tenait une arbalète encochée. Mais c'est ce qu'il y avait dans la droite qui retint toute l'attention de la guerrière libre. Il brandissait la clef tant convoitée. Et à l'air narquois qu'il arborait, Saalyn estimait que c'était bien la vraie qu'il exhibait ainsi. «Je vous remercie de me l'avoir apportée, dit-elle, ça va être plus facile pour ouvrir maintenant.
- J'en doute, car quand j'en aurai fini avec toi, tu n'ouvriras plus rien du tout.
- Vous allez me tuer.
- Allons, une belle poule comme toi. Il y a mieux à faire. Je suis sûr qu'un bordel d'Ocar ou d'Elim serait prêt à payer une jolie somme pour une fille comme toi.
- Vous n'en tirerez pas grand chose, je ne suis plus vierge.
- Tant mieux. Comme ça tu pourras te rendre utile jusqu'à ton départ.
- Comment ça ?»
De l'épée, il désigna le dortoir derrière elle.
«Certains d'entre eux n'ont pas connu de femmes depuis longtemps. En t'offrant à eux, cela permettra de faire retomber l'agressivité et nous fera économiser le prix de la putain qu'on fait venir tous les mois.
- Cela ne me fait pas peur.
- Ne t'imagine pas un instant que parce que tu as voulu les aider, ils vont t'épargner. Tu as échoué, il te le feront payer cher.»
Saalyn hésita un instant sur la conduite à tenir. Son épée était accrochée dans le dos, elle avait peut être une chance. S'il n'y avait pas eu cette arbalète...
Il commit alors ce qu'elle considéra comme sa première erreur. Il se rendit vulnérable en diminuant la distance qui les séparait en deçà du raisonnable. Elle aurait pu se jeter sur lui et essayer de l'étrangler, mais l'arme, qu'il tenait pointée sur son cœur, l'en dissuadait. Pour le moment. Il s'approcha d'elle à la frôler, s'appuyant presque contre elle, son arme appuyée sur le cou. «C'est presque dommage de te laisser à ces pourceaux, dit-il.» Il plaqua son corps contre celui de la stoltzin, lui écrasant douloureusement les seins. Du genoux, il tenta de lui écarter les jambes.
Saalyn lui passa un bras autour du cou, comme pour l'embrasser. «Serais-ce en fait pour moi que tu es venu cette nuit ? demanda-t-il.
- Je veux vivre, je ne veux pas finir avec eux, répondit-elle.
- Tu deviens raisonnable. » Il savait à quelle extrémité pouvait se résoudre un individu pour sauver sa vie. Il n'avait donc aucune raison de se méfier, surtout d'une femme qui pesait la moitié de son poids.
Brutalement, il se recula en criant de douleur. Un filet de sang coulait de sa jambe. Saalyn avait profité de sa distraction pour saisir le poignard en obsidienne passé à sa ceinture. Elle en avait porté un coup au garde. Malheureusement, il était mieux entrainé qu'elle ne l'avait cru. Il s'était méfié, elle ne l'avait pas blessé suffisamment pour le neutraliser. «Salope, cria-t-il, je vais te crever. Tu va mourir très lentement.» Il laissa tomber son arbalète pour saisir son épée, ce fut sa seconde erreur. Saalyn dégaina la sienne et se mit en position.
Le garde s'élança sur l'helariia et le combat s'engagea directement, sans salutation, ni défi. Le stoltzen était bien entrainé, autant presque que Saalyn et il était bien plus fort. Mais il était furieux, ce qui lui faisait commettre des erreurs de jugement. Après quelques feintes destinées à contrer l'attaque violente, elle parvint à reprendre l'avantage et à le repousser. Quelques passes permirent de trouver son point faible. Il portait ses coups avec force, se laissant presque entrainer par son arme. Malgré ça, il était habile, il se reprenait rapidement. Elle mettait cette erreur de débutant sur son état d'esprit. Elle devait en profiter avant qu'il se ressaisisse sinon il vaincrait.
Elle resta immobile un instant, feignant de s'être tordue la cheville. Voyant là un moyen de l'achever, il s'élança de toute sa force. Mais elle esquiva au dernier moment. Emporté par son élan, il la dépassa. Elle lui assena un coup dans le dos qui le projeta à terre sans le blesser sérieusement. Elle se précipita sur lui avant qu'il se relève. Elle tenta de l'embrocher, il l'évita en roulant. Par une série de petites attaques rapides, elle l'empêcha de se relever. Il ne pouvait qu'esquiver et contrer de son arme. Brusquement, alors qu'il ne s'y attendait pas, l'épée passa d'une main à l'autre, prenant sa défense à revers. Saalyn frappa d'une direction qu'il n'avait pas prévu avant qu'il ait pu réagir. L'épée s'enfonça dans la poitrine jusqu'au cœur. Il émit un gargouillement horrible, puis il s'immobilisa et cessa de respirer.
Saalyn tomba à genoux. Elle resta là quelques secondes à reprendre son souffle jusqu'à ce que le sang eu cessé de lui battre dans les tempes. Un coup d'oeil circulaire lui permis de repérer la clef, dans le sable à quelques pas de là. En prenant appui sur son épée, elle se releva. La serrure, parfaitement huilée, glissa sans un bruit. La porte s'ouvrit, livrant le passage aux prisonniers.
Le premier à sortir fut Ancaf, il dévisagea longuement Saalyn, sans lui adresser le moindre mot. Mais la soltzin n'y fit pas attention. Elle surveillait Meton. «Tu es dans un bel état, remarqua-t-il.
- C'est plus dur dans la réalité qu'à l'entrainement, répondit elle.» Il lui passa un bras autour des épaules pour la soutenir.
Les esclaves se dispersèrent dans le camp. La plupart d'entre eux se dirigèrent vers le baraquement des gardes, mais ils ne laissèrent aucun endroit inexploré. Quelques cris brefs furent les seuls témoignage de la faible résistance que les geôliers opposèrent à leurs prisonniers. Surpris dans leur sommeil, la plupart furent égorgés sans qu'ils puissent réagir. Ceux qui étaient de garde furent abattus alors qu'ils se précipitaient au secours de leurs collègues. En un instant, tout fut fini.
Ancaf observa le cadavre du garde abattu par Saalyn d'un air circonspect puis il rejoignit le couple d'helar'iat. «C'est toi qui nous a sorti d'ici, dit-il.» Ce n'était pas une question, juste une constatation. Saalyn hocha la tête. «Tu vas faire quoi de nous maintenant ?
- Vous ramener avec moi en Helaria.
- Mais je f'rais quoi en Helaria ? J'ai jamais entendu ce nom avant que c'lui là m'en parle, dit il en désignant Meton de la main.
- Ce que tu voudras. Il y a de la place en Helaria. Si tu veux être paysan, tu auras ta propre terre à cultiver.» Ancaf renifla de dédain. «Gratter le sol comme la vermine.
- Comme tu veux. Tu seras éleveur alors. Ou bien soldat, ou pêcheur. Ce n'est pas les possibilités qui manquent.
- Trimer comme un malade ou obéir aux ordres. Très peu pour moi, merci.» Il se tourna vers les anciens esclaves qui commençaient se regrouper autour d'eux.
«Compagnons, commença-t-il, nous venons de finir notre vie d'esclave. Un nouveau chemin s'offre à nous. Cela nous le devons à cette stoltzin et à ce stoltzen - il désigna Saalyn et Meton. Pour cela nous leur sommes reconnaissants. Toutefois, il faut maintenant penser à l'avenir. À ce que nous allons faire maintenant que nous sommes libres. Nos libérateurs ont une offre à nous faire. Continuer pour eux la vie que nous menions jusqu'alors. Ils veulent nous ramener chez eux où nous travaillerons pour le bénéfice de leur peuple. Personnellement, je ne suis pas devenu un homme libre pour me transformer à nouveau en esclave. De mon plein gré, peut être, mais esclave quand même. Nous sommes maintenant des hommes libres, j'ai bien l'intention de rester un homme libre. Et de vivre comme un homme libre. Ceux d'entre vous qui veulent redevenir esclave, vous pouvez les suivre. Mais ceux veulent rester libre, rejoignez moi.»
Les acclamations quasi unanimes au discours d'Ancaf arrachèrent une grimace de dépit à Saalyn. Elle s'avança pour se mettre à ses côtés. Elle était plus petite que le chef des anciens esclaves. Mais la torche fixée au dessus de la porte de la geôle l'éclairait bien, mettait sa silhouette avantageuse en valeur. Elle comptait là dessus pour capter l'attention de l'auditoire. Et sur son discours pour les décider.
«Mes amis. Je vais vous avouer une chose. Ancaf n'a pas complètement tord. Ce que je vous offre, ce que l'Helaria vous offre, c'est une vie de travail. Du travail dur et épuisant pour certain. Mais là ou Ancaf se trompe, c'est en disant que vous allez troquer une forme d'esclavage contre une autre. Vous ne serez pas des esclaves mais bien des hommes libres. Ce travail, vous l'accomplirez de votre plein gré, selon vos préférences et c'est vous qui en toucherez les bénéfices. Vous serez libres de conserver les fruits de votre labeur ou de les marchander. La terre que vous cultiverez sera la votre, personne ne vous la reprendra. Les objets que vous fabriquerez seront les votres, personne ne vous les volera. Vos connaissances, votre culture, vous les transmettrez à vos enfants, à vos apprentis, à votre communauté, elles ne seront plus perdues. Vous n'aurez de compte à rendre à personne. Vous serez bien des hommes libres. Libres de travailler, ou de ne pas travailler. Libre de fonder une famille, d'avoir une descendance, d'avoir des amis et de d'établir des relations durables fondées sur la seule affinité. Libre enfin de tout arrêter et de partir si vous le désirez. Ce que vous offre l'Helaria, c'est la vie que vous auriez eu si vous n'aviez jamais été esclave. Une vie dans un pays libre et indépendant. C'est tout simplement une vie normale.»
Un silence suivit ce discours. Ils ne connaissaient pas Saalyn alors qu'ils connaissaient parfaitement Ancaf, ils savaient de quoi il était capable avec sa bande. Dans le doute, ils préféraient rester muets. Mais un homme sortit de la foule et se plaça à côté de Saalyn.
«Vous me connaissez tous, dit-il, vous savez que vous pouvez avoir confiance en mes paroles. Je vais vous avouer une chose. Je suis Helareia. Et je n'aspire qu'à une chose, c'est à rentrer en Helaria. Toutefois si je le désire tant, ce n'est pas parce que c'est là que je suis né, mais parce que je ne connais pas de meilleur endroit pour vivre. La vie y est facile, la nature généreuse et notre gouvernement n'est pas autoritaire. Saalyn, qui nous a sortis d'ici, n'est pas n'importe qui. Elle a l'air jeune comme cela. Mais quand je suis né, elle était déjà maitre guerrier et j'ai plus de deux cents ans. J'ai plus confiance en ses discours qu'en ceux de Ancaf, aussi bon chef ait-il été au cours de notre captivité. Moi je suivrai Saalyn, jusqu'au bout, aveuglement. Parce que j'ai confiance en elle. Et je sais qu'elle ne me décevra pas. Elle ne l'a jamais fait en deux cents ans, ni pour l'enfant que j'étais, ni pour l'homme que je suis devenu. Je vous encourage à partager cette confiance, vous ne serez pas déçu non plus. Allons tous en Helaria, derrière elle. Allons tous vivre libre dans un pays libre.»
Des acclamations nourries conclurent ce discours. Mais ils ne bougèrent pas pour autant. Un mouvement se fit dans la foule et un petit groupe s'en détacha, rejoignant Saalyn. Meton reconnut ses compatriotes Helar'iat. Ce noyau sembla décider les autres qui se regroupèrent autour de la stoltzin.
Ancaf savait reconnaitre quand il avait perdu. Il n'insista pas pour reprendre l'avantage. Sa garde de fidèle l'entoura. Au moins, eux ne l'avaient pas quitté. Il jeta un regard mauvais à la stoltzin qui s'était écartée avec le dernier intervenant. La route était longue jusqu'en Helaria. Au moins un mois de marche, voire plus. Il pouvait se passer des choses d'ici là.
«J'ignorais que tu pensais ça de moi, glissa Saalyn au stoltzen qui avait sauvé son autorité.
- Je te connais à peine, avoua-t-il, je vis à Jimip et toi à Neiso. Nous avions peu souvent l'occasion de nous rencontrer. Bien sûr, je t'avais remarquée lors des fêtes, comme beaucoup d'hommes. Mais ce n'est pas tes talents de guerrière que j'admirai alors. Pas jusqu'à aujourd'hui en tout cas.
- J'imagine, répondit-elle en rigolant, et ce discours alors ?
- Totalement imaginé. C'est mon hobby d'imaginer des histoires. Je suis conteur lors des fêtes.
- Félicitation. Tu as une imagination fertile.
- Merci.» Elle alla rejoindre Meton pour guider la troupe au pied de la falaise et récupérer Elia avant de prendre la route vers l'Helaria.
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